Bilan

Y a-t-il trop de prix d’innovation?

Avec l’explosion du nombre de concours de startups, la concurrence et la chasse aux prix font rage. La question d’une bulle de l’«entrepreneuriat spectacle» est posée.
  • Le nombre de prix à l’innovation a fortement augmenté depuis le milieu des années 2000 (ici le Start Summit).

    Crédits: Startsummit
  • David Delmi (Hardah) cumule les distinctions: «c’est avant tout un vecteur de visibilité».

     

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  • Les cinq lauréats du Swisscom StartUp Challenge 2017: en convainquant le jury, ils ont décroché leur ticket pour la Silicon Valley.

    Crédits: Swisscom
  • Offrant un prix jusqu’à 1 million de francs, le programme américain MassChallenge, arrivé en 2015 en Suisse, croule sous les candidatures.

    Crédits: Alogo

Ils sont étudiants, entrepreneurs, ou parfois les deux et écument les prix pour l’innovation romands qui ont fleuri depuis une quinzaine d’années. Amin Kasimov, 23 ans, est en master à l’Université de Lausanne et a monté son entreprise Oqtor, il y a un an. Finaliste de MassChallenge  Switzerland en 2017, il bénéficie à Renens du programme d’accélération d’origine américaine, débarqué il y a trois ans en Suisse romande. Dans son palmarès des «cumulards» figurent le Startup Camp 2016 de la BCV, qui l’a envoyé une semaine en immersion dans la Sillicon Valley, et le Prix Pralong dans le cadre duquel il partira au Sénégal en fin d’année. Il a aussi postulé récemment au Swisscom StartUp Challenge. Il revient tout juste d’une semaine en Afrique du Sud dans le cadre du programme Venture Leaders dont il est lauréat cette année. Une course aux prix qui lui permet de voyager, se confronter à d’autres cultures, mais également de développer un réseau et de gagner en visibilité.

Difficultés à trouver les candidats

Amin Kasimov estime que s’il gagne, c’est d’abord parce que sur certains petits concours, les dossiers ne se bousculent pas: «La ferveur autour de l’innovation a entraîné la multiplication des prix, pour étudiants comme pour entrepreneurs, avec un phénomène «long tail»: un petit nombre de prix comme Strategis sont plus valorisés et aspirent beaucoup de bons projets, mais pour les plus petites compétitions, j’ai l’impression qu’il est parfois plus facile d’être lauréat que d’obtenir un mi-temps chez McDo, tellement les candidatures sont rares.» Le jeune startuppeur met en avant la qualité de la communication et le gain réel pour le lauréat comme élément de différenciation entre les prix.

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Christian Filippini, organisateur du Prix Pralong, qui propose aux étudiants une semaine dans un pays émergent pour développer un projet entrepreneurial, reconnaît des difficultés à trouver une visibilité dans un environnement fortement concurrentiel. Avec entre 10 et 20 candidatures par an pour plusieurs dizaines de milliers d’étudiants romands ciblés, le bilan est mitigé: «10 000 francs offerts aux étudiants pour partir sur un autre continent, on devrait crouler sous les dossiers. Pourtant, nous avons dû redoubler d’efforts pour obtenir le même résultat que les années précédentes.» L’organisateur a dû revoir sa stratégie, en remplaçant affiches et courriels par un travail sur la vidéo et un positionnement renforcé sur les réseaux sociaux pour maintenir un niveau critique de candidatures. 

Les organisations mieux dotées font la différence

Le constat s’étend également à certains prix aux entrepreneurs, comme le reconnaît Jean-Louis Gourbin, à la tête de Génération Entrepreneurs: «Ce qui est certain, c’est qu’en 2018, nous avons ramé pour trouver nos 100 dossiers. Il nous a fallu un mois de plus que d’habitude.» Le prix bénéficiait pourtant d’une dotation supplémentaire de 120 000 francs par IBM, susceptible d’en renforcer l’attractivité. Jean-Louis Gourbin relève un déficit de couverture médiatique préjudiciable: «Avant, nous bénéficiions de nos partenariats avec la RTS et Bilan qui nous donnaient une plus grande visibilité. Un appui d’autant plus important que nous sommes à but non lucratif et que nous ne sommes pas adossés à une banque ou à de grandes entreprises. A la différence d’organisations puissantes comme MassChallenge, pour lesquelles c’est un business.»

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MassChallenge, d’origine américaine et arrivée en 2015 en Suisse, ne connaît pas la crise. En 2018, sur plus de 1000 candidatures reçues, une centaine de startups ont été sélectionnées pour un programme d’accélération de quatre mois qui vient de débuter. Hébergement, matériel, mentoring, prise de contact, le programme est financé par de grands partenaires industriels – dont Nestlé, Givaudan et BASF – qui viennent chaque semaine sur le site et établissent des contacts avec les start-ups. A l’issue du programme, un prix en cash pouvant aller jusqu’à 1 million de francs – dans les faits entre 400 000 et 600 000 les dernières années – est distribué aux meilleures d’entre elles. Une dotation importante propre à faire la différence.

