Bilan

Une Suisse si dépendante de la mondialisation

Comme l’économie helvétique est fortement intégrée aux chaînes de valeur mondiales, elle a besoin de marchés ouverts pour rester prospère. Or, les entraves aux échanges se multiplient.

Les exportateurs alimentaires suisses, tel Nestlé, seraient les plus touchés par une hausse des barrières tarifaires.

Crédits: Thibaud Dury/Nespresso

«Plus la crise dure, plus les obstacles à la libre circulation des biens, des personnes et des capitaux s’installeront et plus la situation finira par sembler normale. (…) La peur d’une nouvelle épidémie pourrait inciter les Etats à miser sur l’autosuffisance. A cet égard, les intérêts économiques et sanitaires pourraient se rejoindre», affirme l’économiste serbo-américain Branko Milanovic dans le magazine Foreign Affairs. La pandémie de coronavirus qui a frappé la planète renforce la méfiance vis-à-vis de la mondialisation de l’économie qui est déjà sous pression depuis la crise financière de 2008 et en raison des dégâts causés à l’environnement. Sommes-nous à un tournant majeur? «Le choix n’est pas entre globalisation ou pas, mais de savoir comment combattre les effets pervers de la globalisation», écrit Jean Tirole, Prix Nobel d’économie 2014, dans une chronique publiée par le quotidien Les Echos.

Pour la Suisse, l’enjeu est capital. Celle-ci figure en effet parmi les grands gagnants de la mondialisation de l’économie tout en évitant la marginalisation de la classe moyenne, davantage affectée par la hausse des coûts de la santé et par celle du logement que par les délocalisations d’emplois à l’étranger. Avec un ratio du commerce extérieur (importations et exportations de biens et services) au produit intérieur brut proche de 100% et un stock d’investissements directs à l’étranger deux fois plus importants que ce dernier, le pays dispose d’une des économies les plus fortement intégrées aux chaînes mondiales de création de valeur. Une mondialisation qui a sorti des dizaines de millions d’individus de la pauvreté. En Chine et dans plusieurs pays émergents, une classe moyenne s’est progressivement constituée, qui a permis aux entreprises helvétiques, en particulier à celles présentes dans l’horlogerie et la pharma, d’accroître leurs activités et leurs exportations.

«Affirmer que la crise actuelle prouve que nous devrions réduire notre dépendance des importations – en provenance de Chine par exemple – (est) une conclusion erronée», insiste le groupe Credit Suisse. «Remplacer systématiquement des importations bon marché par des produits nationaux (plus onéreux) compromettrait fondamentalement la prospérité en Suisse. Le commerce international demeure le pilier sur lequel repose le succès de notre économie. Par ailleurs, une politique isolationniste ne nous préserverait certainement pas de quelque virus que ce soit», affirme la grande banque. L’érection de barrières tarifaires et non tarifaires aux frontières, d’obstacles aux flux de données numériques et le contrôle des opérations de fusions d’entreprises menacent les échanges et les investissements des entreprises helvétiques.

Davantage d’obstacles

Depuis 2008, les recherches de Global Trade Alert, menées par le Centre for Economic Policy Research de Londres et coordonnées par Simon Evenett, professeur à l’Université de Saint-Gall, comptabilisent et décrivent toutes les décisions prises par les Etats pour faciliter ou pour entraver les échanges. Leurs conclusions sont alarmantes. Selon leur dernier rapport, 2723 distorsions commerciales ont été enregistrées entre le 1er janvier 2017 et le 15 novembre 2019. Leur effet cumulatif a faussé 40% du commerce mondial. Le conflit entre la Chine et les Etats-Unis n’est que la pointe de l’iceberg d’un phénomène d’une ampleur beaucoup plus large (il n’est responsable que pour 23% du volume des distorsions). Et entre 2008 et 2019, le protectionnisme n’a cessé de progresser: le nombre d’interventions étatiques discriminatoires (17 737) a été nettement supérieur à celui des mesures prises pour libéraliser les échanges (7183).

L’érection de barrières commerciales au niveau mondial inquiète non seulement les grosses entreprises helvétiques, mais aussi les PME, car elles contribuent à 45% de la valeur des exportations. Elle préoccupe plus particulièrement l’industrie des machines, des métaux et des équipements électriques. «Concernant l’Europe, nous constatons tout un bouquet d’interventions politiques à prendre au sérieux qui menacent l’accès aux marchés. Au niveau des accords de libre-échange, des tendances protectionnistes se servent des arguments les plus divers pour fêter une véritable renaissance. Ce développement est dangereux pour l’industrie», affirme Hans Hess, président de l’association faîtière Swissmem. De leur côté, les PME considèrent aussi les entraves au commerce et les barrières douanières comme de nouveaux défis. Dans une enquête consacrée à ces entreprises publiée en août 2019, Credit Suisse constate que «plus de la moitié des entreprises interrogées attribuent à (cette) thématique une importance moyenne à très grande, ce qui signifie qu’une large partie des sondés est affectée d’une manière ou d’une autre». Et avec le Covid-19, les obstacles aux échanges se sont encore accrus.

