Bilan

Sur la route d’une matière première

Du Canada à la Turquie, de la production à la distribution, Bilan a suivi la chaîne d’une denrée alimentaire financée par la BCV, dans le cadre de programmes humanitaires. Immersion.
  • Inspection de l’approvisionnement dans les locaux d’AGT Food and Ingredients en Turquie.

    Crédits: Christian Jacot-Descombes/BCV

Il plonge sa main dans un des sacs et en sort une poignée de lentilles bien vertes. «Leur qualité se juge par le filtrage effectué. C’est très homogène, le travail a été bien fait», estime d’un air satisfait Murad Al-Katib, président du conglomérat turco-canadien AGT Food and Ingredients. Dans ce vaste hangar à fraîche température, il inspecte l’approvisionnement, qui, au cœur de 100  000 md’entrepôts et de zones de traitement, comprend des stocks de riz, de blé dur, et de légumineuses de tout type. Bienvenue dans un des centres névralgiques de l’aide humanitaire, à quelques kilomètres du port de Mersin, dans le sud de la Turquie. 

«Le groupe travaille depuis plus de vingt-cinq ans pour le compte de la Croix-Rouge et du Programme alimentaire mondial notamment, poursuit le chef d’entreprise. En ce moment, nous sommes principalement mobilisés pour préparer les rations alimentaires destinées aux réfugiés.» La Banque Cantonale Vaudoise, instigatrice du voyage qui a conduit Bilan sur la route des légumineuses, couvre depuis 2013 le financement de ces denrées dans le cadre de l’aide d’urgence. 

Remontons aux origines, le Canada. Plus précisément à Regina, dans les vastes terres agricoles du Saskatchewan, champion des légumineuses qui assure notamment 65% des exportations mondiales de lentilles. C’est sur les sites de production d’AGT Foods and Ingredients que commence le périple de cette marchandise, inspectée à Mersin vingt-huit jours après avoir quitté les usines canadiennes. 

Détenant près de 30% du marché global des légumineuses, le chef de file dans la transformation et la distribution de ces aliments de base enregistre un chiffre d’affaires de 1,6 milliard de dollars, avec 41 sites de production partout dans le monde. 

En plus des lentilles – «un marché grandissant dont les valeurs nutritionnelles sont hautement appréciées de la classe moyenne émergente d’Asie», il produit, transforme et distribue pois chiches, haricots, riz ou encore blé dur. «De notre réseau de fermiers aux produits finis, nous contrôlons toute la chaîne de production et de logistique», souligne son président. 

Les légumineuses, un marché attractif? Pour Alexandre Krieger, responsable de l’unité Trade Finance de la BCV, ces matières premières seraient moins sensibles aux fluctuations des prix. «L’absence de marché à terme élimine la spéculation papier et réduit la volatilité. Un des facteurs principaux de notre engagement auprès d’AGT reste la solidité financière de l’entreprise, un critère entièrement rempli.» 

Jusqu’à 60 millions de dollars par an 

«Les marchandises traitées dans nos usines canadiennes se retrouvent dans les commerces de quelque 120 pays», souligne Murad Al-Katib, entre les va-et-vient des camions dans la zone de livraison. Le chef d’entreprise poursuit son énumération de chiffres vertigineux, en désignant les installations d’épluchage, de cassage et de calibrage.

Dans la zone de triage, il pointe le système de reconnaissance optique qui sélectionne les graines par couleur – soit «7 tonnes de marchandises par heure»! Une technologie développée par l’entreprise suisse Bühler. «Nous sommes les plus grands utilisateurs de cette technologie au monde. Ils peuvent nous remercier», plaisante le patron turc. 

Une fois collectée par des bras géants robotisés, la marchandise est véhiculée par train ou par camion jusqu’aux ports. La plupart des cargos
à destination de l’Europe partiront de Thunder Bay, dans l’Ontario. Une étape typiquement financée par la BCV. 

C’est de Genève que le conglomérat turco-canadien emprunte aux banques pour le financement de ses flux, via son office de négoce AGT Switzerland. Le bureau compte aujourd’hui six collaborateurs. Il devrait grandir dans les prochains mois. «Nous gérons et facilitons toutes les opérations de trading, la distribution et la logistique des transports des matières pour le groupe, détaille son directeur Robin Pache, qui fait partie du voyage. La BCV figure parmi nos premiers banquiers pour les activités de financement.»

Pour les marchandises d’AGT Foods and Ingredients destinées à l’aide humanitaire, la banque vaudoise assure un financement à hauteur de «plusieurs dizaines de millions de dollars par année, jusqu’à 60 millions», estime Alexandre Krieger. Un financement qui couvre également les aspects hors négoce, telle la transformation des denrées, et qui s’étend de 90 à 120 jours par opération, de l’usine de production à la livraison finale. Côté couverture, la banque dispose d’une assurance de la part d’AGT en cas de dommage. Elle peut également faire le choix de soutenir ou non une expédition.  

