Bilan

Une faible croissance attend la Suisse

Les perspectives restent très modestes, avec au plus 1,5% prévu en 2013. Et encore, ce scénario serait remis en question en cas d’évolution défavorable de l’Eurozone.
  • Chef économiste de Julius Baer, Janwillem Acket prédit une inflation de 0,2% en 2015. Crédits: Gaetan Bally/Walter Bieri/Keystone
  • Les entreprises suisses exportatrices (photo: Wurth) ont l’œil rivé sur le taux de change du franc avec l’euro. Crédits: Gaetan Bally/Walter Bieri/Keystone

La crise financière est-elle terminée? L’envolée des bourses incite à répondre par l’affirmative, alors que l’indice américain dépasse ses plus hauts de 2007. Sur le plan des chiffres macroéconomiques aussi, la crise paraît surmontée: toujours aux Etats-Unis, la croissance s’établit à 2,2% en 2012. Pour mémoire, en 2009, le recul du PIB américain avait atteint 3,1%.

En 2013, la croissance américaine pourrait se tasser un peu, à 1,7%, estime Janwillem Acket, chef économiste de Julius Baer, à Zurich, sous l’effet de la discipline budgétaire imposée par le «fiscal cliff».

Toutefois, la croissance américaine est encore inférieure à sa moyenne à long terme, que Janwillem Acket situe à 2,75%. De même, la situation des Etats-Unis est moins solide qu’il n’y paraît en raison d’un endettement qui atteint 290% du PIB en tenant compte de la dette privée. Cet endettement, qui est encore de 100% au niveau de la seule dette publique, expose les Américains au risque d’une hausse des taux longs.

«Si les taux remontent, cela va écraser le budget car il faudra assurer le service de la dette», explique le chef économiste de Julius Baer.

La reprise américaine est donc non seulement assez molle mais aussi fragile. Or même dans ces conditions, la situation des Etats-Unis paraît encore bien meilleure que celle de la zone euro, toujours préoccupante malgré un certain apaisement de la crise de la dette. La région affiche un taux de croissance négatif de 0,5% pour 2012, et tout indique que 2013 sera dans cette ligne. 

Dans ce contexte assez morose, la Suisse paraît tirer son épingle du jeu avec une croissance modeste mais positive de 1% en 2012 qui devrait encore s’inscrire aux environs de 0,8% en 2013, selon la projection de Julius Baer. 

Celle-ci est la plus prudente car Credit Suisse, comme le confirme Sara Carnazzi Weber, responsable de l’analyse macro-économique de la seconde grande banque suisse, anticipe une croissance de 1,5% cette année. Mais attention, ce scénario relativement rose pourrait être remis en cause par une évolution plus défavorable de la zone euro.

A cet égard, la publication d’un indice des directeurs d’achat (PMI) de 48,9% en mars pour l’Allemagne a jeté un froid dans le service d’analyse macroéconomique. «Au-dessous de 50%, cela veut dire que le secteur industriel est en contraction», explique Sara Carnazzi Weber. 

C’est d’autant plus inquiétant que l’Allemagne est encore le point fort de la zone euro et que, sur le plan politique, rien ne sera fait sans elle, comme le rappelle pour sa part Steen Jakobsen, chef économiste de Saxo Bank, à Copenhague. Or l’Allemagne est maintenant en année électorale, et rien ne se fera avant cet automne.

«La situation politique est telle que le SPD ne peut pas se permettre d’être perçu comme faible par rapport à l’Europe», dit-il, avant de souligner que la crise économique s’est maintenant transformée en crise politique à l’échelle du continent. 

A Paris, Valérie Plagnol, directrice de la recherche pour Credit Suisse France et présidente de la Société d’économie politique, lui fait écho lorsqu’elle relève que la France a un délai d’une année avant les prochaines échéances électorales. La «chance» de l’Hexagone, c’est que, pour l’instant, la contestation ne s’est pas manifestée, alors que le pays a obtenu un délai pour mettre en œuvre la rigueur budgétaire.

