Bilan

Enquête sur les dentistes: Une profession plombée par des dérives

Prix libres, investissements technologiques ou encore concurrence étrangère... En Suisse, le marché dentaire est soumis à de fortes tensions, donnant parfois lieu à des surfacturations.

Bilan s’est rendu anonymement chez divers praticiens romands. L’occasion d’observer des écarts de tarification.

Crédits: David Huc

Souvent jugés trop chers par leurs patients qui paient de leur poche 79% des frais dentaires, les dentistes en Suisse souffrent d’une réputation peu flatteuse. La profession souffre effectivement de phénomènes d’arnaques à la tarification et de surtraitement pratiqués par certains. Des abus largement minoritaires mais néanmoins constatés.

A l’image du cas de Virginie*, venue consulter le repreneur du cabinet de son ancien dentiste avec une douleur localisée, et à qui l’on a diagnostiqué une carie sur chaque dent. Montant total affiché sur le devis: 14'000 francs, étalés sur cinq rendez-vous. «J’étais désemparée, je n’avais pas les moyens de me soigner, alors j’ai préféré demander un deuxième avis par précaution», témoigne la Genevoise. Un réflexe salvateur, puisque ce second dentiste ne trouve alors qu’une seule carie et juge la facture 40 fois trop élevée par rapport au prix adéquat.

Du côté de Nyon, cette fois-ci, José* et Claudine* ont, eux aussi, fait les frais du départ en retraite de leur dentiste. Il y a trois ans, tombé dans une clinique dentaire choisie au hasard, le couple se voit proposer de remplacer la prothèse des dents du haut pour Monsieur et d’en poser une complète à Madame. Après examen auprès d’un autre dentiste de la région, il s’avère finalement qu’un simple entretien et quelques réparations suffisent, et ce, aujourd’hui encore. Un processus fastidieux, douloureux et coûteux a ainsi été évité.

Consciente de ces différences de diagnostics et de tarifs d’un praticien à l’autre, la Fédération romande des consommateurs (FRC) a pointé du doigt le problème en 2015. Sur la base d’un comparatif de clients mystère dans 18 cliniques et cabinets dentaires romands, la FRC a ainsi mis en évidence des attitudes qui relèvent du non-respect de l’éthique professionnelle. Depuis, chaque année, des plaintes concernant notamment les honoraires sont portées à l’attention de l’association. «La population ne comprend pas les devis et observe des disparités entre les tarifs alors que l’enjeu est médical avant d’être commercial. Cela crée une certaine méfiance chez le patient», souligne Yannis Papadaniel, responsable santé à la FRC.

A son tour, Bilan s’est emparé de cette problématique et s’est rendu anonymement chez divers praticiens (avec une bouche saine) afin de constater les mauvaises pratiques potentielles. Et, en effet, trois dérives inhérentes au marché dentaire peuvent aboutir à des cas de surfacturation ou de surtraitement. Explications.

1. Des prix peu encadrés

Le premier élément est lié à la liberté de facturation dont disposent les dentistes, contrairement aux médecins généralistes. Pour commencer, il faut savoir que nos factures sont fixées en multipliant la «valeur d’un point» du cabinet avec le «nombre de points» associé à chaque soin (voir les exemples dans les encadrés ci-contre et en page suivante). 

Il est également à noter que les dentistes peuvent de façon totalement libre, sans régulation, définir la valeur du point choisie, cela afin de tenir compte de la réalité économique de leur cabinet dentaire (coûts d’infrastructure, frais salariaux, loyer…). Cette valeur doit figurer dans une fourchette sur laquelle se sont mis d’accord la SSO (Société suisse des médecins-dentistes) et les assureurs maladie en 1976. Basée sur les coûts d’un «cabinet modèle», elle a été révisée une première fois en 1994 puis dernièrement en 2018 afin de réactualiser le calcul des charges et coller aux progrès technologiques et thérapeutiques. La plupart des praticiens ont adopté cette nouvelle tarification qui établit une valeur du point à 1 franc, le plafond étant fixé à 1,70 franc.

Cependant, seule, cette valeur du point n’indique rien. Elle doit ensuite être multipliée par un nombre de points correspondant à un soin et tient compte des circonstances particulières du patient (durée des soins, urgence, qualité, difficulté…). Une grille tarifaire de plus de 500 prestations différentes propose des fourchettes de nombre de points minimum et maximum en fonction du type de soin. Problème: ces fourchettes ne sont pas réellement limitantes et peu de sanctions sont prévues en cas d’abus.

