Bilan

Stratégie numérique: la Suisse est en retard

D’Uber au big data, les chamboulements produits par le numérique demandent une vision et une coordination de l’action publique. A quand un secrétaire d’Etat au numérique?
  • Megan Smith est depuis l’an dernier chief technology officer des Etats-Unis.

    Crédits: Dr
  • «Ne perdons pas de temps à avoir peur des données»

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Intervenant après la débâcle du projet Insieme de l’Administration fédérale des contributions et le retoquage du système de communication des Forces terrestres, l’interruption du projet informatique NovoSIPAC de paiements des assurances chômage l’été dernier s’ajoute à la liste des cafouillages informatiques de la Confédération. 

Ces dysfonctionnements, dans un pays qui a reculé du 15e au 30e rang dans l’indice de développement de la cyberadministration de l’ONU entre 2012 et 2014, ont de quoi inquiéter. D’autant plus que le numérique étend son influence et pose des défis à la Suisse qui vont très au-delà de l’administration. 

Des agendas digitaux

Comment traiter l’économie du partage qui, tout en améliorant le transport ou le tourisme, peut encourager le travail au noir? Comment s’emparer de la santé connectée qui, tout en promettant l’amélioration des soins via le big data, aura un impact maximum sur les entreprises du secteur?

Quelles réglementations appliquer au système financier, à l’heure des start-up fintechs et des technologies comme la blockchain (lire en page 50) qui annoncent une désintermédiation massive? Et quid de l’open data pour laisser les start-up accéder aux données du gouvernement? Et de la neutralité du net? Et de sa gouvernance? Et de la cybersécurité?...

Dans son rapport 2015 sur l’économie digitale, l’OCDE observe «qu’alors que les politiques numériques tendaient à se concentrer sur le seul secteur informatique, elles sont devenues récemment plus horizontales, couvrant des domaines tels que la création d’entreprises, la croissance de la productivité des administrations, l’emploi et l’éducation, la santé et le vieillissement…». L’organisation ajoute que 27 des 34 pays membres ont une stratégie digitale actualisée. Elles pointent deux retardataires: l’Autriche et la Suisse. 

«Depuis cinq ans, beaucoup d’Etats ont pris conscience que le numérique est un levier de croissance», constate le professeur Jean-Henry Morin, de l’Université de Genève. L’ICT growth plan du Danemark est ainsi conçu non pas pour soutenir le secteur digital, mais la digitalisation des entreprises en général.

L’agenda digital 2014-2020 de l’Allemagne est un outil de promotion de l’innovation au travers du numérique tous secteurs confondus, avec un fort accent sur l’industrie au travers du programme Industri 4.0. D’autres pays comme l’Australie, le Japon ou bien encore la France, avec son plan numérique, et le Royaume-Uni, avec son Information Economy Strategy, visent clairement une place de leader dans l’économie numérique. 

Au cours des cinq dernières années, ces stratégies ont aussi pris une ampleur nouvelle en rassemblant les diverses initiatives derrière une seule gouvernance. Le programme ICT for Everyone de la Suède regroupe, par exemple, aussi bien les projets de cyberadministration que de santé connectée et de développement de la bande passante. 

Loin de rester déclaratoires, ces stratégies digitales s’incarnent dans des investissements. Digital Canada 150 investit 305 millions de dollars sur cinq ans pour généraliser l’accès aux 5 Mb/s. L’objectif est de 100 Mb/s pour 90% de la population en Suède à l’horizon 2020, et de 50% en République tchèque.  Le Luxembourg pointe 1 Gb/s pour 100% de la population d’ici à 2020. Aux Etats-Unis, le plan Connecting America vise 100 millions de foyers avec 100 Mb/s d’ici à 2020. 

Le choix du leadership

De plus en plus, ces stratégies digitales sont aussi incarnées par des leaders. L’Union européenne a ainsi recruté le premier ministre estonien Andrus Ansip qui a hissé de 2007 à 2014 son pays de deux millions d’habitants au rang de plus numérique du monde (et de berceau de licornes comme Skype et TransferWise). Vice-président de la Commission européenne, il est désormais en charge d’un agenda digital ambitieux (lire son interview) prévoyant entre autres un marché numérique unique afin de simplifier l’expansion européenne des start-up. 

Aux Etats-Unis, le président Barack Obama a, lui, carrément créé le poste de chief technology officer en 2009 pour le confier l’an dernier à Megan Smith, la directrice du laboratoire Google X. Avec une fonction similaire, Liam Maxwell, le CTO du Royaume-Uni, est à l’origine de l’initiative gov.uk qui transforme le gouvernement en plateforme digitale. 

