Bilan

Une armée suisse en mutation

Ca bouge sur le marché de l’armement. Les défis ne manquent pas, notamment en matière de cyberdéfense. Analyse.

  • La dissociation annoncée de RUAG pourrait avoir des conséquences sur le savoir-faire militaire.

    Crédits: Andre Scheidegger/vbs/ddps
  • Publication d’armasuisse présentant le soldat suisse du futur.

    Crédits: Dr

De nombreux indicateurs clignotent: il se passe quelque chose au sein de l’armée suisse et sur notre marché de l’armement. La nomination de Viola Amherd, première femme aux commandes du Département fédéral de la défense (DDPS), en fut l’un des signes. La Suisse rattrapait ainsi l’environnement de l'OTAN que nous avons déjà décrit dans le Bilan du 27 février 2019. Pour mémoire, les femmes ministres de la Défense s’y montrent fort efficaces pour augmenter les budgets militaires dans un climat politique homogène.

Berne a de nouveau surpris début septembre en choisissant le divisionnaire Thomas Süssli comme chef de l’armée au 1er janvier 2020. Celui qu’on a un peu vite brocardé comme simple «ancien banquier» a paru au contraire très à l’aise dans son uniforme lors de l’inauguration, le 5 septembre dernier, du tout nouveau Cyber-Defence Campus (CYD) créé par l’Office fédéral de l’armement (armasuisse) et logé au cœur de l’EPFL Innovation Park. Une chance pour les organisateurs de cet événement qui avaient réservé sa présence, sans anticiper sa désignation la veille à la tête de l’armée suisse.

A notre question de savoir si sa nomination devait s’interpréter comme le symbole d’une nouvelle priorité de la cyberdéfense helvétique, il a calmement répondu que «ce domaine suit une ligne continue depuis déjà plusieurs années» et qu’il ne symbolise donc «aucune rupture à cet égard même si [son] rôle sera aussi d’accompagner les adaptations que l’évolution de l’environnement entraînera». Avant d’ajouter tout de même que «dans dix ans, toutes les armées seront digitales». S’il ne s’agit pas de révolutionner l’existant, il faudra savoir y intégrer ce digital et disposer des compétences adéquates. C’est justement l’une des responsabilités de la division Science et technologies d’armasuisse, dont dépend le CYD, présent également à l’ETH.

S’agissant des aspects plus opérationnels, le chef de l’armée désigné a préféré se montrer discret. Alors que le commandant de corps Philippe Rebord, auquel il va succéder, n’hésitait pas à confirmer que la Suisse était équipée pour lancer des cyberattaques sous réserve d’une nouvelle base légale qui est intervenue entre-temps, Thomas Süssli n’a pas souhaité nous répondre sur ce sujet. En revanche, il s’est exprimé longuement sur les déstabilisations auxquelles le pays doit se préparer, issues de l’imbrication des quatre grandes forces suivantes: l’urbanisation, le vieillissement, le changement climatique et les applications «autonomes» de l’intelligence artificielle (robots, etc.).

Compétences fort utiles

Le parcours professionnel de Thomas Süssli l’a certainement initié à mesurer de tels risques. Démarrant chez UBS à Bâle, il se forma comme analyste programmeur pour la finance, ce qui lui permit de décrocher en 1989 la direction monde des technologies de l’information (IT) dédiées au trading. Mais cette même année, à 23 ans, il décida de s’engager dans l’unité médicale suisse de la mission des casques bleus de l’ONU pour la Namibie (UNTAG). Il y passa 150 jours de service, comme en atteste son ruban, porté sur l’uniforme. En dehors de son expérience humanitaire marquante, il y fut le témoin du déploiement de la première et dernière brigade conjointe RDA/RFA. Chargée d’une mission d’observation de police pour l’UNTAG, elle fut mise en place sans savoir qu’elle opérerait l’année même de la chute du mur de Berlin. Autre événement marquant pour Thomas Süssli.

Il retrouva ensuite la banque et fit un jour la connaissance de Felix Oegerli, spécialiste du trading à la Banque Cantonale de Zurich. Ce dernier l’emmena dans sa startup IFBS, qu’il avait fondée en 1999 et lui fit prendre des parts dans cette société, active dans le conseil pour les affaires et autres conseils de gestion. Elle sera rachetée par Comit, filiale de Swisscom, en novembre 2005, mais la nouvelle direction garda encore quelque temps «Thommy».

