Bilan

Un seul Office fédéral pour la mobilité?

Le professeur de l’EPFL Matthias Finger propose de fusionner trois offices fédéraux: routes, transports et développement territorial afin de parvenir à une vision globale de la mobilité.

L’enjeu, ce sont ces nœuds de trafic où convergent tous les transports.

Crédits: Gaetan Bally/Keystone

«Nous faisons en sorte que l’ensemble de la population en profite.» C’est avec ces mots que la nouvelle ministre des Transports Simonetta Sommaruga a défendu, lors de la session de printemps du Conseil des Etats, les investissements d’environ 12 milliards de francs prévus par le Fonds d’infrastructure ferroviaire (FIF) d’ici à 2035. La solidarité confédérale et la nécessité de trouver un consensus figurent également au cœur de la mise en œuvre du Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta). Comme ces dépenses sont financées par les contribuables, elles doivent profiter au plus grand nombre d’entre eux. Pour les parlementaires fédéraux, il s’agit d’une question d’équité. 

Matthias Finger remarque que le pays «est devenu une grande agglomération». (Crédits: Alain Herzog/EPFL)

Interdépendance

Cette stratégie est mise en doute par certains. Professeur de management des industries en réseaux à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Matthias Finger constate que si l’on veut simplement arroser l’ensemble de la Suisse par le développement des infrastructures ferroviaires et routières, on ne répondra pas aux principaux besoins d’un pays qui est devenu une grande agglomération. «Cette politique reflète un raisonnement et une gouvernance d’un temps passé lorsqu’il fallait développer le territoire par le rail et la route séparément. Or, l’urbanisation et la révolution numérique nous obligent à une nouvelle perspective en raison d’un territoire pour l’essentiel construit et d’infrastructures saturées. Par conséquent, le rail et les transports publics ne peuvent être considérés indépendamment des transports privés et des autres formes de mobilité», affirme Matthias Finger. 

Dans une Suisse dont la population pourrait atteindre 10 millions d’habitants en 2045, la mobilité nécessite une vision globale, une approche pragmatique et une politique des transports incluant les chemins de fer, les transports publics et privés ainsi que l’aménagement du territoire. Selon Matthias Finger, aucun des trois acteurs de la Confédération qui en ont la charge ne parviendra, seul, à relever le défi. C’est pourquoi il propose, dans une opinion parue dans La vie économique (une publication du Département fédéral de l’économie), la création d’un Office fédéral de la mobilité qui regrouperait l’Office fédéral des transports, l’Office fédéral des routes et l’Office fédéral du développement territorial (environ 1000 collaborateurs au total). «Son rôle serait d’aider les décideurs politiques à définir les grands objectifs de la mobilité, du transfert modal et de l’aménagement du territoire ainsi que le cadre financier», explique Matthias Finger.

Des systèmes intégrés plus efficaces

Aujourd’hui, les systèmes de transport intégrés commencent à prendre le pas sur les moyens de transport. «Devenus intelligents, ils reposent sur la mobilité intégrée – intermodalité et multimodalité –, le partage, l’automatisation et l’électrification», constate Matthias Finger. La digitalisation transforme le comportement des Helvètes. «La mobilité devient un service. Les gens veulent voyager du point A au point B aussi rapidement, écologiquement et bon marché que possible, peu importe le mode de transport», relève le professeur de l’EPFL. L’enjeu, ce sont les hubs ou autrement dit les nœuds de trafic où convergent tous les acteurs des transports. Avec Uber, le vélo en libre-service et l’autopartage, les Suisses ont découvert un univers facilitant leurs déplacements. 

