Bilan

Suisse, terre d’asile des têtes couronnées

Des rois, des reines mères, des princes et des princesses en exil ont mené ou mènent encore une vie simple au bord du Léman. Discrétion, calme et sécurité sont des atouts maîtres en Helvétie.

  • Cérémonie à Lausanne célébrant en octobre 2019 le transfert du corps de la reine Hélène en Roumanie.

    Crédits: Darrin Vanselow
  • Ananda Mahidol a grandi à Lausanne et Pully avant de devenir roi de Thaïlande.

    Crédits: Keystone Photopress archiv
  • En 1959, l’héritier du trône d’Egypte, Ahmed Fouad (le doigt levé) étudie à l’école de Cully.

    Crédits: Edipresse

Jeudi 17 octobre, dans une chapelle de Lausanne, une cérémonie orthodoxe célèbre le transfert du corps de la reine Hélène en Roumanie. Plus de trente-sept ans après son décès à Lausanne, le 28 novembre 1982, elle va rejoindre par avion militaire la tombe de son fils, le roi Michel, mort à Aubonne (VD) en 2017 et déjà enterré dans la nécropole royale de Curtea de Arges (Roumanie).

Née à Athènes en 1896, la princesse Hélène de Grèce et du Danemark a épousé Carol II de Roumanie, après l’avoir rencontré à Lucerne en 1919. Elle accouche en 1921 du futur roi Michel, nommé prince héritier à 6 ans. Il succède à son grand-père Ferdinand Ier, son père étant déchu de ses droits en 1926. Trois ans plus tard, il est renversé par son père Carol II. Michel récupérera son titre en 1940, à 19 ans, à la suite du coup d’Etat du gouvernement pronazi d’Antonescu. Le jeune homme règne sans pouvoir dans ce pays allié aux nazis jusqu’en 1944. En contact avec les Alliés, Michel Ier mène un coup d’Etat et déclare la guerre à l’Allemagne. Sa mère fera tout pour préserver les juifs roumains menacés par Antonescu, ce qui lui vaudra plus tard le titre de «Juste parmi les Nations». Ni palais ni villa de luxe, Hélène de Roumanie a habité à Florence puis à Lausanne, dans un appartement des Charmettes. Elle a vécu avec une domestique, menant une vie discrète mais ravie d’être près de son fils et ses cinq filles qui habitaient Versoix.

Victoria-Eugénie, reine d’Espagne

La reine mère de Roumanie n’est pas la seule à avoir posé ses malles sur les rives du Léman. En 1969, la fine fleur du gotha européen accourt à Lausanne pour les funérailles d’une grande dame de 82 ans, Victoria-Eugénie de Battenberg. L’ex-reine d’Espagne y a habité quarante ans, près de l’actuel Musée du CIO. Petite-fille de la reine Victoria, elle fut reine d’Espagne de 1906 à 1931 en épousant le roi Alphonse XIII. Le couple a eu sept enfants. En 1931, Alphonse XIII renonce au trône. Elle vit alors séparée de son mari et s’installe à Lausanne, où elle décède le 15 avril 1969.

Son petit-fils, le prince Juan Carlos, futur roi d’Espagne, aimait lui rendre visite. C’est chez elle, à l’avenue de l’Elysée, qu’en 1961, il célébra ses fiançailles avec Sophie de Grèce, future reine d’Espagne et cousine d’Hélène de Roumanie. Tout comme elle, la dépouille de Victoria-Eugénie sera transférée en 1985 de Lausanne à la nécropole royale de l’Escurial en Castille où le roi, mort à Rome en 1941, se trouvait.

En fait, la reine d’Espagne était Anglaise. Par sa mère Béatrice, elle est la petite-fille de la reine Victoria, impératrice des Indes. Tous cousins et cousines… D’où son prénom, et peut-être le gène de l’hémophilie qu’elle transmettra à deux de ses fils. Le sixième des sept enfants, Jean, comte de Barcelone, père du futur Juan Carlos Ier, en sera épargné: «La reine Victoria s’est élevée contre ces perpétuelles unions entre cousins en disant qu’elles amenaient la dégénérescence», témoigne Michel de Grèce, lui-même descendant de Catherine II de Russie et de Louis XIII, dans son livre Avec ou sans couronne, paru en janvier 2019 aux éditions Stock.