Déjà lieutenant-colonel EMG de milice et commandant d’un bataillon d’hôpital, Thomas Süssli entra dans la sphère de la Banque Vontobel en 2008, sous la houlette de Roger Studer, puis obtint un executive MBA à la HEG de Coire (GR) en 2010. Ce sont alors les portes de Credit Suisse qui s’ouvrirent à lui. Il y resta trois ans, développant sa maîtrise des produits structurés. En parallèle, le banquier poursuivait ses longues périodes de milice et montait en grade.

En août 2014, il accepta l’offre de Roger Studer de revenir chez Vontobel, mais cette fois pour un poste à Singapour à pourvoir à partir d’octobre, où il ne resta que quelques mois, lui préférant définitivement l’armée et intégrant ainsi le corps des officiers de carrière en 2015. Le fil conducteur de sa carrière est donc celui de la logistique, de l’informatique complexe et du montage des financements structurés, une dernière carte aussi bien utile dans le marché de plus en plus complexe de la défense.

Le choix de l’actuel chef de la Base d’aide au commandement (BAC) ne doit donc rien au hasard. Surtout lorsqu’on se rappelle le rôle de la BAC dans les ressources informatiques, la cyberdéfense et les opérations électroniques. Le profil de Thomas Süssli correspond bien au cœur des défis stratégiques militaires actuels.

Un changement en défaveur des entrepreneurs romands

En revanche, on peut se demander pourquoi la cheffe du DDPS a voulu corriger à la baisse les quotas des affaires compensatoires qui sont attendues de l’acquisition des futurs avions de combat (Air2030). Pour simplifier, il est permis de déroger aux règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en matière militaire et d’exiger d’un fournisseur étranger qu’il compense jusqu’à 100% du prix du contrat en procédant à des investissements dans l’industrie suisse et/ou à des achats à celle-ci. Cela se traduit en pratique par une participation dite «directe» de l’industrie suisse au processus de fabrication des produits (sous-traitance locale) et par des retombées dites «indirectes», lorsque le fournisseur étranger s’engage à s’adresser à des sociétés suisses pour des achats de biens et services, hors du contrat d’origine, et dans des secteurs prédéfinis, qui peuvent aussi être civils. Grâce à cela, on favorise l’emploi local, on renforce la base industrielle pertinente suisse, on acquiert du savoir-faire et on s’assure de débouchés précieux à l’export. Il s’agit en outre d’une pratique très classique sur le marché de l’armement et largement répandue dans le monde. Elle a notamment permis de célèbres success stories comme celle de l’avionneur brésilien Embraer.

Alors que le Conseil fédéral s’est toujours attaché à négocier 100% de compensation, voilà que Viola Amherd réduit l’enveloppe à 60% et exclut en outre les participations civiles. Pour Philippe Zahno, secrétaire général du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), la cheffe du DDPS «a été mal conseillée». Elle s’aligne notamment sur le rapport de Kurt Grüter, ancien directeur du Contrôle fédéral des finances, qui argue d’une augmentation induite des coûts dans ce processus, sans «justification économique pertinente», selon Philippe Zahno, notamment quant aux retombées fiscales.

Ce dernier estime qu’il s’agit donc d’une «mauvaise chose pour l’industrie romande», dans la mesure où la Suisse romande n’ayant pas d’industrie d’armement et de sécurité concentrée, l’exclusion des participations indirectes civiles la met hors-jeu d’office, «ce qui est inacceptable». Il rappelle que les compensations civiles ne sont nullement déconnectées de cette industrie, notamment en matière de recherche et développement et d’applications militaires de nombreux produits et services civils, par exemple dans l’horlogerie, l’espace, les biotechnologies, le secteur cyber, etc.

Le Conseil des Etats pourrait lui donner raison et demander le retour au taux de 100%, lors de sa prochaine séance consacrée à Air2030, et qui tombe, hasard du calendrier, le jour anniversaire du nouveau chef de l’armée (24 septembre), en attendant le débat au National prévu pour décembre.

La «dissociation» de RUAG

Quant à l’annonce et la mise en œuvre de la «dissociation» de RUAG pour janvier 2020, euphémisme pour désigner le démantèlement de cette entreprise d’armement, elle laisse planer beaucoup de questions qui pourraient également ressurgir au Parlement: l’industrie de défense n’est-elle plus un paramètre de souveraineté? Quelles seront les conséquences de la privatisation de RUAG sur notre savoir-faire militaire et sur l’emploi? Où le Conseil fédéral place-t-il objectivement la barre dans ces domaines?

