Bilan

Une solidarité du quotidien facilitée

La tendance des cafés suspendus, dont bénéficient les personnes dans le besoin, s’étend toujours davantage. A Nyon, une jeune femme et sa mère ont voulu élargir le concept à d’autres services, et le numériser pour faciliter les dons.

Clémence et Laure Oriol ont voulu venir en aide aux populations défavorisées avec une solution facilitée inspirée des cafés suspendus.

Crédits: S. Haro

Depuis une dizaine d’années, une tradition venue d’Italie s’est développée à travers le monde: les cafés suspendus. Le principe, né à Naples, est simple: un client commande et consomme son café et il paie pour deux, laissant une deuxième boisson au bénéfice d’une personne qui n’aurait pas les moyens de se payer ce café.

France, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne et même Suisse: l’initiative a séduit de nombreux cafetiers et restaurateurs dans un nombre croissant de pays. En Suisse romande, des dizaines d’établissements pratiquent cette forme de solidarité envers les plus démunis. Patron du Café Ex Machina, à Nyon, Rui Narciso, avait introduit cette possibilité depuis plusieurs années: «On a ouvert le café voici trois ans et demi. On voulait être un peu décalé. J’avais peur de la gentrification du centre-ville et je ne voulais pas que des gens modestes ou pauvres se sentent exclus. J’ai pensé à comment faire pour que les gens dans le besoin franchissent le pas et viennent chez nous. Le café suspendu un principe que je connaissais depuis longtemps en Italie, je l’ai donc proposé chez nous».

Du café au coiffeur en passant par le soin dentaire

D’autres lieux embrayent. Mais le procédé reste empirique et assez peu connu hors des cercles d’habitués et d’initiés. «A l’automne 2019, je buvais un verre dans un établissement participant mais je ne le savais pas. Et c’est par hasard que je l’ai appris. Je me suis donc demandé comment mieux faire connaître cette solution. D’où l’idée de créer un site web pour montrer où c’est possible. Il y avait évidemment la volonté de venir en aide aux personnes défavorisées, mais ça peut aussi aider les commerçants», explique Clémence Oriol, jeune femme nyonnaise.

Avec sa mère, Laure, elle imagine une solution digitale, avec un palette élargie: pas question de se limiter aux seuls cafés ou autres petits produits de la restauration, la jeune femme et sa mère veulent que les bénéficiaires puissent aussi profiter d’une palette diversifiée de prestations: une coupe chez le coiffeur, un cours de guitare ou un soin dentaire… autant de services qui ne devraient pas, selon Clémence et Laure Oriol, être inaccessibles pour des personnes dans le besoin.

Pour passer de l’idée au concret, les deux initiatrices se tournent d’abord vers la famille, puis vers des interlocuteurs locaux: «Une de mes soeurs est dans l’informatique, une autre dans le marketing, mon père est dans les affaires: on avait des compétences dans notre entourage. On a brainstormé, puis nous avons pu avancer assez vite. Il a ensuite fallu trouver un informaticien qui développe la solution. Et enfin une graphiste pour l’affiche, les logos. Nous avons noué un partenariat avec le Café Ex Machina, qui pratique le café suspendu depuis quelques temps déjà. Puis nous avons été voir les commerçants, en s’appuyant sur les exemples de commerces déjà conquis. Nous avons aussi contacté Caritas et la ville de Nyon», retrace Clémence.

L’association caritative ne peut les soutenir financièrement. Mais elle leur donne une impulsion cruciale, en imaginant que ses bénéficiaires de la carte Culture puissent bénéficier de cette solidarité à la sauce digitale. «Cela nous épargnait de devoir gérer de suite la recherche de partenaires au contact des bénéficiaires, ce qui aurait été lourd pour une initiative bénévole», reconnaît Laure Oriol. Ce qui n’exclue pas de réfléchir à une «carte Suspend’us» distribuée par les associations soutenant les personnes en précarité, qui permet depuis décembre d’accéder à tous les services.