Quand, en 1931, sonna l’heure de l’exil, Victoria-Eugénie fuit en Angleterre, puis en Italie et enfin à Lausanne, dans sa villa Vieille-Fontaine où elle aimait tailler ses rosiers.

La princesse Mahidol de Thaïlande

Une autre famille royale, celle de Thaïlande, a vécu à Lausanne. Formé à Harvard, le prince Mahidol avait étudié la médecine et se destinait à pratiquer son art à son retour au royaume du Siam. Sa jeune épouse, la princesse Mahidol de Songhkla, était une roturière au bénéfice d’une bourse d’études aux Etats-Unis.

Après leur mariage à Bangkok en 1920, le couple se préparait à retourner dans le Massachusetts, quand le prince décèda prématurément à Bangkok, en 1929, d’une insuffisance rénale. Il n’avait que 37 ans et trois enfants: la princesse Galyani, son frère Ananda et le cadet, Bhumibol, né à Cambridge (Massachusetts). Devenue veuve à 29 ans, la princesse décide de venir vivre à Lausanne où la famille loue un appartement près de la gare, à l’avenue Tissot.

Rien ne présageait que les deux petits garçons allaient accéder au trône d’un royaume plusieurs fois séculaire. En 1935, Ananda est désigné héritier de la couronne, après l’abdication de son oncle. Il n’a que 10 ans et les médias suisses se précipitent pour l’interviewer: «J’aimerais bien pouvoir jouer encore un peu», se plaint l’enfant-roi.

En 1935, la famille princière déménage dans une villa à Pully (VD). Les princes suivent l’Ecole Nouvelle, puis l’Uni de Lausanne, tandis que leur sœur entre à l’Ecole supérieure de jeunes filles.

Mais en juin 1946, le roi Ananda est retrouvé tué d’une balle dans la tête dans son palais de Bangkok, juste après son couronnement. Qui a tiré? Mystère. Son frère cadet, le prince Bhumibol, lui succède et règne jusqu’à sa mort, le 13 octobre 2016, à 88 ans, le plus long de l’histoire. La mère des deux rois, la princesse Mahidol, a longtemps conservé un simple appartement à Pully, à l’avenue de Lavaux. Elle faisait elle-même ses courses et aimait nouer la conversation incognito avec les serveuses du magasin Uniprix. De retour en Thaïlande, vénérée comme la mère d’un «dieu vivant», elle a construit un «chalet suisse» au nord du pays décoré de géraniums.

La fille du shah d’Iran

Entre Montreux et Chillon, la villa des Roses à Veytaux abrite l’ex-ministre des Affaires étrangères du shah, un souverain qui avait aussi un pied-à-terre en Suisse, la villa Suvretta à Saint-Moritz (GR). Ardeshir Zahedi habite la maison de son père, le général Zahedi, premier ministre d’Iran de 1953 à 1955, ambassadeur auprès de l’ONU à Genève avant son décès en 1963. Le nonagénaire vit entouré de portraits des grands de ce monde qu’il a côtoyés. Ami de Kissinger, il a fréquenté Chaplin à Corsier. Gendre et confident du shah, il était à ses côtés quand il a rendu le dernier soupir, le 27 juillet 1980 au Caire: «Il avait suivi une éducation suisse et avait la mentalité d’un francophone épris de culture française. Il aimait la Suisse, pays qui l’a construit. C’était mon ami, mon roi et mon patron», affirme Ardeshir Zahedi dans son livre Untold Secrets.

Ardeshir Zahedi a épousé en 1957 la fille aînée du shah, la princesse Shahnaz Pahlavi, née de son premier mariage avec la princesse Fawzia, sœur du roi Farouk. Elle réside toujours à Lausanne. Ils ont eu une fille, la princesse Mahnaz, qui vit à New York. Ambassadeur à Washington, Ardeshir Zahedi a connu plusieurs présidents, d’Eisenhower à Clinton, y compris Carter dont l’administration envisagea de le livrer à Khomeiny en échange des otages américains. Torturé sous Mossadegh, Ardeshir Zahedi a été condamné à mort par les mollahs. Montreux lui a remis en 2010 une médaille pour sa contribution au rayonnement de la Riviera.

