Bilan

Swiss Triple Impact: engager l’économie dans la durabilité

Avec le soutien de la Confédération, le programme Swiss Triple Impact a été lancé en septembre 2020. Objectif: inciter des milliers d’entreprises, multinationales comme PME, à s’engager sur la voie du long-terme et de la durabilité.

Après le programme Best for Geneva en 2018 et 2019 (ci-dessus), c'est à l'échelle de la Suisse que la durabilité des entreprises est soutenue avec Swiss Triple Impact.

Crédits: Best for Geneva

Genève avait joué les pionniers: entre 2018 et 2019, le programme Best for Geneva initié par B Lab Suisse avait permis d’accompagner plusieurs centaines d’entreprises du canton sur la voie d’un modèle d’affaires plus durable. Ateliers, formations, conférences, évaluations,… des dizaines d’événements avaient guidé le secteur privé, mais aussi des administrations, des associations et des ONG vers davantage de résilience.

A l’automne 2020, c’est au tour de l’ensemble de la Suisse de faire l’objet d’un programme similaire dans sa démarche, mais encore plus ambitieux. Avec Swiss Triple Impact, le secteur privé veut sortir des clichés et prouver que l’entreprise n’est pas vouée à maximiser le profit à court terme, mais peut aussi s’impliquer par son business model à participer à la création d’une société plus résiliente et inclusive. «Le secteur privé doit jouer son rôle. La durabilité ne doit pas rester uniquement le domaine réservé des politiques. Il faut s’y attaquer ensemble», argumente Karin Lenzlinger, présidente de la Chambre de commerce de Zürich.

Un point que rejoint Antonio Hautle, directeur exécutif de Global Compact Network pour la Suisse et le Liechtenstein: «Quel est le rôle du secteur privé dans la société? La création de valeur ajoutée avec des emplois, de la croissance, des revenus pour les impôts… Quand l’innovation vient, c’est de la recherche, de la société civile, des entreprises… Il faut travailler ensemble, universités, entreprises, laboratoires de recherche,… afin d’avancer de manière efficace et rapide. L’économie a une grande responsabilité dans ce domaine».

Des conditions-cadres à adapter

Jonathan Normand. (DR)
Jonathan Normand. (DR)

Une responsabilité déjà expérimentée par de nombreuses entreprises, notamment celles ayant pris part au programme Best for Geneva. Mais aussi depuis une dizaine d’années par les Benefit Corporation, ces entreprises au statut particulier qui leur permet légalement de donner priorité à d’autres objectifs que la maximisation des profits, et notamment celles labellisées B Corp. En Suisse, Jonathan Normand pilote B Lab, l’organisme qui développe les outils et standard d’impact (ESG) et certifie les B Corp. C’est aussi lui qui a initié Best for Geneva. Aujourd’hui, il est en première ligne dans le programme Swiss Triple Impact. «On retrouve aujourd’hui la question de la réglementation et du rôle des entreprises. En Suisse, on discute des conditions cadres. L’idée de mettre en place des conditions cadres qui permettent aux entreprises de se lancer dans une direction plus durable est cruciale. Et le secteur privé est essentiel dans ce dialogue pour la mise en place des conditions cadres», affirme-t-il.

Une question majeure se pose cependant: comment concevoir un nouveau canevas pour orienter les activités vers des modèles plus résilient? Sur quelles métriques s’appuyer pour mesurer la réussite dans un autre système? Et quelle boussole suivre pour imaginer de nouvelles conditions cadres?