En tant que client mystère, Bilan a eu l’occasion d’observer des excès. Ainsi, dans le premier centre spécialisé de l’hygiène dentaire de Suisse, une valeur du point basse de 3 francs (en dessous de la valeur conseillée de 3,10 pour les cas relevant des assurances sociales) a été appliquée lors de notre premier passage puis est subitement montée sans raison à une valeur de 3,7 francs sur le devis lors du second rendez-vous. Il s’agit ici d’une pratique flagrante de prix d’appel pour attirer le patient. Plus grave encore, sur le devis fourni par la clinique en question pour un traitement purement préventif (reboucher l’usure de l’intérieur d’une dent), la fourchette du nombre de points adéquat explose à 55 points alors que la grille tarifaire recommande entre 30 et 40 points pour ledit soin.

Force est de constater, dans un premier temps, que les professionnels n’ont pas tous adopté la nouvelle tarification de 2018 et, dans un second temps, qu’une largesse s’applique en matière de tarifs dentaires en Suisse. Selon le Dr Olivier Marmy, médecin-dentiste à Lausanne et membre du comité de la SSO (Société suisse des médecins-dentistes), cette flexibilité est à double tranchant: «Le législateur veut maintenir une certaine concurrence des prix sur le marché dentaire, un système qui permet au patient de faire son marché en comparant les diverses valeurs du point. Or, c’est davantage sur le nombre de points attribués à chaque acte que se joue la plus grande différence et plus encore sur le type de traitement proposé.» Avant de poursuivre: «Personnellement, j’adhère à cette vision libérale de tarification, car elle permet de réaliser du sur-mesure tant pour le cabinet qui se trouve en campagne qu’en ville selon les besoins du patient. C’est une approche individuelle de chaque cas et non pas collective comme le Tarmed. Globalement, on constate qu’elle est efficace puisque les coûts dentaires ont beaucoup moins augmenté que les autres coûts de la santé.»

Le système offrirait donc plus de flexibilité pour coller davantage à la réalité du terrain. Malgré tout, dans les faits, aucun contrôle n’est effectué. Consciente du problème, la SSO propose aux patients de ses membres d’accéder à une commission de médiation des sections cantonales SSO en cas de manquement. Dans les cas les plus graves, le médecin-dentiste peut être radié de l’association, mais aucune garantie de remboursement ne peut être fournie.

2. Des équipements à amortir

Dentiste

Autre biais du système de soins dentaires en Suisse: les investissements technologiques très coûteux. Aujourd’hui, ouvrir un cabinet dentaire avec deux salles de travail élémentaires équivaudrait à débourser 300 000 francs, selon la SSO. Le plus cher étant les équipements modernes tels que les lasers, les caméras 3D ou encore les appareils d’imagerie. Ces machines doivent être tôt ou tard rentabilisées, et ce, parfois, sur le dos des patients. 

Lors de notre passage pour un contrôle dans le premier réseau de cliniques dentaires du pays, une série de radiographies, dont une panoramique (réalisée à l’aide d’un dispositif coûtant au minimum 30 000 francs à l’achat) a été effectuée sans raison valable sur notre patient mystère. Un grand fournisseur en matériel dentaire suisse - qui souhaite conserver l’anonymat - assure pourtant qu’aucun retour sur investissement n’est évoqué lors d’un achat de machine. «Les appareils sont souvent achetés à crédit ou en leasing et ne se répercutent pas en bout de chaîne sur le client. Il est vrai cependant qu’en Suisse, le niveau de confort demandé est élevé et force les dentistes à peser le pour et le contre pour chaque technologie», soutient l’un de ses conseillers commerciaux et responsable romand.

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Pour l’Association suisse du commerce dentaire (ASCD), qui estime ce marché à 200 millions de francs, tout se négocie depuis quelques années. «Le progrès technologique coûte cher aux dentistes et les a rendus très sensibles au prix. Mais c’est une demande qui résulte avant tout de la clientèle. Le besoin de modernité est un critère désormais dans le choix du cabinet et une guerre des prix se joue. Les marges des commerçants sont elles-mêmes devenues très faibles et se réduisent chaque année», indique Florian Wanner, secrétaire général de l’ASCD. Un avis partagé par le Dr Olivier Marmy. Selon l’expert, une pression technologique serait exercée sur les dentistes, notamment sur les bancs de l’université où l’on apprend désormais à travailler grâce à la digitalisation. Cette pression va de pair avec une baisse constante des prix des machines, certes, mais aussi avec une période d’amortissement plus courte. «Si, dans les années 1970, un professionnel payait cher son équipement, il le gardait presque toute sa carrière. De nos jours, le dentiste paie le tiers du prix de l’époque mais doit sans cesse s’adapter à l’évolution technologique. Sans parler de l’obsolescence programmée qui réduit la durabilité des investissements», constate Olivier Marmy.

La mutualisation des cabinets et l’émergence de cliniques dentaires semblent peu à peu s’être imposées comme des solutions. Mais reste que certains dentistes se retrouvent étranglés financièrement et finissent par pratiquer le surtraitement. Un comportement non éthique que condamne fermement la SSO, notamment via le code de déontologie que ses membres s’engagent à respecter.

