Bilan

Travailler plus pour gagner peu

Lorsque les salaires augmentent, l’Etat se sert en réduisant ses prestations sociales et en prélevant plus d’impôts. Exemples à Genève et à Lausanne.
  • Vaut-il la peine de travailler plus alors que le gain réel est fortement réduit?

    Crédits: Thomas Barwick/Getty
  • Pour l’expert Nils Soguel, l’effort pour gagner plus n’est guère récompensé.

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  • Mauro Poggia, conseiller d’Etat genevois

     

    Crédits: Steeve Luncker Gomez
  • Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat vaudois

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Travailler plus pour gagner plus! On connaît le slogan lancé par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle française de 2007. Le débat autour des incitations au travail se pose aussi en Suisse, mais dans un contexte différent. Comme le reconnaît le Conseil fédéral, l’application de l’initiative contre l’immigration de masse passe non seulement par un accord avec l’Union européenne, mais aussi par une meilleure exploitation de la main-d’œuvre indigène.

Lire aussi: Les salaires en Suisse devraient augmenter de 0,5% en 2016

Or, le taux d’activité des résidents est déjà élevé en comparaison internationale. Le seul levier à disposition consiste à augmenter la présence des femmes sur le marché du travail. Reste que travailler davantage ou améliorer ses compétences pour obtenir un job mieux payé ou encore viser un poste à responsabilités ne rapporte pas forcément beaucoup plus d’argent à un ménage de la classe moyenne. Démonstration.

Prenons trois cas de figure de ménages vivant dans les deux plus grandes villes romandes, soit à Genève et à Lausanne. Commençons par un couple dont les salaires nets s’élèvent à 60  000 fr. Grâce aux prestations sociales (aide au logement, subsides, primes maladie et bourse d’études) et à une imposition nulle ou proche de zéro, son revenu disponible tourne autour de 78  000 fr. dans les deux cités lémaniques.

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Si ce même couple parvient à augmenter ses gains de 20  000 fr., son revenu disponible ne progresse pas de la même ampleur. En raison de la réduction des prestations sociales et de la progressivité de l’impôt, il augmente de 11  993 fr. à Genève, mais seulement d’environ 8214 fr. à Lausanne.

Poursuivons avec un couple dont les salaires nets passent maintenant de 80  000 à 100  000 fr. Ce qui représente, là aussi, une hausse de 20  000 fr. Dans ce cas, le revenu disponible se réduit encore davantage que pour le couple dont les gains ont grimpé de 60  000 à 80  000 fr. Il ne s’élève plus qu’à 9361 fr. à Genève et à 6986 fr. à Lausanne.

Jusqu’à 65% en moins

Professeur de finances publiques à l’Institut des hautes études en administration publique de l’Université de Lausanne, Nils Soguel constate que l’effort consenti par ces couples fictifs pour accroître leurs revenus n’est guère récompensé. D’autant qu’on peut supposer, au vu des salaires retenus dans les trois exemples, qu’ils sont actifs dans des métiers plutôt pénibles. «Je suis frappé par le montant retenu par l’Etat au fur et à mesure que les salaires progressent. Plus ceux-ci grimpent, plus il parvient à réduire ses charges par le biais d’une baisse des prestations sociales et à augmenter ses recettes grâce à une hausse des impôts encaissés», observe Nils Soguel.

Ce qui le frappe particulièrement, c’est le pourcentage retenu par l’Etat sur les hausses de salaires perçues par ces couples situés au milieu ou dans la catégorie inférieure de la classe moyenne. Lorsque les salaires grimpent de 60  000 à 80  000 fr., les cantons de Genève et de Vaud empochent 40 et 59% du gain, et même 53 et 65% quand ils s’accroissent de 80  000 à 100  000 fr. Autrement dit, dans trois exemples sur quatre, les hausses de salaire profitent davantage aux collectivités publiques qu’aux individus. «Je suis d’autant plus choqué que le taux d’impôt marginal prélevé sur les progressions de revenus pour les hauts salaires est beaucoup moins élevé», affirme Nils Soguel.

Pour rendre le travail plus incitatif et la politique sociale plus équitable, une des solutions passe par l’instauration d’un impôt négatif pour les bas revenus. Au lieu d’allouer à ces derniers des prestations qui diminuent à mesure que les salaires progressent, l’Etat leur verserait un montant à définir en fonction de plusieurs critères comme le revenu et le taux d’activité. Autre solution: un taux unique d’imposition («flat tax»), lequel permettrait ensuite de mieux redistribuer les recettes aux personnes de condition modeste.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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