Les descendants du roi Farouk d’Egypte

Des têtes couronnées d’Iran et d’Egypte ont aussi croisé leurs destins en Suisse: l’héritier du trône d’Egypte, Fouad II, vit sur les hauteurs de Begnins (VD), dans une villa où il s’est retiré après un divorce houleux. Il est récemment sorti de sa retraite lors de la représentation d’Aïda au Grand Théâtre de Genève, l’opéra que son arrière-grand-père, le khédive Ismaïl Pacha, avait commandé à Verdi pour l’inauguration du canal de Suez.

C’est après le coup d’Etat de 1952 qui avait contraint son père, le roi Farouk, à abdiquer en sa faveur qu’Ahmed Fouad est devenu le successeur légitime. Il accédait ainsi au trône d’Egypte à l’âge de 7 mois! Il règnera moins d’une année, jusqu’au 18 juin 1953, quand la République arabe d’Égypte est proclamée. Farouk embarque pour l’exil à bord de son yacht: Monaco, puis Rome et Capri. Après son éviction, la famille de Fouad l’emmène vivre en France, puis en Suisse dans une maison louée à un vigneron de Lutry, quand il n’a que 2 ans.

Prince en exil, il vit sous la surveillance d’un garde du corps albanais. A 13 ans, au décès brutal de son père à Rome, il hérite des rênes de la famille royale. Fouad passe cinq ans au Rosey, étudie l’économie à Genève, puis à Paris. Grâce au soutien de la famille royale d’Arabie saoudite, il s’installe à Paris. Fouad II, devenu désormais roi d’Egypte, va se faire discret et évite de faire des déclarations publiques. C’est le président Anouar Al Sadate qui l’autorisera à revenir après la guerre du Kippour en 1973. En 1976, au palais du prince Rainier et de la princesse Grace, il a épousé une Française de confession juive: Dominique-France Picard devenue reine Fadila d’Égypte après sa conversion.

De ce mariage, qui se terminera par un divorce houleux en 1996, sont nés trois enfants. Parmi eux, le prince héritier Mohamed Ali qui a épousé en 2013 une autre princesse en exil, Noal Zaher d’Afghanistan, petite-fille du roi Mohammad Zaher Shah. «Mon père a été traité très injustement, a-t-il un jour confié. Sous son règne, toutes les communautés vivaient en harmonie. Il a préféré abdiquer en ma faveur plutôt que de participer à l’instabilité du pays.»

Cousin de Fouad II et descendant du dernier calife ottoman Abdul Medjit II qui a vécu en exil à Territet (VD), le prince Osman Rifat Ibrahim est né à Lausanne en 1952, où ses parents ont vécu: «Tous ceux qui ont choisi la Suisse cherchaient calme et discrétion. Quand on a vécu des moments troubles, trouver une Suisse accueillante et stable est un privilège.»

Fille et fils du roi d’Italie à Genève

Autre hôte de sang bleu, la Genevoise Marie-Gabrielle de Savoie est née en 1940 au palais royal de Naples. Elle est la fille du roi Humbert II d’Italie et de la reine née Marie-José de Belgique, fille du roi Albert Ier. Diplômée de l’Ecole d’interprète de Genève, elle a enseigné à l’Ecole internationale. Elle dirige la Fondation Humbert-II-et-Marie-José-de-Savoie qui a sauvé de l’oubli les archives de la Maison de Savoie, une tranche d’histoire qui touche directement les bords du Léman. Le «trésor de famille» se compose de livrées d’époque, de bijoux anciens, de perles et pierres précieuses du XIXe siècle. Les archives contiennent aussi un touchant album de voyages constitué par son père Umberto II, qui relate sa visite de la Suisse quand il avait 10 ans. Un pays dont il ne pouvait imaginer qu’il abriterait sa descendance: Victor-Emmanuel de Savoie et son fils Emmanuel-Philibert, «prince de Venise et du Piémont».

Oliver Grivat

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