Une chasse aux prix à double tranchant pour les entrepreneurs

Thierry Duvanel, directeur de MassChallenge Switzerland, tient à se différencier des autres prix par sa nature d’accélérateur. Toutefois, il voit globalement d’un bon œil la multiplication des prix qui «favorise l’esprit entrepreneurial», même s’il met en garde contre certains effets pervers: «Le revers de la médaille est de voir émerger des startuppeurs chasseurs de primes, qui y consacrent beaucoup d’énergie, alors que le but premier d’une jeune entreprise est de trouver des clients et de faire fonctionner son modèle d’affaires.»  

MassChallenge a sélectionné l’an passé David Delmi, fondateur de l’outil de bureautique Hardah. L’entrepreneur a concouru plusieurs années par le passé dans différentes compétitions, engageant temps et ressources. Il a été couronné de succès notamment à Génération Entrepreneurs ou Start Summit. «On ne cherche pas seulement à gagner un prix pour ce qu’il offre. C’est avant tout un vecteur de visibilité, mais aussi de crédibilité auprès de certains investisseurs au moment de la levée de fonds.»

Un cas de figure qu’a expérimenté Bestmile, qui développe un logiciel de gestion de flottes de véhicules autonomes et qui a remporté le Prix Strategis en 2016, juste avant de conclure son premier round de financement. «Ça a peut-être achevé de convaincre les investisseurs», reconnaît aujourd’hui Raphaël Gindrat, cofondateur de l’entreprise qui a, par ailleurs, fini dans les finalistes du Prix Entreprendre Région Lausanne (Perl) et remporté le Prix du public Swisscom StartUp Challenge.

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L’entrepreneur souligne toutefois que la chasse aux prix présente un risque au vu du temps consacré à postuler: «C’est ultrachronophage, ça peut prendre des journées entières pour monter un dossier. Perl, par exemple, voulait un business plan en 10 pages, dans un format précis, d’autres exigent de traduire en français tous les documents rédigés en anglais. A se demander parfois si ces gens veulent réellement aider les entrepreneurs. Les entreprises et les banques qui financent les prix s’y retrouvent en termes d’image, en étant associés à l’innovation et l’entrepreneuriat, mais pour les candidats, il faut être attentif et savoir bien choisir.» 

La tentation du tout-numérique

Si certaines startups comme Bestmile, Hardah ou encore Biowatch cumulent les distinctions, d’autres en revanche passent rarement la rampe dans une majorité de concours. En cause, une dimension parfois trop technique, B2B ou un produit de niche. Raphaël Gindrat admet avoir la chance d’être dans le secteur de la mobilité et du véhicule autonome, qui a bénéficié d’un important buzz médiatique. Il estime «que de très bonnes technologies ne sont pas retenues, dans la medtech notamment, car pas assez sexy pour assurer la visibilité du concours et être comprises du grand public.»

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Le risque surgit alors d’entrer dans une forme d’«entrepreneuriat spectacle», qui privilégierait certains secteurs ou types d’entreprises – en particulier dans le numérique – au détriment de technologies de pointe. Une tendance susceptible de biaiser la perception par le public de la réalité de l’innovation. Biotechs et medtechs, qui lèvent à elles seules près de 57% de l’investissement en capital-risque en Suisse en 2017, souffrent d’une sous-représentation parmi les lauréats des concours suisses dits «généralistes», au nombre de 37 sur les 61 recensés dans le «Guide des principaux prix aux entrepreneurs en Suisse», publié par La Suisse des talents et la Fondation Ark. Seuls quatre prix spécialisés dévolus aux «sciences de la vie» sont dénombrés, contre neuf, par exemple, sur le thème environnemental, prisé du grand public.

«Vous êtes l’Uber de quoi?»

«Génération Entrepreneurs a admis des candidatures d’entreprises hors du numérique», met en avant Jean-Louis Gourbin, qui relève que beaucoup de concours tendent à faire entrer les candidats dans un «moule», avec des présentations «standardisées et parfois assez plates». Malgré cette volonté affichée d’ouverture, Génération Entrepreneurs a récompensé cette année Biowatch, société distinguée à de multiples reprises, qui propose une solution de bracelets à reconnaissance biométrique, et qui a levé en décembre 1,2 million. Un an de coaching pour une startup aussi bien établie se justifie-t-il? «C’est vrai, ça a été ric-rac, admet Jean-Louis Gourbin, mais ils ont su nous convaincre que la particularité de notre prix, du mentoring par un dirigeant qui partage bénévolement son expérience
et son réseau, constituait une valeur ajoutée réelle pour eux.»

David Delmi, ancien lauréat de Génération Entrepreneurs, reconnaît «la valeur de ce prix», mais note quand même un certain suivisme dans les concours de startups: «Il est clair qu’il est plus facile de gagner un prix quand on en a déjà gagné d’autres avant. C’est un élément de crédibilité de s’associer à un projet à succès.» 

Le créateur d’entreprises s’insurge cependant contre une forme de standardisation à but médiatique qui guette l’écosystème: «Les prix qui marchent sont souvent associés à un événement médiatisé. Un jour, un juré m’a demandé: «Vous êtes l’Uber de quoi?» Mais je ne suis l’Uber de rien! Il ne faut pas que l’on devienne Shark tank, cette émission de téléréalité américaine, sinon on va passer à côté de l’évolution actuelle vers la deeptech et l’innovation de fond.»

Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

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Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et en Suisse romande. Collaborateur externe pour Bilan, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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