Bilan

«Une élite soudée au peuple est invincible»

La survie de l’Europe passe par une refondation démocratique radicale, qui en ferait une puissance impossible à déstabiliser, affirme le journaliste et député genevois Guy Mettan dans son dernier ouvrage.

Parlement européen. «L’UE a empilé des institutions contradictoires qui alourdissent son fonctionnement.»

Crédits: Sébastien Bozon

C’est l’année d’une série d’achèvements pour Guy Mettan. L’écrivain et journaliste quitte la direction du Club suisse de la presse à la fin de l’année. En mars, le député genevois a en outre tiré sa révérence du Parti démocrate-chrétien, après vingt et un ans d’engagement. S’il a choisi la liberté, il reste fidèle à ses idées, à commencer par l’idée de paix. 

L’avenir de l’Europe? Il passerait par son émergence en tant que puissance non alignée, équilibrante, neutre. Dans ce rôle de pivot, elle serait capable d’éviter le conflit entre deux adversaires comme les Etats-Unis et la Chine de par sa force d’interposition, tranquille et dissuasive. C’est l’une des idées fortes de son dernier ouvrage consacré à l’Europe, Le continent perdu, aux Editions des Syrtes. «Si l’UE des 28 ne s’aligne avec personne, ce sera elle qui décidera, car aucune puissance ne voudra qu’elle rejoigne le camp adverse», explique Guy Mettan. Une sorte d’ONU plus effective, suffisamment armée et plus unie. 

Dans cet ouvrage, il affirme que l’ultime chance de survie de l’Union européenne réside dans sa transformation en démocratie soudée à son peuple: «J’ai analysé les diverses tentatives d’unification européenne, de Charlemagne à l’histoire récente (Saint Empire romain germanique, empire austro-hongrois, conquêtes de Napoléon, Hitler et Staline). Il ressort qu’elles ont échoué soit en raison de la violence exercée soit en raison d’une gouvernance présentant de graves lacunes.» Il constate que l’UE actuelle souffre aussi de graves défauts consubstantiels à sa création, le principal étant le déficit démocratique. «Si on veut que la septième tentative depuis Charlemagne fonctionne, il faut changer cette gouvernance non démocratique, comme il a fallu auparavant résoudre les problèmes dynastiques, d’absence de règles contraignantes ou d’Etat digne de ce nom», préconise-t-il. 

Aux racines du dysfonctionnement actuel: une Europe qui a délibérément misé, après 1945, sur le «tout- économique», croyant évacuer le politique, revenu se venger à travers le surgissement des populismes. «L’autre problème, c’est que l’architecture de l’UE, telle qu’elle a été conçue, a empilé des institutions redondantes et contradictoires qui alourdissent son fonctionnement. Elle est faite de bric et de broc, comme une machine à Tinguely, sans une structure fédérale qui tienne le tout, souligne Guy Mettan. Pour en sortir, il faut réintroduir le politique et construire un vrai Etat fédéral européen en redonnant la parole au peuple.»

Devenir invincibles

Son livre fait amplement référence à l’exemple helvétique. «En Suisse, une partie des élites a eu l’intelligence de s’allier avec le peuple pour construire un Etat central à partir de 1815. La seule manière de refonder une Europe qui fonctionne consiste donc à faire alliance avec le peuple, et non à s’opposer à lui.» On peut objecter que les empires qui s’imposent aujourd’hui (Etats-Unis, Chine…) sont de nature plus autoritaire que démocratique. «Cela soulève l’autre problème européen, rebondit Guy Mettan, qui s’est créée sous la pression d’un allié, les Etats-Unis, dont les intérêts ne sont pas forcément les nôtres.» 

Est-ce dans l’intérêt de l’Europe qu’une partie du continent (Russie) en soit exclue, créant par là un déséquilibre et des tensions géopolitiques insurmontables? Pour Guy Mettan, la nécessité de s’émanciper de la tutelle américaine est une évidence. Rester libre au milieu de blocs impérialistes est possible, argumente l’auteur. «La Suisse s’est bien construite comme un îlot démocratique et indépendant au milieu de puissances monarchiques, autoritaires. Comment? Quand le Parti radical au XIXe siècle a su sceller cette alliance avec le peuple, nous sommes devenus invincibles.» Les puissances extérieures ont bien essayé de briser les velléités d’indépendance helvétiques, comme celle de constituer une armée propre, mais en vain. L’Autriche de Metternich n’a pas trouvé l’angle d’attaque car l’Etat et le peuple ne faisaient qu’un. Même la guerre du Sonderbund, en 1847, n’a pu être mise à profit par les pays voisins. La Suisse a su invoquer son non-alignement, affirmer sa neutralité, face à l’Autriche et à la France. «Une forte unité nationale est difficile à déstabiliser, tandis que des élites déconnectées du peuple sont les plus faciles à renverser. Les élites suisses l’avaient compris; celles d’Europe pas encore», conclut l’écrivain. 