Karin Lenzlinger. (DR)
Karin Lenzlinger. (DR)

«L’Agenda 2030 nous donne un cadre conceptuel. Nous devons nous mobiliser du côté du secteur privé, sinon ce sont les autres acteurs de la société qui vont nous bouger», indique Karin Lenzlinger. Une fois le cap donné, il faut également définir les moyens et pourvoir les acteurs en outils pour mesurer l’efficacité de l’action engagée. Pour Jonathan Normand, «Les indicateurs avec lesquels on observe la croissance devraient être ceux du bien-être, du respect de la biodiversité par exemple aux côtés de ceux plus historique comme la création d’emplois. On se met donc ainsi dans la fréquence du domaine du possible, de ce que la planète peut supporter». Antonio Hautle approuve et souhaite que «l’on arrive à une économie circulaire et qui internalise tous les coûts extérieurs des entreprises dans le cycle. On commence à comprendre ces enjeux et ce défi, mais on est loin de l’atteindre». Avoir des outils adaptés à ces mesures est donc crucial: «Il faut arriver à mesurer et chiffrer très vite l’impact de chaque acte et de chaque produit afin de faire prendre conscience à tout le monde des enjeux et des progrès», souhaite André Hoffmann, membre du pool d’actionnaires du géant de l’industrie pharmaceutique suisse Roche (voir l’interview ci-dessous).

Le Covid change la donne

Cependant, la crise actuelle pourrait inciter certaines personnes à repousser à plus tard ce virage de l’économie: «La relance de la croissance d’abord, le changement de modèle plus tard», affirment de nombreux analystes et dirigeants. Or, pour les pionniers du Swiss Triple Impact, c’est justement le raisonnement inverse qui devrait primer: profiter de l’opportunité de cette crise pour impulser une relance différente, moins obnubilée par le seul profit et plus consciente de l’ensemble des enjeux. «La réalité est simple: nous devons continuer à créer de la valeur afin de distribuer de la valeur. L’entreprise crée les flux financiers que les états peuvent redistribuer. On doit adresser les crises avant de relancer la machine, sinon on va remettre de l’huile sur le feu. La meilleure manière de retomber dans la crise serait de re-créer de l’emploi et de la croissance avant de s’attaquer au système. Le Covid a montré que le partenariat public-privé permettra de reconstruire cela», assure André Hoffmann. Une lecture que partage Jonathan Normand: «C’est une nouvelle dynamique pour un nouveau modèle que nous espérons impulser, fort de notre théorie du changement depuis 2007, l'avènement d’un capitalisme des parties prenantes. Le Covid est un accélérateur pour s’en rendre compte: nous sommes dans une dynamique d’entreprises indépendantes et volontaires, mais le cadre régulateur devra combiner la carotte et le bâton. On n’a jamais vu autant de mouvements sociaux depuis cinq ans et on se rend bien compte qu’il y a une attente de la population».

Attentes de la population, partenariat public-privé, cadre légal et nouveaux outils,… autant de conditions qui n’étaient pas réunies voici quelques années et qui semblent désormais à portée de main, a fortiori avec la récente loi sur le CO2. Un paradigme nouveau qui pourrait inciter de nombreuses entreprises à rejoindre le programme. «Au lancement, nous avons 30 entreprises participantes dans des domaines très variés (consulting, food, energy, textile, medical, packaging,…) et sept plateformes régionales», dévoile Josephine Herzig, responsable du programme Swiss Triple Impact à Zurich. Un noyau dur qui va devoir grandir. «Comment arriver à passer de 30 à 3000 entreprises en trois ans? 280 entreprises ont pris part aux ateliers. Si je regarde cinq ans en arrière, B Lab a aujourd’hui +300% d’augmentation de demandes. Parce que ce programme se connecte parfaitement à l’élévation de conscience collective sur ces sujets. Le programme démarre certes légèrement décalé pour cause de Covid, d’avril à novembre, mais on se rend compte qu’il est encore plus pertinent. Les idées initiales du programme sont encore renforcées par la situation actuelle», assure Jonathan Normand.

