Bilan

Tablette à l’école: le risque sanitaire soulevé

Alors que la numérisation gagne l’enseignement en Suisse, la chercheuse Alexandra Broenimann met en garde contre les dégâts irréversibles causés par l’utilisation inadaptée des outils digitaux par les plus jeunes. En jeu: la construction du cerveau chez les «digital natives» de la génération Z.

La chercheuse Alexandra Broennimann a souligné les dangers d'un usage inadapté des outils digitaux par les plus jeunes.

Crédits: Swiss Education Group

«L’addiction au jeu en ligne, à internet et aux écrans, lors de la construction du cerveau jusqu’à 12 ans, altère de manière irréversible la matière grise et blanche, et par conséquent la vitesse et la capacité de raisonnement.» A Caux, à l’occasion du Ted X organisé début novembre par Swiss Education Group, la voix de la cyber-psychologue et chercheuse Alexandra Broennimann a quelque chose de dissonant au milieu des techno-enthousiastes, convaincus des bienfaits de l’utilisation des tablettes et de la gamification dans la transmission du savoir à l’école.

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Swiss Education Group, récemment distingué par Apple pour son usage innovant de l’iPad dans ses établissements, travaille avec la chercheuse pour déterminer les conditions d’un impact positif de l’outil. Lors de la conférence, un enseignant du groupe a mis en évidence au travers de vidéos diffusées, l’attention supérieure obtenue des étudiants par l’apprentissage via des quiz interactifs organisés en classe sur tablette. Une donnée importante quand on sait que la capacité moyenne d’attention d’un enfant de la génération Z est d’environ 10 secondes.

Un risque mal intégré

Le constat est un peu rapide, selon Alexandra Broennimann, qui a pu comparer auprès de deux groupes d’élèves les effets d’un usage modéré de la tablette avec celui d’un usage plus intensif, incluant l’apprentissage via des jeux (gaming): «Les résultats de l’étude ne sont tombés qu’il y deux semaines et tout n’est peut-être pas encore bien intégré par le corps enseignant. Le principe de l’apprentissage est ici le "reward", la récompense transmise par le cerveau sous forme de dopamine. C’est un shoot, la technologie digitale ayant un effet similaire à la cocaïne. Il y a une euphorie, mais pas de réelle mémorisation au niveau de l’hippocampe, siège de la mémoire dans le cerveau. Sur des jeux destinés à l’apprentissage des mathématiques et de l’Histoire, on s’est rendu compte que les connaissances apprises dans le monde virtuels n’étaient dans la majorité des cas pas transposables dans le monde réel. Quand on posait aux étudiants la même question en face à face, ils étaient incapables d’y répondre.» Par ailleurs une fois passée la nouveauté, l’étude montre un baisse d’intérêt pour le jeu dès la troisième ou quatrième occurrence.

La sécrétion de dopamine par le corps agit comme une récompense physiologique pour assurer des fonction vitales telles que la reproduction et l’alimentation. Elle serait altérée chez les digital natives de la génération Z (nés après 1995) selon l’auteure du rapport «génération Z»: «On fait face à une génération connectée entre 7 et 12h par jour. Notifications, réseaux sociaux, internet et jeux amènent à une sécrétion continue de dopamine, ce qui en atténue l’effet pour les fonctions vitales. Avec des risques de sous-alimentation notamment.»

Reconnecter avec la vie réelle

La question revêt d’autant plus d’importance que la tablette gagne les écoles, y compris primaires. Alors que l’école du Mont-sur-Lausanne expérimente l’iPad et qu’une centaine de tablettes sont utilisées dans le canton de Neuchâtel, La commune de Buri (BE) a alloué un crédit de 1,5 million pour doter ses écoles d’iPad, ainsi que de notebooks. Individualiser l’apprentissage et favoriser la mémorisation est encore largement mis en avant. Un état de fait que conteste la chercheuse: «Des études en neurosciences ont montré que la mémorisation d’un même contenu était supérieure de 30% sur papier que sur écran.»

Pour autant, estime Alexandra Broennimann, le problème n’est pas l’outil, mais plutôt son utilisation. «Dans aucune des écoles que j’ai pu suivre, je n’ai vu une utilisation adaptée par les enseignants et les élèves. J’estime que l’usage de la tablette une à deux fois par semaine peut être positive. D’une part pour apprendre un usage profitable des outils digitaux. En effet, ce n’est pas parce qu’ils sont nés avec l’outil digital que les digital natives maitrisent mieux l’informatique ou le numérique. D’autre part, précisément pour enseigner les règles d’hygiène digitale, indispensables au bon développement de l’enfant.  En revanche, un enseignement centré sur le digital est inadapté, plus encore durant les huit premières années, pendant lesquelles un accès très restreint est recommandé par les spécialistes en neurosciences.»

Parmi les règles pour un usage adapté mises en avant par la chercheuse, le 20-20-20: après 20 minutes d’écran, reculer de 20 pieds et regarder ailleurs 20 secondes. Egalement, au moins une heure par jour en face à face, ne pas prendre smartphone ou tablettes aux toilettes, pendant le repas et une heure avant d’aller au lit. Préférer lire sur papier que sur écran. D’une manière générale, s’extraire du rythme et de la facilité du numérique: «L’école doit apprendre le rythme plus lent de la vie réelle, même s’il parait ennuyeux. Il est plus difficile de traduire un texte avec un dictionnaire que via un traducteur automatique. Mais c’est cet effort qui favorise la mémorisation et la compréhension d’une langue.»

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Joan Plancade
Joan Plancade

JOURNALISTE

Lui écrire

Diplômé du master en management de l’Ecole supérieure de Commerce de Nantes, Joan a exercé pendant sept ans dans le domaine du recrutement, auprès de plusieurs agences de placement en France et En Suisse romande. Aujourd’hui journaliste indépendant, Il travaille en particulier sur des sujets liés à l’entreprise, l’innovation et l’actualité économique.

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