Peut-on faire abstraction de la dépendance militaire de l’UE vis-à-vis de l’Alliance atlantique, ou du poids des multinationales, qui imposent un agenda mondialiste via de puissants lobbies? Le soft power a toujours existé, répond Guy Mettan. «Mais ce sont les élites de type oligarchique qui sont les plus faciles à corrompre. Le jour où elles sont alignées avec le peuple, les pressions ont moins d’effet.» Il convient que les moyens du soft power ont fortement augmenté, et que l’ingérence des Etats-Unis en Europe de l’Est est toujours très active. «Mais quand une élite éclairée fait coïncider ses intérêts avec ceux des classes populaires, la propagande devient inefficace», répète-t-il. Un antidote qui peut sonner comme une utopie? «Non, la Suisse a montré, à plus petite échelle mais dans un contexte assez semblable, que cette stratégie est la bonne; reste en revanche à en avoir la volonté.»

Guy Mettan anticipe un lent déclin. L’Europe risque de se vider de sa substance et de perdre son rayonnement (Crédits: Lucien Fortunati)

Accrochées au pouvoir

C’est là que le bât blesse: le député au Grand Conseil genevois, qui siège désormais hors parti, constate que l’UE ne prend pas le chemin de l’alliance avec ses peuples: «La clé du succès est d’accepter de partager un peu de pouvoir et de richesse. C’est ce que le Parti radical suisse avait compris au XIXe siècle; or, pour le moment, les élites européennes n’y sont pas prêtes.» Il cite l’exemple de la France, où les Gilets jaunes réclament plus de justice sociale: «Rétablir l’impôt sur la fortune eût été une opportunité à saisir, qui aurait favorisé une adhésion de la base pour construire cette unité.» 

La Suisse offre une fois de plus le bon contre-exemple. «Dans le système suisse, l’UDC incarne des préoccupations de la base, et le système, du fait du fédéralisme et de la démocratie directe, arrive à les prendre en considération même lorsqu’elles déplaisent à l’élite; c’est à ce prix qu’on garde avec soi cette énergie populaire.» L’UE, n’ayant pas réussi ce tour de force, pourrait céder au «raidissement autoritaire», craint Guy Mettan. La crise n’est pas encore suffisamment grave pour que l’oligarchie prenne conscience de la nécessité de l’alliance avec le peuple. 

Pas de révolution en vue

«Je ne souhaite pas que la crise aille plus loin. Si on peut éviter la violence, c’est mieux, l’Europe a les moyens intellectuels d’anticiper cette rupture violente», espère-t-il. Mais il reconnaît qu’il ne voit pas de mouvement politique, social, de prise de conscience intellectuelle qui permettrait d’esquisser le type de solution qu’il préconise. Entre européistes ultralibéraux, rejetant l’idée d’un Etat fédéral qui donnerait du pouvoir aux peuples et rognerait leurs privilèges, et populistes divisés par essence et dépourvus d’un discours européen crédible, aucune mouvance ne propose de refondation démocratique de l’Europe. 

Ce type de situation verrouillée par les élites existait aussi en Suisse, rappelle-t-il.
Il y avait un régime patricien figé, puis la Révolution française est venue rebattre les cartes. Pour l’heure, pas de révolution en vue en Europe. Ce qui ouvre la voie à un scénario peut-être pire: un lent et continu déclin du système, à la façon de la Grèce antique, anticipe Guy Mettan. Un délitement, au terme duquel l’Europe risque de se vider de sa substance et de perdre son rayonnement comme si le ressort de sa civilisation s’était cassé. «On survivrait comme une sorte de colonie américaine, mais plus comme entité indépendante et créatrice. Par fatigue civilisationnelle, on s’atrophierait, laissant la place à des blocs plus puissants que nous, comme la Grèce s’est laissée conquérir par les Romains et a disparu en tant que civilisation autonome. Parce que, pour préserver leurs privilèges, ses élites auraient  refusé cette alliance sacrée avec leurs peuples respectifs.»

Guy Mettan «Le continent perdu. Plaidoyer pour une Europe démocratique et souveraine», Editions des Syrtes, avril 2019, 280 p.

Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN de 2014 à 2019

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan. Elle quitte ce poste en mai 2019.

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