Bilan

Vaud accro au CIO

Le Comité Olympique International agit comme un aimant. il attire en terres vaudoises quantité de fédérations et d’associations liées au monde du sport, dont certaines ne survivraient pas sans ses aides financières. Tour d’horizon d’un écosystème aux fortes retombées économiques pour le canton. Par Rebecca Garcia, Joan Plancade et Bertrand Monnard

  • Le CIO a inauguré sa Maison olympique le 23 juin 2019, à l’occasion de son 125e anniversaire. Le bâtiment a coûté quelque 145 millions de francs.

    Crédits: CIO
(Crédits: CIO)

Le CIO, cet aimant surpuissant qui réjouit lausanne

Comme une promesse de rester encore, le Comité international olympique (CIO) a inauguré en juin sa nouvelle maison lausannoise. Le bâtiment réunit tous ses membres, qui étaient auparavant dispatchés sur quatre sites. Il a coûté environ 145 millions de francs suisses.

Le plus important acteur sportif au monde a beau être installé dans le canton de Vaud depuis 1915, grâce à des actions et volontés politiques affichées, ce nouveau siège sonne comme un soulagement pour les autorités du canton et de la ville. Patrice Iseli, chef du Service des sports de la Ville de Lausanne, le reconnaît volontiers: «C’est le pilier central, tout s’est construit autour de lui.» L’inauguration de la Maison olympique est pour lui une marque de confiance affichée par l’organisation envers la ville. Une confiance qui aurait pu vaciller il y a une vingtaine d’années. «En 2002, à la suite du scandale de Salt Lake City et des allégations de corruption, beaucoup parlaient du départ du CIO. Il y avait une sorte de paranoïa…», raconte-t-il. Heureusement, le Comité olympique a depuis su remettre de l’ordre et adapter sa gouvernance.

Entièrement financée par des fonds privés, l’institution créée par Pierre de Coubertin voit ses revenus augmenter année après année. Son rapport annuel 2018 indique que la période 2013-2016 a comptabilisé 5,7 milliards de dollars de recettes, contre 5,2 pour la période précédente. Avec presque trois quarts de droits de diffusion, les revenus du CIO ont de quoi intéresser tout un chacun. 90% sont reversés aux parties prenantes, soit les fédérations, l’organisation des Jeux olympiques et le développement du sport dans le monde. En ce qui concerne les fédérations sportives, la répartition est faite selon différents critères. Dans son livre Jeux olympiques, raviver la flamme, Jean-Loup Chappelet évoquait ainsi le nombre de spectateurs, de télé-spectateurs, d’internautes, de couverture média, la popularité générale ainsi que l’universalité. De quoi former cinq groupes. C’est l’Association internationale des fédérations de sports olympiques qui s’assure de la bonne redistribution. Une porte-parole précise que «les groupes actuels ont été modifiés par le CIO après les Jeux de Londres en 2012 et ont inclus deux nouveaux sports – le golf et le rugby – dans le programme de Rio 2016. Les groupes et critères ne seront pas revus avant la fin des Jeux de Paris 2024, au plus tôt.»

Ces versements du CIO sont indispensables à la survie de certaines organisations. «Plusieurs fédérations feraient faillite si elles n’étaient pas présentes aux Jeux olympiques», tranche Jean-Laurent Bourquin, président de la Fédération internationale de danse sportive.

Venir chercher le contact

Pour une fédération qui rêve d’olympisme, quoi de mieux que de se trouver à côté des décideurs? Ceux qui gouvernent des sports comme la boxe, l’escrime ou encore le tir à l’arc occupent la Maison du sport international, également à Lausanne. Tom Dielen, patron de la World Archery Federation, confirme l’importance de cette présence. «Quand il a fallu restructurer la fédération de tir à l’arc, s’est posée la question où l’établir. Puisque nous sommes une fédération de petite taille, nous sommes vite venus à Lausanne car le CIO s’y trouve et qu’il faut entretenir de bonnes relations avec eux.»