Dans son livre, Le prochain Google sera suisse (à dix conditions), le conseiller national Fathi Derder a pris cette direction en proposant la création d’un secrétariat d’Etat au numérique. Interrogé, il précise d’emblée que c’est un ballon d’essai. «Peu importe la forme que cela prendra en définitive. Ce que je constate, c’est que ce que nous avons ne fonctionne pas. Il n’y a pas de vision transversale de la question numérique au niveau fédéral.»

La conseillère fédérale Doris Leuthard faisait le même constat en 2010. Elle a alors lancé un eEconomy Board présidé par le CEO de Microsoft Suisse. Cette structure, introuvable aujourd’hui sur Google, n’a pas produit grand-chose de tangible en dehors de quatre communiqués. Le numérique continue d’être partagé entre de grands services
comme le Detec, le Seco ou bien encore l’Unité de pilotage informatique de la Confédération (UPIC). Cela conduit à des aberrations comme de confier l’open data (le libre accès des donnés publiques) aux archives fédérales. 

Face à cette situation, des acteurs comme le professeur Morin, la présidente de Lift, Abir Oreibi ou l’entrepreneur zurichois Hannes Gassert ont tenté de faire remonter le débat autour d’une politique cohérente de la Suisse en matière de numérique en cette année d’élections avec la plateforme numirich.ch, puis govfaces. Sans succès, comme en convient Hannes Gassert, le débat étant dominé par la question des «étrangers», qu’ils soient de Bruxelles ou d’Alep. 

Naturellement, la Suisse n’a pas à imiter les pays qui se sont dotés d’un chief technology officer. Qu’importe sans doute que le CTO britannique soit à l’origine d’un groupe de facilitateurs au sein du régulateur FSA qui magnétise les fintechs à Londres, que Megan Smith impose l’apprentissage du code informatique aux petits écoliers américains, ou que le commissaire Ansip supprime le roaming. Reste que vu les bouleversements qu’elle provoque, la question numérique mérite plus en matière de leadership que le «Comité de pilotage interdépartemental Société de l’information» dont se contente le Conseil fédéral. 

«La fin du roaming est le premier résultat de notre stratégie digitale»

Ex-premier ministre d’Estonie, Andrus Ansip est vice-président de la Commission européenne en charge du «single digital market». Interview.

Quel genre d’obstacles la stratégie numérique de l’UE tente-t-elle de surmonter?

Certains sont techniques, d’autres administratifs ou juridiques. C’est par exemple la différence de vitesse des connexions internet quand vous voyagez à travers l’Europe. Il y a des disparités techniques qui empêchent les réseaux et les outils de communication de bien fonctionner ensemble parce que les normes utilisées sont différentes. Enfin, il y a des règles nationales différentes dans les 28 pays de l’UE comme le droit d’auteur ou le droit de la consommation.

Nous envisageons de corriger tous ces problèmes qui freinent le développement d’un véritable marché numérique unique et, derrière, la compétitivité de nos start-up. C’est pour maintenant. Les décisions pour mettre fin aux frais d’itinérance sont en cours de finalisation et ce sera le premier résultat tangible. Le 15 juillet 2017, le roaming sera aboli dans l’UE.

Qu’attendez-vous de cette abolition?

Cela encouragera l’utilisation transfrontalière du mobile et contribuera à faciliter l’accès transfrontalier au flux de données. C’est un coup de pouce pour de nouveaux services innovants dans un internet libre et ouvert sans blocage et sans limitation des services pour les consommateurs.

Nos start-up européennes ont encore du mal à faire croître leurs activités à l’échelle du continent et à tirer le meilleur parti d’un marché de plus de 500 millions de consommateurs. Or personne ne crée plus d’emplois que ces start-up. C’est pourquoi tout ce que nous faisons vise à les soutenir en les aidant à aller au-delà de leurs frontières nationales.

En ce qui concerne les données, il y a une tension entre la protection de la vie privée et l’exploitation du big data. Où vous situez-vous?

Notre stratégie reconnaît la nécessité d’aller de l’avant avec les données. Trop souvent, les Européens sont inquiets lorsqu’on parle de données. Ne perdons pas de temps à avoir peur. Construisons plutôt une économie de données ouverte et dynamique. Voilà pourquoi, l’année prochaine, nous allons présenter des initiatives pour libéraliser la circulation des données en Europe.  

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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