Bilan

Un "Brexit" pourrait-il tuer le Royaume-Uni?

S’il est réélu le 7 mai prochain, le premier ministre David Cameron a promis d’organiser un référendum sur la présence du pays au sein de l’Union européenne.
  • David Cameron. Les sondages le donnent au coude à coude avec son rival Ed Miliband.

    Crédits: Stefan Wermuth/Reuters
  • Denis MacShane, ex-ministre: «Le Royaume-Uni sortira à court ou moyen terme de l’UE.»

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  • Azad Zangana, économiste, pense qu’il est possible d’arriver à un accord «pour que les relations économiques ne changent pas trop».

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Depuis le 23 janvier 2013, le terme Brexit hante le monde politique britannique. Jugée jusqu’alors improbable, la sortie du Royaume-Uni (British exit) de l’Union européenne est devenue ce jour-là une éventualité par le fait d’un discours de son premier ministre, David Cameron.

En quelques phrases, «c’est pourquoi je suis en faveur d’un référendum», «un référendum de maintien ou de sortie (de l’UE)», le leader conservateur a ébranlé la certitude née de l’intégration de son pays à la Communauté économique européenne le 1er janvier 1973.

Ces dernières années, l’UE est devenue le bouc émissaire de toutes les difficultés et de tous les maux du pays. L’immigration nette de plus d’un million d’Européens de l’Est depuis 2004 est ainsi perçue par une frange de la population comme l’une des raisons majeures du recul du niveau de vie des Britanniques depuis 2007, du chômage et de la prétendue perte de l’identité britannique traditionnelle.

Acculé par un tiers des élus de son parti et désireux de bloquer la progression du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) de Nigel Farage, David Cameron a donc promis d’organiser un référendum populaire sur un Brexit s’il garde son poste après l’élection générale du 7  mai.

Cette hypothèse est devenue aujourd’hui plus crédible que jamais: tous les signaux économiques sont au vert, puisque le pays a enregistré la meilleure croissance du G7 (+2,6%), un chômage redescendu à 5,7%, un taux d’emploi historiquement élevé et des salaires réels en légère hausse pour la première fois en sept ans. Les sondages d’opinion donnent ainsi les partis conservateur et travailliste au coude à coude.

Le référendum, s’il a lieu, se tiendra ainsi «durant la première partie du prochain Parlement» dans le cas où Bruxelles n’accepte pas de redonner à Londres la mainmise sur de nombreuses compétences législatives.

Ministre de l’Europe sous Tony Blair, Denis MacShane y voit là une erreur monumentale. «Le Royaume-Uni sortira à court ou moyen terme de l’Union européenne», clame l’auteur du tout récent Brexit: How Britain will leave Europe. Le leader conservateur devra en effet négocier avec une chancelière allemande Angela Merkel et un président français François Hollande en pleine campagne électorale.

«Ils refuseront donc toute remise en cause de l’Europe sociale et de la liberté de mouvement au sein de l’UE, prévoit-il. Le référendum aura donc lieu. Et là aucun doute, avec l’influence de la presse populaire, fondamentalement eurosceptique, les Britanniques voteront en faveur de la sortie, comme le confirment la plupart des sondages d’opinion.»

Et si le travailliste Ed Miliband récupère les clés de Downing Street le 7 mai? «La frange eurosceptique se renforcera au sein du parti conservateur, estime Denis MacShane. Afin de retrouver le pouvoir cinq ans plus tard, les Tories feront alors campagne pour une sortie de l’UE.»

Au-delà de ces hypothèses, les responsables politiques et économiques commencent à réfléchir aux conséquences d’un vote populaire en faveur d’un Brexit. Que changerait la sortie du Royaume-Uni de l’UE? «Le Royaume-Uni souffrirait bien plus que l’UE car la moitié des échanges commerciaux du pays ont lieu avec ses partenaires européens et la moitié des investissements directs étrangers proviennent également d’eux», assure Petros Fassoulas, le président exécutif d’European Movement, une organisation politique pro-européenne transpartis.

Selon la société de gestion d’actifs Schroders, la valorisation totale des investissements des pays membres de l’UE au Royaume-Uni équivaut à 287% du PIB britannique, dont 23,8% d’investissements directs.

«Par ailleurs, poursuit-il, les patrons de Nissan, Honda et Ford ont prévenu qu’en cas de Brexit ils devraient payer des taxes prohibitives pour l’importation de leurs pièces détachées et l’exportation de leurs produits finis. Leurs marges résolument réduites et leur modèle financier en danger, quitter le Royaume-Uni deviendrait donc avantageux.» 

L’exemple suisse

Cet argument agace le député conservateur Dominic Raab. «Jamais les pays de l’UE ne mettront en place des barrières tarifaires qui limiteront les échanges commerciaux et qui surtout se retourneraient contre leurs entreprises, assène cet ancien avocat d’affaires. Il faudra assurément passer par des négociations pour redéfinir un cadre légal de travail.

Etre plus petit ne signifie pas être désavantagé, isolé et encore moins être impuissant. Le cas de la Suisse doit nous éclairer: ce pays possède des accords de libre-échange avec le Japon et la Chine, ce que l’UE n’a pas. Cela prouve que même plus petit nous pouvons obtenir des conditions commerciales avantageuses.»