Comme on le sait, dès le 1er janvier 2020, RUAG aura cessé d’exister. Seul groupe suisse classé dans les 100 premières entreprises d’armement au niveau mondial, il aura disparu de la liste de ses concurrents dans trois mois, ce qui ne réjouit pas tout le monde. Avec plus de 9000 collaborateurs, il affichait encore un chiffre d’affaires 2018 de plus de 2 milliards de francs.

Il sera donc scindé en deux pôles: d’une part une entité MRO-Suisse, exclusivement consacrée aux besoins du DDPS et au parc immobilier qui sera conservé, d’autre part la holding MRO-international destinée à être privatisée rapidement par une entrée en bourse.

Le pôle MRO-Suisse sera notamment chargé de l’entretien et du maintien en condition opérationnelle des systèmes importants tels que l’infrastructure de commandement ou les avions de combat, les radars et la défense aérienne. En tant que centre de compétences du matériel (CCM), il sera d’ailleurs impliqué dans les acquisitions futures. Il assurera également des prestations exclusives pour la BAC, en particulier en matière de cyberdéfense. C’est d’ailleurs la séparation stricte entre l’informatique militaire et privée qui fut la première justification officielle de cette restructuration. On se souvient du coup dur porté à RUAG, lorsque furent révélées en 2016 les graves intrusions perpétrées dans son système, connecté à celui de l’armée. Il y a donc peu de chances que les activités cyberciviles de la nouvelle entité privée MRO-international survivent à la scission.

Une industrie pourtant prometteuse

Le pôle MRO-international accueillera donc tout le reste, c’est-à-dire principalement les divisions Espace et Aérostructures qui sont les plus dynamiques et rentables, avec un chiffre d’affaires prévisible d’environ 1,5 milliard. Il inclura sans doute les branches avions et hélicoptères civils, sauf ce qui aura été vendu ou interrompu entre-temps. C’est déjà le cas des activités de RUAG Business Aviation (Cointrin et Lugano), cédées au groupe Dassault le 2 juillet dernier, sans perte d’emploi pour l’instant. La filiale allemande construisant le bimoteur Dornier228 devra sans doute aussi trouver un repreneur.

Quant à la division Ammotec (munitions), il se dit en interne qu’elle aussi devrait être cédée rapidement. Ammotec s’est pourtant distinguée par ses très bons résultats de 2018, portés par de fortes commandes au sein de l’OTAN et la croissance de la demande des forces de l’ordre un peu partout, mais surtout par une tendance générale de ce marché. Selon les chiffres de l’ONG genevoise Small Arms Survey, le marché mondial des munitions devrait en effet flirter avec les 26 milliards en 2019 et continuer à grimper au rythme annuel de 3,73% d’ici à 2025. L’une des raisons de cette croissance réside dans le développement structurel des combats urbains et asymétriques et dans la forte croissance du marché civil. Toujours selon l’ONG, pas moins de 85% des armes légères légales dans le monde sont en effet entre des mains civiles, contre 13,1% par des forces armées étatiques et 2,2% par des forces de l’ordre. A eux seuls les citoyens américains en détiennent près de 400 millions, contre environ 3 millions au maximum pour les Suisses. Si la vente d’Ammotec se confirmait, ce serait encore une industrie prometteuse qu’on risquerait de voir s’envoler de Suisse avec les emplois correspondants.

Et tant pis si une population civile formée et autorisée à porter une arme légère s’avère être la meilleure équation dissuasive dans un contexte de risque asymétrique ou «guerre moléculaire», comme l’avance avec force détails Bernard Wicht, privat-docent en sciences politiques à l’Université de Lausanne, dans son ouvrage Citoyen-soldat 2.0. Mode d’emploi (2018).


En chiffres

+19,6%

C’est l’augmentation de 2015 à 2018 des effectifs de l’Office fédéral de l’armement (armasuisse), qui passent de 652 à 780 employés équivalent plein temps.

-7,2%

C’est la diminution de 2015 à 2018 des effectifs de l’armée suisse, qui passent de 9519 à 8828 employés équivalent plein temps.

1,9

C’est, en milliards de francs, le budget 2018 d’armasuisse, y compris les crédits  d’armement.

15 089

Contrats (commandes) ont été signés par armasuisse en 2018.

32 394

Factures de fournisseurs ont été gérées par armasuisse en 2018.

23

drones de reconnaissance ont été utilisés par l’armée suisse en 2018. Ce chiffre n’a pas bougé depuis trois ans.

Arnaud Dotézac

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