Déjà 21 commerces participants

Pendant la période de confinement liée à la crise du Covid, la petite équipe met les bouchées doubles. Si le ralentissement des autres activités donne une flexibilité bienvenue pour perfectionner le concept et le site web, les impacts de la crise sanitaire sur le plan économique rendent aussi l’initiative encore plus essentielle, en fragilisant de nombreux ménages. A l’automne 2020, après près d’un an de travaux, 20’000 francs investis sur la base de fonds familiaux, et des premiers contacts noués avec des commerces locaux et les autorités communales, Suspend’us devient une réalité sur la Côte: 21 commerces de Rolle à Versoix entrent dans le réseau. Un succès précieux pour une initiative non lucrative, car Clémence et Laure Oriol n’ont pas pu bénéficier des fonds d’accompagnement des startups. Elles espèrent que les autorités cantonales vont leur donner un coup de pouce pour permettre d’achever le décollage de l’initiative et sa diffusion à plus large échelle, vers d’autres cantons, voire à l’étranger. Avec le prix Coup de Cœur de Genilem remporté par Clémence pour son pitch, Suspend’us est désormais coaché pendant six mois, une étape cruciale.

Pour Marc-André*, bénéficiaire du programme, «ce système permet de se sentir plus intégré dans une ville et une région, d’améliorer son quotidien avec des petits gestes, des petites opérations, qui auraient été trop coûteuses jusqu’alors». Ce Vaudois de 54 ans a vu sa situation se dégrader suite à un licenciement voici six ans, et des problèmes personnels l’ont empêché de rebondir. Il a découvert le programme en entendant une serveuse proposer un café suspendu à une personne devant lui dans un salon de thé de Nyon en septembre. «Je n’ai pas de smartphone, mais je vais regarder les Suspend’us disponibles dès que j’ai accès à un ordinateur, chez des proches ou dans un lieu public», glisse-t-il.

Avoir un accès à internet constitue a priori l’un des principaux écueils, selon Rui Narciso: «Les personnes dans le besoin n’ont pas toutes un smartphone pour consulter les lieux, les services et les sommes disponibles». Cependant, il trouve des avantages à cette solution en ligne: «Avant, il fallait quasiment gérer une comptabilité à part. Là, le système affiche les sommes réservées pour cela. Et les gens peuvent faire un don à distance, ou alors sur place. C’est plus flexible».

D'autres communes intéressées

Cette facilité pour offrir des services, c’est le leitmotiv de Clémence et Laure Oriol. Et avec des sommes de plusieurs centaines de francs provisionnées dans certains commerces partenaires, le succès est déjà là. Quant à la pérennité de la solution, elle viendra aussi d’un modèle qui fera tâche d’huile: davantage de commerces participants, davantage de donateurs, davantage de bénéficiaires osant en profiter. Et un système qui saura se passer de la perfusion de subventions: «On a demandé des aides de lancement au canton et à la Loterie Romande. Mais l’objectif est d’utiliser ces fonds pour le kick-off. Pas pour faire fonctionner le système: il faut que notre système s’autoalimente et couvre les frais. Aujourd’hui, si on donne 10 francs, 8,95 francs arrivent aux commerçants, avec nos 5% pour les coûts et les commissions du service financier, afin que tout soit sûr. Sans oublier les coûts de Google car nous utilisons la géolocalisation de Google Maps», détaille Laure Oriol.

A plus long terme, une vraie app pour smartphone est envisagée. Mais cela nécessitera des fonds. Et ce sera donc pour une étape ultérieure. En attendant, des discussions sont en cours avec diverses communes suisses (Genève, Yverdon, Le Grand-Saconnex) et françaises (Evian) pour étendre le système et donner accès à davantage de services pour un nombre croissant de bénéficiaires. La crise du Covid a mis en lumière ces derniers mois les besoins en services de base d'une part non négligeable de la population suisse, notamment via le recours aux services sociaux et aux associations caritatives. Avec Suspend'us, la solidarité est offerte à tout le monde.


* prénom modifié à la demande de l'intéressé.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

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Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à la transition vers une économie plus durable et responsable, au luxe et à l'horlogerie, au tourisme et à l'hôtellerie, à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments.

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