Discours similaire pour la Fédération internationale de hockey. Le titre de Capitale olympique est largement mérité, estime Thierry Weil, son CEO. «Non seulement le CIO y a son siège, mais Lausanne et sa région abritent une quarantaine de fédérations sportives internationales. Cette proximité géographique facilite les échanges entre elles et le CIO, ce qui est, je crois, enrichissant pour tout le monde. D’ailleurs, l’Association mondiale des fédérations internationales sportives (GAISF) a également ses bureaux à Lausanne.»

«Il y a eu un effet boule de neige, résume Benjamin Cohen, directeur de l’International Testing Agency (ITA), basée à Lausanne. Et puis, le système juridique permet une certaine flexibilité. Il suffit de présenter deux membres et des statuts, et une association peut être créée.»

En tout, ce sont 73 fédérations sportives internationales qui sont recensées par ThinkSport en Suisse: une soixantaine sont situées dans le canton de Vaud, dont 52 rien qu’à Lausanne. ThinkSport est un facilitateur créé par la Ville, le Canton, mais aussi le CIO et la Confédération. Ce réseau rassemble organisations sportives, entreprises innovantes et institutions académiques et assoit l’expertise helvétique en matière de gouvernance dans le domaine du sport. «A la fin du XXe, le Canton de Vaud s’est rendu compte de l’importance des fédérations et sociétés qui forment le tissu économique», explique Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne (IDHEAP).

Outre ThinkSport, la Ville et le Canton tablent surtout sur des conditions-cadres attractives. «Nous offrons deux ans de loyer», ne cache pas Patrice Iseli, chef du Service des sports de Lausanne, qui cite quelques autres mesures. «Nous avons également une dizaine de séminaires pour le personnel qui arrive ici, ainsi qu’une présence à la Maison du sport international.» «La ville organise chaque mois des séminaires sur un sujet spécifique, cela peut être le marketing du sport par exemple», ajoute Jean-Laurent Bourquin. En plus de cela, les fédérations bénéficient d’une aide administrative pour la demande de visas (lire l’encadré page 33). «C’est un peu plus compliqué depuis l’acceptation de l’initiative de 2014 visant à limiter l’immigration», relève Patrice Iseli.

Cependant, ces conditions sont aussi proposées par des villes comme Singapour, Shanghai ou encore Dubaï. Le chef du Service des sports de Lausanne n’est pas dupe: «Certains sont prêts à offrir des ponts d’or.» Sauf que la présence seule du CIO attire le reste des fédérations comme un aimant. Certaines sont à peine plus éloignées, comme celle de football. L’association internationale – la FIFA – est basée à Zurich tandis que l’européenne – l’UEFA – siège à Nyon. Une situation qui leur convient parfaitement. Jean-Baptiste Alliot, spécialiste de l’innovation au sein de l’UEFA, estime que la distance entre les deux villes est minime et permet à son association de parfaitement s’intégrer dans l’écosystème.

Un réseau qui rapporte

Toutes ces fédérations forment un réseau unique au monde. Une aubaine pour les autorités. Une étude de l’Académie internationale des sciences et technologies du sport (AISTS) a mesuré l’impact économique de la présence de ces fédérations. En plus des investissements colossaux pour les bâtiments, dont 145 millions investis récemment par le CIO ou encore un cinquième bâtiment pour la Maison du sport international, il y a l’activité économique dans son ensemble. La grande majorité des revenus de ces «organisations sportives internationales» (OSI) proviennent de l’étranger. De manière très concrète, l’AISTS estime que pour un franc dépensé, les OSI en génèrent 1,55.

Trois grands acteurs se dégagent: le CIO à Lausanne, l’UEFA à Nyon et la FIFA à Zurich. «A eux trois, ils représentent plus des deux tiers des emplois et de la valeur ajoutée», explique Claude Stricker, directeur exécutif de l’AISTS. La particularité des fédérations sportives internationales est qu’elles gouvernent les différentes fédérations nationales à travers le monde.

«Le tourisme d’affaires est très important», souligne le chercheur. Le fait d’avoir des installations comme celle de l’Union cycliste internationale à Aigle (VD) ou celle du tir à l’arc à Epalinges (VD) est un argument de poids pour faire venir les dirigeants des fédérations nationales. De plus, ces infrastructures peuvent entraîner des événements sportifs et des congrès. «La politique dynamique des autorités ainsi que le fait d’avoir des sièges ici aident à avoir des compétitions», affirme Claude Stricker. Dernier exemple en date: la Coupe du monde de triathlon qui a eu lieu à Vidy fin août.