3. Un marché saturé d’étrangers

Le dernier aspect problématique débouchant parfois sur des abus est celui de la concurrence européenne. En effet, la Suisse est un lieu de travail attrayant pour les médecins-dentistes de l’étranger. Les accords bilatéraux de 2002 ont favorisé une immigration massive de praticiens de l’Union européenne et un renforcement de la pression sur le marché. Depuis cette facilitation des échanges entre pays, les professionnels européens reçoivent une équivalence de diplôme automatiquement, sans évaluation de compétences, et peuvent alors pratiquer sur tout le territoire.

«Sur le marché dentaire, il s’agit de l’événement majeur qui ébranle notre profession depuis vingt ans. Nous avons tenté des initiatives, mais les accords bilatéraux passent en premier lieu», pointe le membre du comité de la SSO, Olivier Marmy. Ainsi, depuis 2002, plus de 5000 diplômes européens auraient été reconnus par la Confédération, soit l’équivalent de plus de la moitié des diplômes fédéraux attribués en Suisse (9000) depuis la création de la formation au XIXe siècle.

Une surabondance qui s’ajoute à un marché déjà saturé. Les Suisses disposent en effet d’une des meilleures hygiènes buccodentaires du monde, avec 51 dentistes pour 100 000 habitants. Serait-ce trop? Lors d’un sondage effectué par la SSO en 2016, près de la moitié des cabinets dentaires indiquaient rester vides au moins un jour par semaine. Pas facile dans ces conditions d’assurer une bonne rentabilité.

D’autant que la profession fait également face à un tourisme dentaire croissant. Si de nombreux Suisses traversent simplement la frontière pour traiter deux caries à moins de 100 euros, d’autres n’hésitent pas à prendre l’avion. Avec des tarifs jusqu’à six fois moins chers qu’à Lausanne, Jacques* multiplie les voyages en Ukraine pour soigner sa dentition: «En 2017, j’ai découvert par le bouche-à-oreille que je pouvais avoir des implants à 500 francs au lieu de 3000. Cela m’a suffi pour me décider à sauter le pas et aujourd’hui encore, j’en suis ravi.» Un coup dur pour la profession qui, elle aussi, a subi de plein fouet cette année de pandémie.

* Noms connus de la rédaction


Exemples de soins communs en nombre de points

Selon la grille de tarifs de 2018

Contrôle basique: entre 62 et 84 points

Détartrage: entre 31 et 42 points par 5 min

Radiographie intraorale: entre 16 et 22 points


Conseils pour éviter les abus

1. Demander au dentiste s’il pratique la tarification de 1994 ou de 2018 et connaître sa valeur du point, d’autant plus si cette dernière varie d’un rendez-vous à l’autre ou si elle n’est pas clairement affichée.

2. Contrôler le nombre de points appliqués pour le soin reçu à l’aide de la grille tarifaire Dentotar (à consulter en ligne). Si le doute subsiste, demander une explication.

3. Se baser sur l’humain. Si à première vue le dentiste ne semble pas digne de confiance, ne pas hésiter à changer de cabinet.

4. Eviter les changements fréquents. A savoir qu’il est prouvé qu’à chaque changement de dentiste, il y a un risque de surcoût. Le nouveau dentiste qui n’a pas tout l’historique aura tendance à restaurer des éléments pas toujours nécessaires.

5. Dès qu’un traitement se complexifie, il y a forcément plusieurs options de traitements. Des solutions plus ou moins rapides, plus ou moins chères et plus ou moins complexes... Poser toutes les questions pour un consentement éclairé.

6. Pour toute proposition de traitement coûteux, demander des devis détaillés et, le cas échéant, un deuxième avis avec preuve écrite à l’appui.

7. Pour ne pas devoir payer des radiographies à chaque rendez-vous, il est possible de demander celles effectuées chez son ancien dentiste sans avoir à se justifier puisque cela fait partie des droits du patient.

8. Enfin, il est recommandé de choisir un médecin-dentiste membre de la SSO, car la faîtière offre une certaine sécurité, notamment par son code de déontologie et sa sensibilisation.

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Julie Müller

Journaliste à Bilan

Lui écrire

Du Chili à la Corée du Sud en passant par l'Egypte, quand cette jeune journaliste de Bilan, férue de voyages, n'explore pas les quatre coins de la planète, elle exerce son autre passion: l'écriture. Après avoir consacré la plupart de ses étés à des stages dans les rédactions de Suisse romande (entre autres 20 minutes, Tribune de Genève, L'Agefi et le Temps), la Genevoise s'est arrêtée deux ans à Neuchâtel pour obtenir son Master en journalisme. A présent bien installée dans les rangs de Bilan, elle aiguise ses armes en écrivant pour le magazine et bilan.ch Curieuse, son champ d'action se veut à peu près aussi vaste que celui de l'économie: Management, innovation, luxe, entreprises, immobilier...

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