Bilan

Tatouage: «Le marché est déjà saturé»

Quittant les marges de la société, la pratique est devenue un phénomène de masse. Les studios spécialisés ont envahi les villes et génèrent de juteuses affaires. Tour d’horizon.
  • Christian Nguyen, artiste tatoueur renommé, note que «certains cassent les prix».

    Crédits: Cincent Calmel/Mitsu120
  • Le Suisse Maxime Büchi est connu pour avoir tatoué le rappeur Kanye West.

    Crédits: Cindy Ord/Getty images

C’est dans l’air du temps: en 2018, les studios de tatouage ont pignon sur rue aux meilleurs emplacements des centres-villes. A Zurich, la chaîne Giahi a inauguré un espace «chic canaille» à côté du Globus, à un jet de pierre de la fameuse Bahnhofstrasse. Chez ce Zara du tattoo, les prestations s’étendent du piercing au maquillage permanent en passant par la suppression de tatouage au laser. Entrepreneuse devenue millionnaire, la fondatrice Giada Ilardo exploite quatre salons plus un café-bar et emploie une soixantaine de personnes. C’est son service marketing qui répond aux questions de Bilan: «Nous souhaitons ouvrir des filiales dans toute la Suisse et peut-être aussi à l’étranger. Nous préparons le lancement d’une ligne de soins végane produite en Suisse.»

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Si les chiffres officiels manquent, il est indéniable que le tatouage connaît un boom. Ce mode d’expression a quitté les marges de la société pour devenir un phénomène de masse. L’essor a été dopé par l’application Instagram et les réseaux sociaux. «Le public est très influencé par les personnages de téléréalité, les footballeurs et les stars du rap qui arborent de multiples tattoos», indique Jérôme*, tatoueur officiant entre Lausanne et Zurich. 

Pour ouvrir une boutique, il faut compter entre 10'000  et 20'000 francs pour le matériel de tatouage et de stérilisation et disposer d’un local avec une arrivée d’eau. Mais il est possible de faire pour beaucoup moins cher dans son propre salon avec du très mauvais matériel acquis sur internet. «Le marché est déjà saturé et certains cassent les prix. La pratique se démocratise au point que, d’ici à quelques années, beaucoup de gens pratiqueront le tatouage comme un hobby», prédit Christian Nguyen, fondateur d’Inkvaders à Genève. 

Président de la Fédération suisse des tatoueurs professionnels, Luc Grossenbacher martèle: «Les nouveaux arrivants sont beaucoup moins professionnels que les anciens, voire carrément des saboteurs.» La profession est pour l’heure non réglementée, mais la fédération travaille à la mise sur pied d’un CFC à un horizon de cinq ans. Si la vieille garde s’est formée dans le cadre d’un apprentissage dans un salon, les membres de la nouvelle génération de tatoueurs sortent de plus en plus souvent d’une école d’art, comme l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne).  

Plusieurs milliers de francs

Quant au client, il obtient un résultat qui dépend du montant payé. La prise en charge démarre à 150  francs. Des œuvres d’art signées par des stars peuvent grimper jusqu’à des dizaines de milliers de francs. Christian Nguyen observe: «L’aspect positif de l’engouement, c’est un développement artistique qu’on n’avait plus vu depuis les années 1990. Revers de la médaille, les gens ne réfléchissent pas suffisamment aux conséquences quand ils se font tatouer les mains ou le cou, par exemple.» 

La clientèle se montre maintenant avide de petits tatouages effectués le jour même. Les époques se distinguent sur les corps tatoués. Le dessin tribal qui enserre le biceps date des années 1990 et le dauphin de Béatrice Dalle dans le film 37°2 le matin, remonte aux années 1980.

Jérôme* analyse: «Le monde du tatouage digère les codes culturels et se réapproprie ses motifs. On voit aussi beaucoup de copies. Comme en musique avec les samples, les tatoueurs réutilisent des dessins créés par d’autres.»

Corollaire de la banalisation du tatouage, la demande pour les effacer n’a cessé de croître ces vingt dernières années. «J’ai en permanence une centaine de patients en traitement. Le détatouage coûte 50 à 100 fois plus cher que le tattoo lui-même», rapporte Maurice Adatto, dermatologue chez Skinpulse à Genève. Les prix vont de 200 à plusieurs milliers de francs. La nouvelle génération de lasers dits «picosecondes» a réduit de moitié les traitements standards, qui nécessitent 5 à 12 séances selon la densité et le type d’encre utilisée.

L’opération est relativement douloureuse, surtout pour les grandes surfaces, pour lesquelles il n’est pas possible d’appliquer de la crème anesthésiante. Maurice Adatto commente: «La plus grande partie de notre travail consiste à faire disparaître des tatouages ratés, effectués par des incompétents. Je m’étonne que les gens ne se renseignent pas davantage avant de se faire tatouer. »

Aux antipodes des tendances commerciales, Filip Leu oppose depuis son repaire de Sainte-Croix (VD) un «no comment» aux interrogations. Issu d’une famille mythique de tatoueurs, le quadragénaire souligne: «Pour notre studio, l’engouement dont vous parlez n’a rien changé. Nos listes d’attente ont toujours été aussi longues. Je ne me sens pas concerné par vos questions sur le boom du tattoo.»

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* Prénom d’emprunt 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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