L’intérêt d’être pionnier

Jacques Ducrest. (DR)
Jacques Ducrest. (DR)

«La crise du Covid est intéressante dans la mesure où elle nous permet de mieux comprendre ce qu’est la durabilité», précise Jacques Ducrest. «Ces derniers temps, il y a une évolution importante: la société civile et l’économie jouent un rôle crucial et dialoguent. Il faut donc chercher les politiques là où ils se trouvent, dans les cercles de personnes engagées. Et leur faire comprendre où sont les opportunités pour la Suisse afin que chacun tire dans la même direction». Car notre pays a tout intérêt à se profiler en champion de cette nouvelle économie, afin de devenir un modèle, d’acquérir une légitimité pour déterminer des normes, bénéficier d’une avance technologique et sur les marchés stratégiques.

Dans cette démarche qui va impliquer le secteur privé, de nombreuses collectivités peuvent également rejoindre le mouvement. Ainsi, Antonio Hautle «rêve que tous les conseils communaux s’inscrivent dans le cadre de l’Agenda 2030. Il faut aussi que les liens entre secteur privé et communes soient plus forts, afin d’aboutir à des impacts positifs». Pour Jacques Ducrest, il ne s’agit déjà plus d’un rêve: «En Suisse comme ailleurs, certaines villes ont compris. Ces villes ont un rôle à jouer: elles doivent créer des alliances et amener d’autres villes à s’engager. On constate que les villes ont un rôle de plus en plus important, même si ça ne plaît pas toujours à certains états». Entreprises, villes… et demain les cantons et la Confédération pour créer une alliance effective et efficace afin que l’économie s’implique dans un nouveau modèle, plus durable.




André Hoffmann: «La crise a démontré la fragilité du système»


Avec sa famille, André Hoffmann est l’un des principaux actionnaires de Roche, le géant de la pharma bâloise. Philanthrope fermement engagé en faveur de la protection de la biodiversité, il est également entrepreneur et investisseur à succès. En raison de ses convictions fortes, il sera bientôt l’un des hérauts du nouveau programme Swiss Triple Impact. Interview.


Bilan: Avec la crise actuelle du Covid, l’urgence est-elle à engager un changement majeur dans les écosystèmes ou à relancer d’abord la croissance?

André Hoffmann: J’entends certains dire que la protection des écosystèmes est un luxe qu’on ne peut se permettre qu’après avoir gagné de l’argent. J’affirme au contraire qu’un tonneau qui a un trou va continuer à perdre de l’eau à moins qu’on ne le bouche. Je propose donc de faire d’une pierre deux coups: bouchons le trou et remplissons le tonneau par des emplois sociaux ou naturels à forte valeur ajoutée. Plusieurs économistes ont rédigé des articles montrant clairement que le fait d’investir dans des travaux liés à la nature crée plus d’emplois que ne le font les investissements traditionnels. Il ne faut donc pas opposer les deux approches, qui doivent être complémentaires et se faire en parallèle. À défaut, on va accélérer la crise qui couvait déjà dans la période pré-Covid.

L’échelon local, qui était celui de Best for Geneva, a été efficace car il touchait directement les acteurs de terrain de l’économie. Comment faire pour convaincre avec un programme à l’échelon du pays?

Ce qui est bon pour les entreprises genevoises l’est également pour toutes les entreprises suisses. La question centrale est de savoir comment l’entreprise, dont le mode d’opération est indépendant du lieu où elle est basée, peut être une force au service du bien. Or, si l’on veut changer la manière de faire des affaires, il faut faire preuve de créativité et bénéficier des soutiens institutionnels disponibles. Aujourd’hui, les États s’engagent davantage dans les activités qui génèrent une création de valeur. Les milliards investis dans l’économie en raison de la crise actuelle en sont la preuve. Ce nouvel environnement n’a plus grand-chose à voir avec le libéralisme que nous avons connu dans les années 1960-70.

La démarche Swiss Triple Impact va concerner aussi bien des PME que des multinationales ou d’autres organismes. Les contextes sont très variés. Comment accompagner un tel programme?

