Bilan

Vladimir Fédorovski: «Il ne faut pas se tromper d’ennemi»

De passage à Genève à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, l’écrivain Vladimir Fédorovski a confié son inquiétude face à la montée de l’islamisme.

L'écrivain et ancien diplomate Vladimir Fédorovski s'inquiète du fossé grandissant entre la Russie et l'Europe. 

Crédits: Getty Images

«L’adversaire dans le monde aujourd’hui, ce n’est pas Vladimir Poutine, mais l’islamisme. Il ne faut pas se tromper d’ennemi», a fini par lâcher jeudi soir le célèbre Vladimir Fédorovski lors d’un débat animé par le présentateur du téléjournal de la RTS Darius Rochebin, et organisé par l’association genevoise Convergences.

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Difficile pourtant de considérer l’écrivain et ancien diplomate de sympathie particulière pour le président russe. Né le 27 avril 1950 à Moscou, d’origine ukrainienne et aujourd’hui français, Vladimir Fédorovski vient de publier son 41e livre. Sorti aux Editions Stock, Au cœur du Kremlin affirme dévoiler ce que l’auteur prolixe n’a pas dit «de Gorbatchev à Poutine». Comme l’a rappelé jeudi soir Colette Célerin, la présidente de Convergences, Vladimir Fédorovski a commencé sa carrière en 1972, tout d’abord comme attaché d’ambassade en Mauritanie, puis en assistant Léonid Brejnev dans ses rencontres avec les dirigeants des pays arabes. En effet, le jeune homme maîtrise non seulement le français, mais aussi l’arabe. Il sera nommé attaché culturel à Paris, avant de revenir à Moscou où il se lie d’amitié avec Alexandre Iakovlev, l’éminence de Gorbatchev, considéré comme l’inspirateur de la perestroïka.

Le fossé se creuse entre Russie et Occident

Interviewé par Darius Rochebin qui a récemment rencontré le président de la Douma en visite à Berne, Vladimir Fédorovski ne se démonte jamais et répond volontiers à toutes les questions. «Est-ce que franchement, vous ne nous regardez pas comme des fins de race?», se lance le journaliste de la RTS. «Evidemment, rebondit l’écrivain. Je constate à mon grand regret un décalage toujours plus grand entre la Russie et l’Occident. L’opinion public russe considère que l’Europe est en déclin et est en train de s’islamiser et commence à se tourner vers l’Asie. Il existe donc un danger de rupture définitive».

Ce dernier poursuit sur la problématique des sanctions économico-politiques adoptées à l’encontre de la Fédération de Russie et de certains de ses ressortissants: «Vous savez, Poutine n’était pas si populaire que cela avant les sanctions. Aujourd’hui, il est devenu presque l’homme politique le plus modéré de Russie. Il ne faut pas en rigoler». L’assemblée se retient pourtant de rire. «Nous avons réussi à sortir du totalitarisme car le contexte politique international était alors favorable, notamment grâce à Hubert Védrine (ndlr. proche de François Mitterrand) et au Secrétaire d’Etat américain James Baker. Paradoxalement, cela a vite changé avec Bill Clinton qui était conseillé par des néoconservateurs en matière de politique étrangère».

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A Darius Rochebin qui rappelle que le président Obama avait qualifié la Russie de pays de moyenne importance, Vladimir Fédorovski lâche: «Finalement, je pense qu’Obama était une erreur de casting. N’a-t-il pas été jusqu’à oser mettre au même niveau la Russie et le virus Ebola lors d’un discours aux Nations-Unies». Très remonté quant aux Etats-Unis, l’écrivain tient à rappeler qu’il était personnellement présent lorsque les représentants américains avaient pris l’engagement formel de ne pas profiter de la chute du mur de Berlin pour élargir l’OTAN à l’est. «Le président Gorbatchev a signé le document qu’on lui tendait, sans en vérifier les détails. D’ailleurs, un ambassadeur américain de l’époque a écrit qu’un accord sur la non-extension de l’OTAN avait bel et bien existé. Après, il y a eu le bouclier anti-missiles soi-disant anti-Iran, alors qu’il n’existait pas un véritable danger.»

Pas avare en confidences devant une audience fournie qui n’en demandait pas tant, l’écrivain confie avoir vidé plus d’une bouteille de vodka avec Eltsine lorsque celui-ci lui déclara: «Nous allons les transformer en milliardaires»: «C’était l’idée développée pour rendre irréversible le processus de sortie du communisme en Russie en répartissant la propriété des biens étatiques: 50% des Russes frôlaient alors le seuil de pauvreté après cela. Et au final, environ 120 milliards de dollars sont partis dans des banques occidentales. Quand ils l’ont appris, les Russes ont dit: c’est ça la démocratie !?!? C’est ça l’Occident ?!?! Désormais, mes compatriotes disent "les démocrates voleurs". L’opinion publique a évolué.»

La question des Russes en Syrie

«N’avez-vous pas sous-estimé Vladimir Poutine ? », l’interroge Darius Rochebin par rapport à certains écrits antérieurs de Vladimir Fédorovski. «Vous avez raison. Poutine s’est révélé avec la fonction. J’ai été bluffé.» Cela étant, ce n’est pas parce qu’il comprend la politique menée par le président russe en Syrie qu’il n’émet aucune critique à son égard: «Je considère que c’est une erreur de ne pas encourager le vrai débat d’idées sur les enjeux politiques et économiques en Russie dans le cadre de l’élection présidentielle.

Par contre, concernant la Syrie, il faut voir la réalité en face. Poutine ne veut pas d’une deuxième Libye. En Syrie, à un certain moment, les islamistes étaient à deux doigts de prendre Damas, qui n’est pas si éloigné que cela de la Russie. Avec relativement peu de moyens, il a réussi à sauvegarder l’intérêt national russe et désormais Poutine et la Russie sont redevenus incontournables sur l’échiquier politique. Il est adulé en Orient comme le seul défenseur de la chrétienté. L’adversaire dans le monde c’est l’islamisme radical, pas la Russie. Il ne faut pas se tromper d’ennemi. Je suis franchement inquiet pour la paix dans le monde. J’essaie de prévenir pour ne pas gémir.»

Répondant à une question du PLR David Brolliet sur le rôle de la Suisse, Vladimir Fédorovski juge que la Suisse doit jouer un rôle plus actif. «Les sanctions sont intolérables. A propos de l’Ukraine, soit on continue dans la confrontation, soit on tente la désescalade. A mon sens, c’est cette seconde option qu’il faut favoriser car les sanctions ont été contre-productives. Evitons de vivre dans un monde imaginaire.»

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Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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