Bilan

Un vent d’optimisme gagne les décideurs

Quelque 500 investisseurs et gestionnaires internationaux ont assisté à Genève aux conférences du Global Investment Forum. Selon plusieurs intervenants, le monde ne s’est jamais aussi bien porté.
  • Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC.

    Crédits: David Maréchal
  • Magnus Lindkvist, auteur et prescripteur de tendances socio-économiques.

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  • Alexander Kazan, managing director chez Eurasia Group.

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Pour la troisième année consécutive, ACE & Cie a organisé son Global Investment Forum en juin, en collaboration avec la Banque Syz. Avec ce cycle de conférences, la société genevoise de private equity a offert à son écosystème une plateforme de réflexion sur l’état du monde et les pistes d’investissement à creuser dans un contexte agité.

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L’événement a rassemblé sur deux journées à Genève quelque 500 investisseurs et gestionnaires internationaux. Parmi les conférenciers, des pointures du private equity comme David Rubenstein, de Carlyle Group, et Mustafa Abdel-Wadood, d’Abraaj Group, mais aussi des entrepreneurs aguerris tels que Garrett Camp, cofondateur d’Uber, entreprise dans laquelle ACE & Cie a investi. Rencontres avec trois intervenants phares. 

Pascal Lamy: «L’Europe doit civiliser la mondialisation»

Le monde ne s’est jamais aussi bien porté. Ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Pascal Lamy soutient cette thèse qui repose entre autres sur les chiffres de l’espérance de vie moyenne – passée de 39 à 71 ans en un siècle –, du PIB mondial –, qui a bondi de 33'000 milliards de dollars en 1986 à 73'000 milliards aujourd’hui –, ou encore des ressources – moins de 10% de la population vit dans une extrême pauvreté désormais.

Cette vision, il la doit à sa position de géoéconomiste, également le point de départ du récent ouvrage qu’il a coécrit Où va le monde? «Mon approche s’appuie sur l’évolution du maillage des systèmes de production qui crée des alliances, des appartenances, et des interdépendances entre les pays, et qui génère de la stabilité, décrit-il. Les géopoliticiens ont, eux, une vision du monde différente, moins rationnelle, plus alarmiste.»

Si la mondialisation a fait de nombreux gagnants, ses effets négatifs en Occident – inégalités qui se creusent, classe moyenne qui s’essouffle – prennent aujourd’hui le dessus. «Il y a bien entendu des défis liés à la mondialisation qui nécessitent un changement de notre modèle de développement, souligne Pascal Lamy. Mais nous ne pouvons pas nous limiter à pointer les effets négatifs et oublier qu’elle a fait sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté, notamment dans les pays émergents. Si l’on observe le monde d’aujourd’hui, les sources principales de conflits politiques et socio-économiques ont lieu dans les trous de la globalisation.»

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Prépondérance de la Chine, repli américain : si les cartes de la gouvernance mondiale sont bien redistribuées, la déglobalisation n’est tout simplement pas envisageable pour l’ancien commissaire européen. L’enjeu aujourd’hui n’est pas d’amorcer un retour en arrière, mais de penser au-delà du capitalisme de marché pour «civiliser la mondialisation». Une mission que seule une Europe unie peut se donner.

«Ce n’est pas un hasard si le Brexit et l’arrivée de Donald Trump surviennent dans des régions où le filet social est moins solide que dans le monde occidental en moyenne. Ce n’est pas non plus un hasard si l’Autriche, les Pays-Bas et la France n’ont récemment pas fait le choix du populisme. Le protectionnisme n’améliorera pas la justice sociale, loin de là. Il appauvrirait davantage les moins favorisés. De mon point de vue, la solution réside dans la sécurité sociale au sens large. Il faut davantage protéger les individus que les emplois, rendre les systèmes de redistribution plus efficaces, inventer de nouvelles solidarités.»

Magnus Lindkvist: «Innover et être compétitifs n’ont rien à voir»

Si les statistiques font état d’un monde qui se porte bien, la perception qu’on en a diffère à bien des égards. La crainte de l’incertitude («liquid fear»), concept développé par le sociologue Zygmunt Bauman, n’a jamais été autant diffuse qu’aujourd’hui, alimentée par les flux sans fin d’informations. Au sein des entreprises, elle se traduit par une «multiplication du cash disponible», explique Magnus Lindkvist, prescripteur de tendances socio-économiques et auteur. «Les liquidités dans les bilans des plus grandes sociétés sont montées en flèche ces dix dernières années. C’est un signe qu’elles n’ont qu’une vague idée de la direction à prendre. Ce qui crée un sentiment d’expectative.» 

Les entreprises reproduisent ce que font leurs concurrents, en tentant d’améliorer leur modèle actuel afin de survivre au marché, poursuit-il. Elles ne sont que peu à réellement innover et créer. «La création n’est le fait que d’un très petit nombre d’individus qui développent une idée complètement différente qui bouscule leur industrie… Innover, c’est amener quelque chose de nouveau au monde, un élément qui, de prime abord, a l’air irrationnel, étrange, abstrait.» Et souvent, ajoute-t-il, ces deux concepts – innover et performer – sont associés… pour le pire. «Innover pour être compétitif résulte à un échec. Ce sont deux activités bien différentes.»

Magnus Lindkvist déplore, en outre, l’aveuglement des individus face à la structure d’entreprise. «Nous sommes malheureusement nombreux à penser que c’est le seul et unique cadre qui permet d’explorer le futur. Les géants du web n’existaient pas il y a vingt ans – ou alors au bord de la faillite dans le cas d’Apple. Ils sont devenus des machines à créer.» Tout comme les individus gravitent autour de l’inquiétude pour faire face aux turbulences sociopolitiques, les entreprises tournent autour du concept de la concurrence, au lieu de celui de la création. «Alors qu’aujourd’hui, la numérisation a drastiquement baissé le coût de la création», conclut-il. 

Alexander Kazan: «Les marchés émergents sont les grands perdants»

Pour Alexander Kazan, managing director au sein du cabinet Eurasia Group, la Chine se positionne comme grand vainqueur sur l’échiquier mondial. «Malgré ses déséquilibres domestiques
et son immense dette, la Chine finira, par défaut, par devenir un leader face au repli des Etats-Unis et aux défis internes du projet européen», résume le spécialiste du risque politique pour qui l’Accord de Paris sur le climat – avec le retrait américain et la volonté chinoise de se démarquer – est un clair signal. En matière de commerce, comme les Etats-Unis rendent plus difficiles les échanges mondiaux, les accords régionaux au sein de l’Asie, avec la Chine comme chef d’orchestre, devraient se multiplier. 

Les pays en voie de développement, longtemps vus comme porteurs d’espoir de croissance globale, suscitent des inquiétudes. «La croissance sur ces marchés a été conduite par la Chine et l’Inde ces dix dernières années. Les autres économies comme le Brésil, des exportateurs de matières premières, n’ont pas réussi à se réinventer en investissant cette croissance dans la diversification de leurs activités.» 

Si l’analyste voit des pays d’Asie du Sud-Est comme la Malaisie et l’Indonésie tirer leur épingle du jeu grâce à l’immigration régionale et à l’investissement dans les infrastructures, de nombreux autres marchés ne connaissent pas cette situation. «L’économie du Nigeria, par exemple, qui a conduit sa croissance grâce à la production de pétrole, n’est pas assez diversifiée et manque d’investissement dans le capital humain.»

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Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

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Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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