Bilan

Trump face au grand retour de Téhéran

Retour sur vingt ans de crise: pourquoi l’actuel président américain conspue l’accord sur le nucléaire signé par Obama, qui tentait de replacer l’Iran dans le jeu des puissances régionales.
  • Le visage modéré de l’Iran: Hassan Rohani, président de la République islamique.

    Crédits: Atta Kenare/Anadolu Agency/AFP
  • Le visage implacable du pays: le général Qasem Soleimani, chef de la Force Al-Qods.

    Crédits: Atta Kenare/Anadolu Agency/AFP

Le président Donald Trump vient d’accepter de reconduire pour la 3e fois l’accord sur le nucléaire iranien, voulu par Barack Obama et signé à Vienne le 14 juillet 2015, en passant par Lausanne: le fameux Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA). Mais Trump, qui a imposé au passage des sanctions individuelles à des hauts clercs iraniens, a aussi averti que s’il certifiait à nouveau le JCPOA, c’était pour la dernière fois. Rappelons que la mainlevée des sanctions internationales, en échange d’un moratoire sur l’enrichissement d’uranium et le retraitement de plutonium, est acquise aux Iraniens, sauf manquement grave, notamment la poursuite d’un programme nucléaire à des fins militaires. L’un des premiers résultats sonnant et trébuchant fut un retour de plusieurs centaines de milliards de dollars dans les caisses de la république islamique.

On rappellera aussi que la crise avec l’Iran commença il y a près de vingt ans lorsqu’il est apparu que le pays développait des technologies permettant la production de bombes atomiques, alors qu’il était signataire du traité de non-prolifération (TNP) et se l’interdisait de ce fait. C’est pourtant en se disant sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à ce titre que l’Iran refusa d’arrêter ses projets. Finalement, les 5 pays membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne («P5+1») ont fait voter des sanctions par le Conseil de sécurité à partir de 2006, les Etats-Unis
et l’Union européenne ajoutant les leurs propres, dont certaines restent en vigueur.

Doutes autour du nucléaire

Le fait de devoir réitérer la mainlevée des sanctions à intervalles réguliers n’incombe qu’aux Américains, pour des raisons qui leur sont propres. En effet, afin d’éviter de devoir passer par la case ratification d’un Congrès qu’il savait hostile à son accord, Obama n’a pas donné au JCPOA la nature d’un traité international mais seulement d’un simple «plan d’action», devant être ratifié par le Conseil de sécurité de l’ONU pour lui conférer sa force obligatoire. Ce qui fut fait à l’unanimité le 20 juillet 2015, au titre de la résolution 2231.

C’est ainsi que, furieux de s’être fait doubler par la Maison-Blanche, le Congrès américain passa entre-temps la loi «Iran Nuclear Agreement Review Act» (INARA), en mai 2015, obligeant le président en exercice à réitérer la mainlevée tous les 90 jours, faute de quoi les Etats-Unis sortiraient de l’accord, c’est-à-dire réactiveraient leurs sanctions, en particulier sur le commerce du pétrole et du gaz, le secteur bancaire (sortie de SWIFT notamment), et quelques autres pierres angulaires de l’économie iranienne. 

Au-delà des frasques trumpiennes, caricaturées par la presse, les engagements iraniens auraient été, jusqu’ici, intégralement tenus, nous disent les contrôleurs de l’AIEA, chargée de la police du JCPOA. C’est ce que n’a cessé d’affirmer son directeur général, Yukiya Amano, insistant sur le fait que l’Iran faisait l’objet «du régime de vérification nucléaire le plus solide au monde» et d’ajouter que «les contrôles s’effectuaient sans problème».

Les contrôles civils certes, mais pas les contrôles militaires. Lorsque Trump a laissé entendre, notamment par la voix de son ambassadrice à l’ONU Nikki Haley, qu’il souhaitait vérifier s’il n’y avait pas du nucléaire interdit qui se cacherait dans les casernes, Téhéran a répondu qu’il n’en était pas question.

Alors, Trump aurait-il raison d’avoir des doutes? Plus généralement, pourquoi Trump vilipende-t-il avec tant de véhémence un tel accord? Pourquoi menace-t-il d’en sortir si vite, prenant le contre-pied des Européens, des Russes et des Chinois, parties prenantes, qui eux refusent catégoriquement de défaire cet accord. Pourquoi une divergence aussi diamétrale avec son prédécesseur Barack Obama?

De la protection à l’asphyxie

En fait, l’histoire des relations entre l’Iran et les Etats-Unis a toujours été très tendue. Les premiers échanges datent officiellement de l’année 1883. Les Perses voyaient d’un bon œil l’arrivée de cette troisième force américaine pour contrer les ingérences russes et britanniques. Puis vint l’opération de «Regime change» TP-Ajax de 1953, aboutissant au renversement de Mohammed Mossadegh, un premier ministre qui avait osé nationaliser l’industrie pétrolière, tenue essentiellement par les Anglais.

