Bilan

Turquie, Brésil: le facteur ethnique passé sous silence

Que les manifestants soient surtout alevis en Turquie, d'ascendance européenne au Brésil est un élément d'appréciation largement passé sous silence. Comme si les clivages ethniques faisaient peur...
Plus de 1,5 million de personnes ont manifesté au Brésil. Crédits: AFP

Que ce soit en Turquie au Brésil ou ailleurs, le facteur ethnique est passé sous silence. En Turquie, les alévis constituent depuis le début le noyau dur des manifestants de la place Taksim et, ces derniers jours, les sunnites laïques qui viennent les renforcer sont moins nombreux. Le caractère ethnique de la protestation se renforce mais cet élément n’est pas thématisé par la presse internationale, ou très peu.

Au Brésil, ce sont les images qui parlent à la place des commentaires : la plupart des manifestants sont de type européen ou ont la peau claire dans un pays où les blancs ne constituent plus que 47% de la population. En Syrie, les observateurs naïfs continuent à présenter comme la lutte entre un « peuple » et un dictateur ce qui est aussi en partie un combat entre les éléments les plus radicaux de la majorité sunnite et les minorités, alaouites, chrétiens, druzes, isméliens, etc., qui représentent ensemble 20 à 25% de la population, 35 ou 40% si l’on compte les Kurdes, sunnites mais non arabes.

En Tunisie, pays quasi homogène sur le plan ethnique, la chute du dictateur n’avait pris que quelques semaines. L’Egypte est beaucoup plus homogène que la Syrie, mais pas tout à fait : la minorité copte (10% de la population) contribue à renforcer les éléments laïques parmi les sunnites qui, sans elle, seraient encore plus minorisés.

Une minorité "modèle"

Car les minorités peuvent jouer un rôle clé lorsque la majorité est divisée : c’est le cas du parti des Turcs de Bulgarie (8-10% de la population) ou de celui des Hongrois de Roumanie (7-8%) qui viennent parfois faire l’appoint dans une coalition gouvernementale. Il est vrai que l'UE a fait beaucoup pour inciter ces pays à reconnaître l'existence de minorités dont on essayait plutôt de cacher l'existence. En Transylvanie ces dernières années, les noms hongrois ont réapparu à l'entrée des localités.

Parfois, la sollicitude pour les minorités répond à un intérêt économique: Sibiu, au centre de la Roumanie, affiche fièrement son deuxième nom allemand de Hermannstadt, même si la minorité allemande qui représentait encore la moitié de la population il y a un siècle est tombée à 3%.

En Turquie, les alévis ont longtemps été une minorité "modèle", acceptant de voir niée jusqu’à leur existence au non de la défense de la laïcité. Pourtant, les alévis sont une communauté religieuse distincte, issue du chiisme au XVIe siècle mais ayant évolué différemment des autres chiites, dans le sens de la modernité et du libéralisme, sous l’influence également des traditions culturelles turques héritées de l’Asie centrale.

Avec le caractère de moins en moins laïque de l’Etat et de l’importance prise par le ministère des cultes, la Diyanet, qui prélève leurs impôts mais ne leur accorde par un sou, les alévis revendiquent eux aussi une forme de reconnaissance. L'Etat s'y refuse, mais l'abondante littérature publiée en turc sur le "phénomène alévi" montre qu'il ne sera plus longtemps possible d'ignorer cette communauté.

Le caractère européen de la Turquie minimisé

Face à cette réalité, le discours est pour le moins simpliste: en août 2012, le premier ministre Erdogan a réaffirmé lors d’un entretien avec des journalistes que « si les alévis sont musulmans, le seul lieu de culte pour les musulmans est la mosquée  (cami) ». Pourtant, les « cemevi », lieux de culte alévis, se multiplient, mais ne sont reconnus que comme centres culturels. Dernièrement, d’autres rebuffades de ce genre ont contribué au sentiment d’aliénation des alévis qui se retrouvent dans la rue aux côtés de nombreux sunnites dont les motivations peuvent être différentes. Il reste que les sunnites laïques savent plus ou moins confusément que, sans l’appui de la minorité alévi, la Turquie serait depuis longtemps un Etat religieux.

Une observation qui ne doit pas amener à sous-estimer le rôle des sunnites dans la défense de la laïcité. Car la majorité elle-même se subdivise en plusieurs courants : on peut distinguer entre les hanafites et les chaféites, nombreux chez les kurdes. Mais il y a aussi des distinctions d’ordre sociologique : les sunnites de Thrace, la petite mais dynamique Turquie d’Europe, sont exogames, tout comme les descendants d’immigrés des Balkans qui, avec les Turcs venus de Russie, notamment les Tcherkesses, représentent jusqu’à 40% de la population de l'Anatolie.

Des réalités qui dérangent, aussi en Europe où il est de bon ton de minimiser le caractère européen de la Turquie et où l'on refuse de voir l'autre côté d'une histoire aujourd'hui centenaire: en 1913, à la suite des guerres balkaniques et du reflux de l'empire Ottoman, de nombreux musulmans de Macédoine et de Grèce n'avaient dû leur salut qu'à une fuite éperdue vers ce qui restait du territoire turc. Parmi eux, bien sûr, il y avait beaucoup d'alévis qui, dans les Balkans, sont appelés Bektashis...

 

 

 

 

 

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