L’expérience suisse s’avérera décidément utile aux Britanniques. L’exemple de la votation suisse sur la mise en place de quotas d’immigrants a en effet montré que Bruxelles se mettra à négocier avec son partenaire dès le lendemain du référendum. «Les deux parties peuvent arriver à un accord pour que les relations économiques ne changent pas trop, et dans ce cas-là seules les questions de défense et de politique seront affectées», estime Azad Zangana, économiste en charge de l’Europe et du Royaume-Uni chez Schroders.

L’importance d’un tel accord n’est pas à négliger. L’appartenance à l’UE profite en effet largement aux entreprises britanniques. Selon la Confédération de l’industrie britannique (CBI), qui représente principalement les grandes entreprises nationales, le marché unique agrandirait le marché britannique de 4 à 5%, ce qui se traduit chaque année par 30 à 90  milliards de livres sterling (45 à 135 milliards de francs) de revenus supplémentaires.

Selon des statistiques de l’administration des impôts britanniques, 114  000 sociétés, soit environ 5% de la totalité des sociétés britanniques, exportaient en 2013 (données les plus récentes disponibles) des biens vers l’Union européenne. Elles employaient alors 6,8  millions de personnes, dont le travail serait donc partiellement menacé par une baisse de leur activité. Ce chiffre ne comprenant pas les services, notamment financiers, il est probable que l’impact de l’absence de barrières douanières avec le reste de l’UE est encore plus important.

Tout cela n’est pourtant qu’une histoire de perspective, de verre à moitié vide ou à moitié plein. «Seulement 5% des entreprises britanniques exportent vers l’UE, donc le coût d’un Brexit serait limité», assure Tim Aker, le responsable de la stratégie du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni, favorable à la sortie immédiate de l’UE.

«Et surtout, toutes les autres entreprises, principalement les PME, qui sont la colonne vertébrale de notre économie, bénéficieront du fait qu’elles n’auront plus à se plier à la législation bruxelloise, qui leur indique notamment quelle ampoule utiliser.»

Cet avis est applaudi par Iain Murray, le vice-président de l’Institut pour l’entreprise compétitive, une organisation qui se définit comme «dédiée aux principes de gouvernement limité, de libre entreprise et de liberté individuelle».

«Tout le monde regarde nos échanges avec l’UE, mais personne ne regarde l’invisible, c’est-à-dire le coût de la réglementation européenne sur notre économie. Nous estimons qu’elle se situe entre 6 et 25% du coût de production, selon les industries. La question énergétique, avec le blocage européen face au gaz de schiste, est notamment importante dans ce calcul.» Le gouvernement estime que l’application et le respect de la législation européenne coûtent 7,5  milliards de livres sterling par an aux entreprises britanniques.

Un autre risque majeur se présente: voir la City de Londres perdre sa prééminence européenne. «Les banques ont déjà annoncé qu’elles ne délocaliseraient pas leur siège social européen hors de Londres mais qu’elles déplaceraient de nombreux employés vers l’Union européenne, indique Petros Fassoulas. Les gens semblent oublier que New York tire sa puissance de son appartenance à un continent; Londres se trouve exactement dans la même situation! C’est pour cette raison qu’au final les secteurs financiers de Paris, Francfort et Dublin tireront principalement profit d’un Brexit plus que ceux des pays d’Asie.»

Cet avis n’entame pas l’optimisme du député John Redwood, coprésident du groupe d’étude sur la compétitivité économique du parti conservateur, ministre du Commerce et de l’Industrie de Margaret Thatcher et ancien employé de la Banque Rothschild.

«Les acteurs de la City sont opposés à l’idée d’un Brexit mais leurs consignes passées ne plaident pas en leur faveur. Ils voulaient en effet nous faire adopter le mécanisme de taux de change européen et l’euro. Heureusement que nous nous sommes bien gardés de le faire… Au final, si Brexit il y a, ces financiers, comme ceux du reste du monde, s’adapteront à la nouvelle donne. Surtout que l’idée d’une taxe sur les transactions financières risque de faire vaciller leurs arguments.»

Des positions de façade

Au final, tous ces éléments mis bout à bout ne lézarderaient-ils pas le bel édifice britannique? «Moins de réunions communes signifie moins de communication, moins d’échanges de pratiques, estime l’économiste de chez Schroders. Imaginez un différend entre Londres et Paris sur l’agriculture? Qui soutiendra les Anglais, qui auront perdu de nombreux alliés en quittant l’UE et qui n’auront plus rien à offrir: ils ne pourront par exemple plus apporter leur soutien aux Néerlandais sur un autre dossier qui leur tiendrait à cœur.

Ils seront bien plus vulnérables dans les négociations.» Pour Alisdair McIntosh, c’est tout simplement l’influence britannique qui s’effacerait petit à petit. «On n’intervient pas sur des décisions prises lors de sommets intenses en hurlant depuis les bordures mais en étant au centre des débats.»

Là encore John Redwood reste inflexible: «Les Européens tenteront tant que possible de garder Londres intégrée d’une manière ou d’une autre à leur organisation: sans la City, le poids militaire et politique du Royaume-Uni, l’UE perdra de sa crédibilité.»

Malgré toute l’incertitude qu’engendrerait un tel coup de tonnerre, l’actualité semble leur donner raison: le répit finalement accordé à la Grèce d’Alexis Tsipras prouve que l’inflexibilité des positions de façade de Bruxelles s’effrite souvent face au risque d’effondrement du projet global européen. Il ne fait aucun doute que les eurosceptiques britanniques scrutent cette affaire pour évaluer leur future marge de manœuvre. Et en tirer profit.  

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