La crise du Covid a démontré la très grande fragilité de notre système. Il y a six mois, l’humain dominait la nature, mais un simple virus a suffi pour tout briser et mettre l’économie à genoux. Cela prouve que nous avons besoin d’un programme qui nous fédère autour d’un même but, celui de construire un système plus résilient. Dans le passé, les hôpitaux cherchaient à se spécialiser à tout prix. Or, s’ils ont eu du mal à faire face à la crise, c’est justement pour cette raison. La diversité est indispensable pour renforcer la résilience de nos systèmes. Les contextes sont en effet très variés mais le programme Swiss Tripe Impact s’applique de la même manière aux PME et multinationales : on mesure l’impact social et environnemental, on identifie des opportunités d’amélioration et on prend des mesures concrètes.

Vous figurez parmi les actionnaires importants de Roche, en compagnie de votre famille. Mais vous êtes également propriétaire de domaines viticoles et investisseur/entrepreneur dans de nombreux projets. Allez-vous œuvrer pour que ces différentes entreprises s’inscrivent dans la démarche Swiss Triple Impact?

Les propriétaires d’entreprise familiale sont des agents cruciaux du changement. À contre-courant de l’école d’économie de Chicago, qui clame haut et fort que le profit à court terme est le carburant de la croissance, certaines entreprises familiales ont une vision à plus long terme: le directeur général travaille certes à l’horizon d’un an, mais le conseil d’administration se charge des années suivantes et le propriétaire de la prochaine génération. C’est là une logique qui, à l’évidence, privilégie le long terme. Chez Roche, nous avons cette volonté de nous inscrire dans la durée. Le mot-clef, c’est bien « durabilité ». L’économie est à la fois circulaire et régénératrice et toutes les entreprises ou projets que j’accompagne s’inscrivent dans une démarche similaire à celle de Swiss Triple Impact.

Vous êtes l’une des voix de l’économie qui se bat pour une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux. Comment envisagez-vous de vous investir dans le programme Swiss Triple Impact?

Dans la structure de gouvernance du projet, il existe un comité où je vais assumer la fonction de héraut. En Suisse, j’ai eu l’opportunité d’exprimer mes positions axées sur la durabilité et le long terme. J’aimerais profiter de cette visibilité pour créer des passerelles entre les différents acteurs de notre société. Les liens que Jonathan Normand souhaite instaurer dans le cadre de Swiss Triple Impact sont extrêmement positifs: l’humanité ne fonctionnant pas en silos, il est nécessaire de dialoguer. Et il faut utiliser cette voix auprès de notre tissu de PME, même si celles-ci ont des obligations de résultat plus contraignantes que les multinationales, dont les reins sont plus solides.

Le récent rapportPlanète Vivante du WWF a montré une chute de 68% des populations de vertébrés en 50 ans. Un programme tel que Swiss Triple Impact, basé sur une démarche volontaire et non contraignante, est-il suffisant face aux urgences?

J’ai commencé mon activité dans la philanthropie il y a bien des années, en tant que bénévole pour le WWF. Depuis lors, on a un peu progressé dans la protection des espèces en danger. Mais pourquoi des pressions continuent-elles de s’exercer sur les milieux et les espèces? Selon moi, la cause réelle tient à cette obsession des entreprises pour l’optimisation des profits à court terme. Aujourd’hui, il ne suffit pas de protéger les espèces et les milieux: il faut s’attaquer aux causes qui sont à l’origine de ces menaces. Il faut aussi changer les mentalités des entreprises et les modèles comptables. Si l’on ne comptabilise pas les impacts sur la nature et sur l’humain, c’est que l’on ne possède pas de système pour mesurer ces impacts. Il est urgent de convaincre les entreprises de ne plus exercer de pressions indues sur l’environnement: cela permettra de desserrer l’étreinte subie par des milieux déjà fragilisés, et c’est ce que le programme de Swiss Triple Impact propose. La reconstruction qui suivra la pandémie devra favoriser les systèmes naturels, ce sera un processus lent mais inévitable. Je ne vois pas d’alternative et le statu quo n’est plus possible.

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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