(Crédits: David Burnett)

«Lausanne a fait beaucoup d’efforts pour faciliter la venue des fédérations»

Président du CIO depuis 2013, Thomas Bach raconte les liens que son organisation a noués avec Lausanne.

Thomas Bach, président du Comité international olympique, nous a reçus début août dans son bureau lausannois, au lendemain de la fête nationale où il avait été l’invité d’honneur des festivités à Ouchy. Il nous a parlé en toute décontraction, affable, souriant. Le lendemain, il partait pour de trop rares vacances dans sa Bavière natale.

Lausanne s’impose plus que jamais comme la capitale du sport mondial. D’une vingtaine voilà dix ans, les fédérations qui y ont leur siège dépassent les 50 aujourd’hui. Le CIO aimante les fédérations, dit-on. Pourquoi ?

Nous travaillons beaucoup avec les fédérations. Nous avons d’excellentes relations avec elles. Le fait qu’elles aient leur siège ici facilite la coopération, permet de mieux aborder des sujets qui nous concernent, comme le dopage, la durabilité, la bonne gouvernance. Lausanne a fait beaucoup d’efforts pour faciliter leur venue. Je crois que les intérêts du CIO et de Lausanne se marient très bien.

De nouvelles fédérations vont-elles encore s’installer ici prochainement?

Il y en aura toujours plus oui, mais la grande majorité est déjà là.

Aujourd’hui, pour une fédération, il vaut mieux s’installer à Lausanne plutôt qu’à Dubaï ou Singapour, non?

Je ne veux pas comparer. Mais le fait est que, pour elles, c’est bien d’être proches les unes des autres pour échanger, partager. Elles ont de nombreux intérêts communs.

L’hiver prochain, Lausanne accueillera les JO de la jeunesse. Qu’apportent-ils au mouvement olympique?

A Buenos Aires, l’an dernier, ces JO sont entrés dans une nouvelle ère. Et j’espère que Lausanne, pour ceux d’hiver, apportera autant que la capitale argentine pour l’été. Ces JO constituent un formidable laboratoire pour le développement du sport. Ce sont des JO inclusifs, où la population participe et n’est pas seulement spectatrice. Ils résument parfaitement ce que le sport peut apporter à la jeunesse. C’est d’ailleurs bien que l’EPFL et l’UNIL y soient étroitement associés. Comme président, j’ai le privilège de rencontrer des athlètes et de communiquer avec eux, des jeunes notamment. J’apprends beaucoup de leur manière de vivre, ce qui est un plaisir mais aussi très important car nous prenons des décisions pour leur futur.

Face à la méfiance de la population, les villes candidates aux JO se raréfient. Est-ce le problème numéro un du CIO aujourd’hui?

J’ai toujours vu les critiques d’un bon œil car elles prouvent notre importance, mais je trouve ce débat-là très artificiel. Le plus important pour le CIO est d’avoir les meilleures villes hôtes pour les meilleurs athlètes du monde et ce sera le cas à Tokyo, Pékin, Paris, Milan-Cortina et Los Angeles. Fidèles à l’agenda 2020, nous sommes en train de totalement réformer tant l’organisation des JO que les procédures de candidature. Et les chiffres en apportent la démonstration. A Paris, Milan-Cortina, comme à Los Angeles, plus de 90% des infrastructures existent déjà, ce qui réduit les investissements et constitue un gage de durabilité. Pour les JO d’hiver de 2026, les candidatures tant de Stockholm que de Milan-Cortina ont coûté 75% de moins que pour 2022. C’est très rassurant.

Par ailleurs, nos principaux partenaires nous ont renouvelé leur confiance jusqu’en 2032, un signe de stabilité unique. Et la stabilité signifie beaucoup dans le monde si fragile, si fragmenté où nous vivons.

Continuez-vous, comme vous l’avez dit, à «décliner les avances d’autres villes qui seraient heureuses de [vous] accueillir»?

Cela s’est calmé. L’ouverture de notre nouvelle Maison olympique a sonné comme un message clair et net.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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