Cette même approche va également s’appliquer dans le domaine de la logistique où les processus de production et les achats en ligne poussent les acteurs à imaginer un nouveau monde. En Suisse, un projet révolutionnaire leur ouvre de nouvelles perspectives en permettant de libérer partiellement le trafic ferroviaire et routier du commerce de marchandises. Initié par les distributeurs Migros et Manor en 2010, il a rapidement convaincu plusieurs entreprises parmi lesquelles figurent La Poste Suisse, CFF Cargo, Coop, etc. Son objectif est de diminuer d’environ 40% le nombre de poids lourds sur les grands axes de communication et de désengorger les centres-villes. L’idée, conçue par la société Cargo Sous Terrain (CST), consiste en un système automatisé de fret desservant sous terre les grandes villes avec des véhicules à propulsion électrique. Le premier tronçon devrait s’étendre entre Zurich et le nœud logistique d’Härkingen-Niederbipp à l’horizon 2030. D’ici à quinze ans, ce projet doit permettre à la Suisse de bénéficier «d’un système logistique global, automatisé et à commande numérique, qui favorisera à long terme la compétitivité de l’économie et la qualité de vie», affirment les dirigeants de CST. 


Une proposition qui ne convainc pas

«Il faut arrêter de travailler en silo».

(Crédits: Dr)

Nuria Gorrite, conseillère d’Etat PS du canton de Vaud

«Il faut arrêter de travailler en silo car les enjeux liés à la mobilité nécessitent de réfléchir à la combinaison des modes de transport afin de répondre aux besoins des usagers», affirme Nuria Gorrite. Dans le canton de Vaud, le rail et la route ont été regroupés en février 2014 dans une seule direction. «Cette réforme nous a permis de mieux planifier les projets et de mettre en œuvre une culture d’entreprise commune», constate la conseillère d’Etat. Cette dernière estime en revanche que l’Office fédéral du développement territorial peut rester indépendant à condition de coordonner ses activités avec les autres offices.

«Ce regroupement coûterait cher»

(Crédits: Dr)

Manfred Bühler, conseiller national UDC

«Il n’y a aucune raison de fusionner ces trois offices. Un tel regroupement n’amènerait aucun gain. Au contraire, il coûterait cher. Chaque office a ses propres priorités et ses propres objectifs. Je ne vois pas comment leurs collaborateurs pourraient travailler ensemble, alors que les défis à relever sont très différents», relève Manfred Bühler. Selon le conseiller national UDC, les trois offices coordonnent déjà leurs activités. C’est par exemple le cas dans le cadre de la politique des agglomérations de la Confédération.

«C’est de la cosmétique»

(Crédits: Dr)

Claude Hêche, conseiller aux Etats PS

«C’est de la cosmétique», lance le conseiller aux Etats Claude Hêche. «L’idée de fusionner ces trois offices n’est pas pertinente car ils sont déjà regroupés au sein d’un même département et sous la responsabilité d’un même membre du gouvernement. Une conduite politique commune est donc assurée, explique le Jurassien. Comme je crains qu’une telle fusion ne conduise à une politique qui ne favoriserait que les grands centres au détriment des régions périphériques, j’y suis opposé, affirme Claude Hêche. Le risque, insiste-t-il, est d’affaiblir le secteur des transports publics sous prétexte que la route représente un plus grand pourcentage du trafic de voyageurs.»

«La responsabilité est politique»

(Crédits: Dr)

Benoît Genecand, conseiller national PLR

«Le constat de Matthias Finger est correct, mais une modification de l’organigramme de l’Administration fédérale n’apporterait rien, estime Benoît Genecand. La responsabilité est politique. Or, comme l’a montré la dernière session des Chambres fédérales, les parlementaires ont tendance à dépenser plus d’argent que ce que leur suggère le gouvernement, constate le conseiller national libéral-radical. Au nom de la solidarité confédérale, relève-t-il, on multiplie les investissements afin que chacun puisse repartir chez lui avec le sentiment d’avoir défendu son territoire, et ce au détriment d’une vision globale.»

«Les trois offices sont déjà regroupés»

(Crédits: Dr)

Beat Vonlanthen, conseiller aux Etats PDC

«L’idée de créer un Office fédéral de la mobilité ne me convainc pas. Et d’autant moins que son objectif ne viserait qu’à soutenir les décisions politiques», affirme Beat Vonlanthen. Pour le conseiller aux Etats démocrate-chrétien, il n’est pas nécessaire de fusionner trois offices qui sont déjà regroupés dans le même département pour mener une politique de la mobilité. «C’est à sa cheffe (la conseillère fédérale Simonetta Sommarruga, ndlr) de favoriser les collaborations, et cela se fait», constate le Fribourgeois.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

Du même auteur:

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