Bilan

Une épée de Damoclès sur la spéculation

L’initiative contre la spéculation sur les denrées alimentaires propose à la Suisse de faire cavalier seul, alors même qu’une solution globale, plus adéquate, est à bout touchant. Analyse.
  • Site de stockage de blé au Pakistan. 

    Crédits: Zohra Bensemra/Reuters
  • Transport de céréales. Les liens entre marchés agricoles et finance sont complexes.

    Crédits: Claudius Thiriet/Biosphoto/AFP

L’initiative des Jeunes socialistes contre la spéculation sur les denrées alimentaires est critiquée par ses opposants avec pour argument qu’elle chasserait de Suisse les nombreuses sociétés de négoce qui s’y sont établies. C’est un peu court. Si effectivement cette spéculation porte une part de responsabilité dans la faim dont souffrent 800 millions de personnes dans le monde, les pertes en recettes fiscales de quelques cantons paraissent peu de chose.

Lire aussi: Qui spécule sur la faim? 

La réalité est que cette initiative exclut explicitement les sociétés de négoce de son énumération des acteurs concernés, soit principalement des institutions financières: banques, compagnies d’assurances, caisses de pension, etc. Il y a certes une ambiguïté sur le terme employé «d’investisseurs institutionnels» de nature à créer une incertitude juridique. Mais l’initiative  autorise bel et bien les contrats à terme des producteurs et des commerçants de matières premières agricoles, à des fins d’assurance des prix futurs (hedging). 

La subtilité est que les liens entre la finance et les marchés agricoles sont infiniment plus complexes que les slogans auxquels on rabaisse les initiatives en Suisse ces dernières années. D’abord, le lien entre spéculation et explosion des prix des denrées alimentaires conduisant à des émeutes de la faim n’est pas si clair que cela. Certes, en 2008 et en 2011, des spéculateurs ont poussé à des extrêmes momentanés un trend haussier provoqué par les mécanismes naturels d’offre et de demande. Mais même si elle joue un rôle, tout mettre sur le dos de la spéculation s’avère difficile. En effet, la hausse du blé, coté sur des marchés à terme, s’est faite en parallèle à celle du riz qui, lui, n’est pas coté. 

Une loi en attente d’ordonnance

Ensuite, et les Jeunes socialistes le reconnaissent volontiers, les mécanismes de marchés sont utiles aux producteurs, aux négociants comme aux distributeurs pour couvrir leurs risques de prix. Il y aurait donc une bonne spéculation, celle des acteurs du secteur, et une mauvaise, celle des financiers. La difficulté est que les deux sont liées. Pour vendre leurs risques, les acteurs du secteur ont besoin que quelqu’un les achète. Il leur faut donc des contreparties qui amènent de la liquidité au marché et prennent des risques. Comment faire alors la distinction entre bonne et mauvaise spéculation? 

Plutôt qu’une interdiction, les Etats-Unis et l’Union européenne (UE) ont opté pour la possibilité d’introduire des limites à la spéculation. En d’autres termes, si un acteur prend des paris trop importants qui poussent la tendance à des extrêmes, les autorités de marché peuvent le lui interdire. Y compris préventivement en fixant des limites de position. 

Renseignement pris auprès du Département fédéral des finances, la loi sur l’infrastructure des marchés financiers (LIMF) entrée en vigueur le 1er janvier contient une disposition comparable. Certes, les limites de positions spéculatives ne sont pas détaillées dans l’ordonnance d’application. La raison en est simple: la Confédération attend de savoir quelles limites va imposer l’UE dans le cadre de sa législation MIFID. Le Conseil fédéral, qui a déjà une loi, pourra alors édicter une ordonnance imposant des limites qui s’aligneront sur celles de l’UE. 

Il y a donc une épée de Damoclès sur la spéculation des denrées alimentaires. Plutôt qu’une interdiction unilatérale, la dissuasion paneuropéenne semble la meilleure piste. D’autant qu’elle pourrait servir de levier à la CFTC américaine, chargée de réguler les bourses de commerce, car elle a le plus grand mal à imposer les limites de positions prévues par la loi Dodd-Frank face aux attaques des lobbies bancaires. Problème global, la spéculation sur la faim a besoin d’une solution globale. Pas d’un «Alleingang» helvétique, que les principales places de trading ne suivraient pas.

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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