 «Ce sont des sommes importantes, mais notre taux de croissance démontre que nous avons encore un bon potentiel de financement», commente Robin Pache. «De façon générale, on considère que le ratio entre les fonds propres d’une société et les montants transactionnels que les banquiers sont prêts à octroyer est environ de 1 pour 10. Actuellement, si nous les additionnons, les lignes de financement d’AGT se situent entre 100 et 150 millions de dollars. L’entreprise serait éligible pour des montants bien plus élevés en termes de prêts transactionnels», ajoute le directeur du bureau genevois, en se référant aux 600 millions de capitalisation boursière de l’entreprise.

Programme humanitaire 

Un point commun entre le riz acheminé d’Inde, les lentilles et pois chiches produits au Canada, et les légumineuses récoltées en Russie: les marchandises d’AGT Food and Ingredients convergent essentiellement vers Mersin.

Véritable ville où s’empilent les containers entre des grues gigantesques, le plus grand port de Turquie pèserait quelque 16 milliards de dollars en termes d’import-export. Un chiffre soufflé par Huseyin Arslan, que Bilan rejoint après avoir quitté la veille les champs à perte de vue du Canada. Arbel, son entreprise familiale à l’origine du conglomérat AGT Food and Ingredients, figure parmi les plus grands clients du port de Mersin. 

Basé à quelques kilomètres de là, son immense site industriel inclut des plateformes de production, de mises en boîte, de packaging, de stockage et de distribution. L’entreprise développe également un portfolio de marques, comme Arbella pour les pâtes alimentaires, l’enseigne Clic pour des produits distribués au Canada et aux Etats-Unis, ainsi que toute une gamme de produits finis à destination des supermarchés turcs. Le tout provenant de matières premières achetées aux filiales du conglomérat dispersées partout dans le monde. 

C’est sur le site d’Arbel qu’ont concrètement démarré les activités d’aide d’urgence. Les aliments de base, mais aussi des produits hygiéniques de première nécessité comme le savon, sont collectés dans des cartons destinés aux réfugiés. Plus de 30 000 paquets sont constitués tous les jours, chacun assurant des vivres pour une famille de cinq personnes.

Si des produits bruts comme les lentilles et les pois secs sont soumis à des transformations jusqu’à l’emballage final, certaines marchandises, comme le riz provenant essentiellement d’Inde, sont directement placées dans des sacs portant le sigle du Programme alimentaire mondial, avant d’être stockées, puis expédiées. 

Les livraisons aux programmes d’aide sont globalement prévues tous les six à huit mois. Or, pour les mesures d’urgence, AGT Food and Ingredients doit conserver dans ses entrepôts 3000 tonnes de boulghour, 3000 tonnes de pâtes et 6000 tonnes de riz, prêts à être expédiés dans l’immédiat. 

«Nous sommes les seuls ici à pouvoir offrir une telle logistique, dans des délais aussi efficaces, explique Huseyin Arslan. Les Nations Unies ont estimé qu’ils avaient pu économiser des millions de dollars en centralisant ainsi la distribution. En 2014, nous avons expédié 4,5 millions de cartons pour les programmes des Nations Unies, du CICR, et d’autres ONG.»

Ce jour-là, 3000 tonnes de riz reposent dans un entrepôt du port de Mersin. Quelque 1800 tonnes partiront en bateau en direction de la Syrie, le restant étant destiné au Liban. «Lors de la phase de stockage, il est nécessaire d’intensifier le contrôle qualité et quantité, qui est déjà pratiquement permanent. C’est certainement la phase la plus critique dans le financement de la chaîne», commente Alexandre Krieger en désignant les inspecteurs indépendants qui circulent parmi les milliers de sacs de marchandises. 

15% des revenus 

AGT Foods and Ingredients traite 1,5 million de tonnes de marchandises par an. Les volumes à destination des organisations humanitaires ont représenté quelque 15% des revenus en 2014. «En général, cette part représente moins de 10%, estime Huseyin Arslan. Or, la crise des réfugiés s’est tellement amplifiée ces derniers temps…» 

Les organisations humanitaires prennent en charge la distribution depuis les usines du site portuaire à destination des «450 000 réfugiés dans le nord de l’Irak, 1,1 million au Liban, 650 000 en Jordanie, et 2 millions en Turquie», énumère-t-il. 

Alexandre Krieger, lui, relève le caractère particulier de ces opérations pour la banque. «Les valeurs humanitaires de l’ensemble du projet ont convaincu la banque. De plus, le fait que les ventes soient assurées par le Programme mondial alimentaire constitue une sécurité majeure.» 

Dino Auciello

ANCIEN RÉDACTEUR EN CHEF ADJOINT À BILAN

Lui écrire

Dino Auciello a été rédacteur en chef adjoint à Bilan, responsable de bilan.ch, de novembre 2014 à juillet 2017. Il a rejoint Bilan en 2010, après avoir terminé ses études à l’Académie du Journalisme et des Médias de Neuchâtel.

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