Le pire des scénarios, c’est une guerre commerciale planétaire. Publié dans La Vie économique (une publication du Département fédéral de l’économie), le résumé d’une étude menée par quatre économistes, dont deux de l’Université de Genève, montre que celle-ci pourrait aboutir à une multiplication par dix des barrières tarifaires pour les exportateurs helvétiques. Selon ses auteurs, «la Suisse encourrait les plus fortes augmentations tarifaires sur ses plus importants débouchés que sont l’Union européenne (UE), les Etats-Unis et le Japon». Le coût des exportations vers les deux premières régions augmenterait respectivement de 60 et de 74%. Cette hausse frapperait en premier lieu l’industrie alimentaire et les produits pharmaceutiques (leur part dans les exportations s’élève à 40%). Une désintégration du système commercial multilatéral pourrait aussi pousser les Etats à ériger des obstacles non tarifaires aux frontières (quotas, contraintes sanitaires, interdiction d’importer, etc.). «De telles mesures seraient susceptibles d’augmenter les pertes des exportateurs suisses», constatent les auteurs de l’analyse.

Des barrières aux flux de données

Les progrès de la numérisation transforment les échanges. Le Rapport sur la politique économique extérieure 2019 publié par le Conseil fédéral au début de cette année contient un chapitre qui en relate les enjeux pour la Suisse. C’est dire sa dimension capitale pour la compétitivité de ses entreprises. «De plus en plus, indique-t-il, un fil numérique basé sur les flux de données transfrontaliers s’étend sur toute la chaîne de création de valeur, depuis la recherche et développement jusqu’à l’utilisation par le client final, en passant par le design, la production, le transport et la logistique.» Si la Suisse est bien positionnée pour relever ce défi, l’érection de règles discriminatoires menace sa compétitivité. «La limitation croissante des flux de données transfrontaliers, les entraves numériques au commerce et l’émergence de blocs réglementaires pourraient la toucher plus durement que des économies dotées d’un marché intérieur plus vaste», avertit le Conseil fédéral. «La garantie, insiste-t-il, d’une liberté maximale dans les flux de données transfrontaliers est donc cruciale.»

Même si les accords de libre-échange comportent de plus en plus de dispositions sur le commerce numérique, seul un accord multilatéral au niveau mondial peut surmonter les défis afin de garantir le principe de non-discrimination.

La peur des Chinois

L’OCDE craint que la crise ne pousse les Etats à renforcer encore davantage leur contrôle sur les acquisitions d’entreprises nationales. Depuis quelques années, la tendance de fond est claire. De peur que les Chinois ne fassent main basse sur leur économie, les Américains et les Européens consolident leur mécanisme de surveillance des opérations de fusions transfrontalières. Or, la croissance des multinationales suisses, qui ne disposent pas d’un important marché intérieur – contrairement à leurs concurrentes –, passe par le rachat de sociétés basées à l’étranger. En 2018, les stocks d’investissements directs suisses à l’étranger s’élevaient à 1,4 milliard de francs contre 809 millions en 2008. Tout frein aux transactions transfrontalières est donc nuisible aux intérêts des entreprises helvétiques. Ces dernières sont particulièrement attentives aux nouvelles restrictions entrées en vigueur aux Etats-Unis car ce pays constitue un important débouché pour leurs activités. «Ces dispositions ne simplifieront pas les investissements dans les domaines définis comme étant critiques en matière de technologies, d’infrastructures et de données (TID)», reconnaissait Leslie Bent, responsable médias et communication de l’Ambassade de Suisse à Washington, dans un article publié sur bilan.ch en février dernier.

Autrement dit, l’érection d’importantes barrières commerciales aux échanges aurait de graves conséquences sur l’économie helvétique et donc sur les emplois, y compris sur ceux à haute valeur ajoutée. L’impact d’une «démondialisation» par le biais de relocalisations d’activités sur le territoire national serait faible en termes de postes de travail. Les nouvelles technologies permettent en effet d’automatiser une grande partie des activités.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix BZ du journalisme local 1991, Prix Jean Dumur 1998, AgroPrix 2005 et 2019.

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