Cette opération de la CIA, menée par Eisenhower et Churchill, permit de réinstaller le shah Mohammad Reza Pahlavi au pouvoir. Très vite, l’Iran gagna en puissance militaire, devançant largement l’Arabie saoudite, et fut investi du rôle de gendarme du golfe Persique par les Etats-Unis. Le pays entra aussi foncièrement dans la laïcité et marginalisa la fonction politique de l’islam. On se souvient de la célébration fastueuse des 2500 ans de l’Empire perse à Persépolis, en 1971. Une apologie de la culture préislamique, en particulier achéménide, qui suscita l’ire d’un encore illustre inconnu: l’ayatollah Khomeini, expulsé depuis 1964. 

Mais la crise du pétrole de 1973 changea la donne. L’entière dépendance économique à cette manne conduisit le shah à imposer un prix du baril toujours plus cher. Les Américains le lâcheront au profit de l’Arabie saoudite et des Emirats, qui sont prêts à soutenir massivement le djihad afghan, voulu par Carter, contre l’URSS. Les monarchies sunnites décident donc de ne plus suivre Téhéran dans sa surenchère, de sorte que l’Iran ne pourra bientôt plus assumer son train de vie.

En 1977, le pays est asphyxié: l’inflation atteint 40%  et la pénurie alimentaire apparaît. Une révolution islamique s’annonce sous le regard indifférent de Washington et de l’Europe qui n’en seront pas à un changement d’alliance près. C’est là que se situe le cœur de la divergence entre Obama et Trump, le premier voulant à l’évidence revenir à une alliance avec l’Iran. Nous verrons pourquoi.

En attendant, les Etats-Unis demeurent le «Grand Satan» qu’ils sont devenus depuis la fameuse «crise des otages», de 1979-1981, ces diplomates que Carter échoua lamentablement à exfiltrer. Obama aurait-il voulu faire oublier les attentats de Beyrouth, Paris, Buenos Aires, de Mykonos ou encore plus récemment de Bulgarie? Pas Trump qui remet sur la table la trentaine d’attentats que l’Iran est accusé d’avoir commandités ces toutes dernières années, de la Thaïlande à New Delhi, de Lagos à Nairobi. Et c’est sans parler de l’implication iranienne dans le trafic de drogue en quantité massive, notamment à partir de l’Amérique du Sud, et dans le blanchiment via des banques libanaises. Un dossier qui sort au grand jour depuis décembre dernier et que l’administration Obama a méthodiquement étouffé afin de ne pas mettre en péril sa négociation sur le dossier nucléaire.  

Une face affable, l’autre mortelle

Qu’il s’agisse de la drogue ou d’autres fronts comme celui de la guerre en Syrie, un acteur revient sans cesse: la fameuse Force Al-Qods, le service action des Gardiens de la Révolution islamique, dirigée par le très discret général Qasem Soleimani. C’est cette armée de l’ombre qui inquiète le nouveau locataire de la Maison-Blanche et ce qu’il reproche le plus à son prédécesseur, c’est de lui avoir donné les moyens de s’affermir. Pour lui, Hassan Rohani, le modéré, et Qasem Soleimani, l’implacable, sont les deux faces de la même pièce: l’une affable, l’autre mortelle. Si l’on pactise avec l’un, on renforce nécessairement l’autre. 

C’est en ce sens que Trump conspue cet accord, qui pour lui aggrave les risques de conflit plus qu’il ne les réduit. N’était-ce pas déjà sous la présidence du très modéré Mohammad Khatami (1997-2001) que le programme nucléaire militaire iranien avait réellement démarré? Le fait est que l’Iran a toujours proclamé son droit à disposer de l’arme atomique, que ses voisins possèdent, et que cet accord ne l’en empêche nullement, au moins à terme. Et c’est sans parler de la production des vecteurs balistiques, que la résolution 2231 lui interdit formellement de développer, ce qui n’a pas empêché l’Iran d’effectuer des tirs d’essai encore en septembre dernier .

L’opposition entre Obama et Trump est finalement plus claire et rationnelle qu’il n’y paraît. Le premier n’a eu de cesse de ramener l’Iran dans le jeu des puissances régionales au détriment d’Israël et de l’Arabie saoudite, c’est-à-dire pour les affaiblir. C’était un parti pris idéologique dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. Le second veut exactement l’inverse, au risque à présent de déclencher un conflit régional sur les bombes à retardement qui lui sont laissées en héritage.

Quant à l’Europe, elle soutient l’Iran pour des raisons plus prosaïquement économiques. Et c’est un fait que les affaires reprennent lentement mais sûrement. Le grand gagnant reste pour le moment l’Iran et on peut faire confiance aux mollahs pour tout faire afin de conserver cet avantage, même la guerre.

Arnaud Dotézac

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