Mais il suffirait de peu de chose pour que l’ambiance ne se dégrade, alors que le président Hollande ne sort pas précisément grandi de l’affaire Cahuzac. Le ministre délégué au budget «sortant» a en effet joué un rôle significatif dans la campagne présidentielle comme spécialiste des questions budgétaires.

Théoriciens visionnaires

Ce contexte actuel en demi-teinte, avec la montée d’un sentiment d’exaspération dans les populations – on pense par exemple au succès de Beppe Grillo en Italie – a été anticipé par un économiste indien installé aux Etats-Unis, Ravi Batra: au début de 2007 déjà, dans une étude publiée en Inde, il prévoyait une crise financière entre 2008 et 2010, suivie d’une phase de revendications sociales et d’instabilité politique susceptible de se prolonger jusqu’en 2016.

En 2007, Ravi Batra pensait qu’une Grande Dépression sur le modèle de 1929 serait évitée et que le chômage américain n’excéderait pas 10%. 

La crise économique des années 1930 avait été prévue à l’époque par un économiste russe, Nicolaï Kondratieff, auteur de la théorie du cycle long, d’une durée variable de quarante-cinq à septante-cinq ans et comportant une phase d’expansion et une phase de contraction d’une durée à peu près comparable.

Kondratieff, exécuté par le pouvoir soviétique en 1938, est toujours d’actualité, surtout en période de fortes incertitudes et les spécialistes des crises cherchent toujours des réponses dans les écrits de ce martyr de la science économique. 

Parmi eux, François Neri, un économiste genevois auteur notamment en octobre 2009 d’un ouvrage sur la crise financière intitulé Un tsunami financier, qui relativise fortement la reprise de ces trois ou quatre dernières années, en se plaçant précisément dans la perspective du cycle long. «La crise n’est pas finie», dit-il en estimant que la phase actuelle descendante de l’économie mondiale remonte à mai 2000, avec un sursaut entre 2003 et 2007.

S’il est vrai que la bourse a retrouvé ses plus hauts d’avant la crise, son évolution depuis 2000 est quasi plate. 

De plus, on peut avoir l’impression que gouvernements et banques centrales ont épuisé leur panoplie de mesures de relance. «L’Etat n’a plus les moyens de sa politique», souligne François Neri qui fait allusion aux politiques keynésiennes de relance budgétaire dont les principaux pays de la zone euro n’ont plus les moyens.

«La crise européenne peut dégénérer», craint François Neri qui prévient que, dans une telle hypothèse, la crise est susceptible de durer encore cinq ou dix ans au lieu de peut-être trois si la situation reste sous contrôle.

Pour sa part, Steen Jakobsen estime que si le risque d’éclatement pur et simple de la zone euro est faible, la probabilité d’une sortie de la Grèce et de Chypre dans un horizon à dix-huit mois, peut-être suivie d’autres pays, est loin d’être négligeable: peut-être de 30 à 40%. Mais bien sûr, précise-t-il, tout se passera après les élections allemandes.

Conséquences en Suisse

Ce qui se passe dans la zone euro est crucial pour la Suisse. Déjà, la crise chypriote a fait remonter le franc suisse à 1,22 alors qu’il s’inscrivait aux alentours de 1,25 à la faveur d’un raffermissement de la monnaie européenne. Or Janwillem Acket situe la valeur juste de l’euro par rapport au franc suisse à 1,35.

Un euro faible a des conséquences déflationnistes pour l’économie suisse qui affiche déjà un taux de renchérissement négatif pour 2012 à -0,7%. 

Les avis divergent quant à l’évolution des prix en 2015. Pour Janwillem Acket, elle sera toujours négative avec un taux d’inflation de -0,2%. Pour Sara Carnazzi Weber en revanche, un retournement aura lieu dès ce printemps et le taux de renchérissement s’établira à 0,6% sur l’année. Le retour de l’inflation pourrait même être plus rapide et atteindre 1% si l’euro remontait à 1,30 franc.

A l’inverse, une baisse de l’euro aurait clairement un effet déflationniste pour l’économie suisse. «Au-dessous de 1,20 franc, ce serait catastrophique», va jusqu’à dire François Neri. On ne peut mieux dire que la Suisse ne saurait se désintéresser de la crise de l’euro. 

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