Bilan

Une rivalité Russie-Etats-Unis qui traverse l'Ukraine

Le risque de créer une situation chaotique à la lisière de l'Europe est pleinement assumé par les Etats-Unis qui veulent empêcher tout rapprochement entre certains pays de l'UE, notamment l'Allemagne, et la Russie. C'est l'avis de M. Gyula Csurgai, directeur du Geneva Institute of Geopolitical Studies.

La crise ukrainienne pousserait la Russie vers la Chine, un axe stratégique historique.

« C’est une rivalité terre-mer », explique Gyula Csurgai directeur du Geneva Institute of Geopolitical Studies qu’il a fondé en  2002. Les Etats-Unis, puissance maritime, veulent contenir la Russie, puissance continentale et, accessoirement, créer un foyer de troubles sur les marges orientales de l’Europe qui empêche tout rapprochement avec l’Allemagne. 

Comme en Syrie, où la guerre est venue en temps utile pour interrompre un projet gazier entre l’Iran, l’Irak et la Syrie, la dimension énergétique est très présente à un moment où environ un tiers du gaz européen vient de Russie. une proportion qui peut atteindre 70% dans certains pays. Mais l’importance de l’Ukraine en tant que voie de transit est un peu relativisée par la mise en service du gazoduc North Stream qui permet notamment d’approvisionner l’Allemagne en passant par la Baltique. « Les Américains veulent avoir l’Europe dans leur sphère d’influence, mais aussi contenir la Russie et la Chine », résume Gyula Csurgai. 

Mais selon l'expert, l’Europe est assez divisée sur la question : il y a les Etats clients des USA, Pologne, Pays Baltes. mais aussi d’autres pays plus réticents à s’identifier à la politique des Etats-Unis. C’est le cas de l'Allemagne et de l'Italie et aussi, par exemple, de la Hongrie de Viktor Orban qui participe à la distribution de gaz et de produits pétroliers russes. 

En principe très proche des Etats-Unis, la Roumanie est cependant inquiète d'un risque de déstabilisation: sa voisine, la république de Moldovie, où l'on parle roumain, fait déjà face à la sécession de sa frange orientale, la Transnistrie, notoirement pro-russe. Une partition de l'Ukraine inquiète d'autant plus les Européens qu'elle encouragerait des mouvements similaires dans l'UE (Catalogne, Ecosse. Flandre). A la frontière de la Hongrie et de la Slovaquie, l'Ukraine abrite une minorité hongroise qui pourrait elle aussi être tentée par un retour à la mère-patrie. Enfin, l'amitié de la Pologne à l'égard de l'Ukraine n'est pas pure: jusqu'en 1939, Lvov, berceau du nationalisme ukrainien, était une ville polonaise. 

Dans ce contexte, l’attitude de la presse occidentale à l’égard des manifestants de Maïdan relève de la désinformation, selon Gyula Csurgai: non seulement la crise était prévisible, mais elle a encore été alimentée par diverses personnalités venues soutenir des manifestants très organisés et pas toujours pacifiques. Quant à la corruption de Ianoukovitch, elle n’a d’égale que celle de ses opposants. 

Invoquer l’unité de l’Ukraine relève aussi d’une certaine forme de cynisme de la part des Occidentaux qui ont encouragé le Kosovo à se séparer de la Serbie, après être aussi parvenus à priver Belgrade de son accès à la mer en poussant le Monténégro à se déclarer indépendant. Maintenant l’enjeu est le port de Sébastopol qui, comme Tartous en Syrie, est un point d’appui pour l’accès aux mers chaudes. Or, cet accès est l'une des constantes de la géopolitique russe.

Est-on revenu à l’ère de la guerre froide ? Celle-ci n’a jamais vraiment cessé, à la différence qu’il n’y a pas actuellement de risque de 3e guerre mondiale. « Mais il peut y avoir un grand conflit », prévient Gyula Csurgai qui estime que ce risque est d’autant plus présent à un moment où la crise de l’euro est encore loin d’être définitivement  surmontée. Si l'on est plus dans une logique de blocs, on s'en rapproche un peu: "la crise ukrainienne pousse la Russie vers la Chine", estime Gyula Csurgai.

Un conflit irait en tous cas dans le sens de la création d’une zone de déstabilisation favorable aux intérêts américains. Les intérêts économiques viennent aussi jeter de l’huile sur le feu : par ses achats d’armes, l’Arabie Saoudite influence la politique française qui, en Syrie, soutient des intérêts qu’elle combat ailleurs. La guerre qui a failli avoir lieu en septembre 2013 déjà aurait eu pour "avantage", du point de vue occidental, de faire monter le prix du pétrole et d'affablir la Chine qui en est très dépendante.

Le conflit, s’il doit y en avoir un, pourrait-il atteindre l’Iran ? « Les Américains veulent bloquer le projet de gazoduc entre l’Iran, le Pakistan et l’Inde ». Depuis des années déjà, Washington s’efforce de fomenter des troubles dans le pays, espérant notamment susciter des velléités séparatistes parmi les minorités ethniques notamment les Azéris qui représentent le quart de la population de l’Iran. Ces efforts se heurtent pour l'instant à un réel sens de la cohésion nationale: l'Iran est l'un des plus vieux pays de la terre.

Mais il y a aussi ceux qui, comme l’ancien agent de la CIA Robert Baer, militent pour un rapprochement avec l’Iran : un retournement d’alliance fait aussi partie des scénarios envisageables...

 

 

 

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