Bilan

Startups suisses, les conditions pour réussir

Conseils aux entrepreneurs et inventaire des lois à améliorer avec David Delmi, fondateur de Hardah.

Fondateur de Hardah, David Delmi a été désigné "digital shaper" par Digitalswitzerland sur une centaine de candidats helvétiques.

Fonder une startup basée sur l’économie numérique aujourd’hui, c’est souvent devenir un entrepreneur permanent, qui fait évoluer son modèle d’affaires en temps réel, à la vitesse où émerge et s’affine la demande. En témoigne le jeune entrepreneur David Delmi, fondateur de Hardah. D’un portail web personnalisable, sa plateforme se déclinera dès 2018 en Hardah One, une application qui permet de consulter les images et d’explorer du contenu sur des réseaux comme Instagram; et en Hardah Business, sorte de Google Drive 100% suisse, destiné aux entreprises.

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Ce dernier développement permet de partager documents, tâches, messages et vidéoconférences. En attendant de percer, le fondateur, diplômé des HEC Lausanne, qui détient à 100% sa boîte, ne gagne pas encore sa vie de son business et complète ses revenus avec du digital consulting de haut niveau.

Peut-on réussir en tant que startup en Suisse, et quels sont les obstacles? «Pour que les capitaux-risqueurs trouvent du potentiel dans votre modèle, il faut démontrer une grande réussite dans le digital grand public, de type WhatsApp», explique David Delmi, qui a été élu «digital shaper» par Digitalswitzerland parmi 14 Romands, sur 100 Suisses. Dans ce cadre, il est allé en délégation à Berne transmettre les idées du terrain qui pourraient aider la Suisse à faire mieux pour les startups.

Trois raisons pour rester en Suisse

L'entrepreneur partage son expérience: «Pour réussir avec une application, il faut cibler les réseaux sociaux, et en particulier les campus universitaires: c’est plurinational, multilingue. C’est là qu’ont été lancés Snapchat et Instagram». Se faire adopter par des communautés actives de par le monde, tel est l'enjeu, conseille-t-il. «Les lancements restent trop territoriaux ou régionaux. Or un blogueur thaïlandais peut tomber sur votre appli, et la Thaïlande devient un de vos plus importants marchés». 

Malgré l'exiguïté du marché suisse, David Delmi continue d’y travailler. «Si je ne croyais pas à la Suisse, je serais allé à la Silicon Valley. Je ne l’ai pas fait pour trois raisons: je veux entrer sur le marché chinois, et l’amitié sino-suisse constitue un avantage. Ensuite, la confidentialité des données est mieux assurée en Suisse. Enfin, il y a moins de compétition sur le marché digital ici: on attire moins l’attention en Suisse, et c’est un très bon marché test pour le lancement européen, car il est multilingue». Convaincant. 

Reste que la Suisse n’est pas idéale pour le financement. Ici, ce sont toujours avant tout les technologies médicales et la biotech qui lèvent le gros des capitaux. «Et même pour eux, observe David Delmi, la transition vers le marché est difficile». Plus généralement, il relève le retard considérable qu’a la Suisse dans la digitalisation, et le manque de soutien politique stratégique dans ce domaine. Le cadre légal, en particulier, n’est toujours pas très favorable. Ainsi, il cite le Code des obligations, et son article 725 sur le surendettement des entreprises: «si vous avez plus de la moitié du capital constitué de dette, vous êtes considéré en situation de surendettement.

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Or il est normal pour une startup à 30'000 francs de capital d’avoir 15'000 francs de dette. Mais celles qui sont dans ce cas se voient mises en redressement et en faillite. Et doivent ensuite trouver le moyen de se relancer». Un stigmate dans leur CV, car il est difficile d’obtenir un prêt bancaire quand le nom de l’entreprise est associé à une faillite. Pour David Delmi, le mieux serait de modifier ces lois en fixant un palier, qui exclurait par exemple les entreprises ayant moins de 1 million de chiffre d’affaires. 

Il souligne à cet égard l’importance d’établir des règles plus globales sur la numérisation, la protection des données, et l’éthique dans leur usage en vue d’avoir des normes internationales pouvant servir de base commune à tous les pays. Une «Geneva digital convention» qui permettrait de clarifier le cadre actuel, «très flou», par exemple dans le cas des cryptomonnaies. Mais aussi dans le cas de la protection des données. «La loi sur la protection des données a son lot d’incertitudes», explique l’entrepreneur.

«Si on a un serveur suisse mais avec clients européens, la loi européenne sur la protection des données (GDPR) s’applique. Si j’anonymise les données, est-ce qu’elle s’applique? Ou seul le caractère géographique est-il important? Le flou réside dans l’application, et le Conseil fédéral ne s’en rend pas bien compte». Or ces règles vont concerner non seulement les startups mais aussi les très grand groupes, et les amendes peuvent aller jusqu’à 4% du chiffre d’affaires.

Le danger du surendettement

Dans la fiscalité, on le sait, il y a aussi matière à réformes. «Ce qui nous avait fait très peur était la taxation des levées de fonds, proposée par les parlementaires zurichois, qui était une aberration totale. Que le législateur émette une telle idée démontre l’incompréhension de notre métier». Pour David Delmi, il faudrait déjà simplifier la fiscalité des startups. «Certains perdent énormément de temps sur leur déclaration, et à la fin ne paient pas d’impôt car ils font des pertes.

Il y a parfois aussi le danger du surendettement. Il faut alors jongler entre le privé et l’entreprise pour éviter des situations de surendettement, et parfois faire des contrats à notre nom propre au lieu de les faire au nom de l’entreprise; dès lors, le fondateur met sa personne en jeu alors qu’il est derrière une structure juridique censée le protéger». Sa proposition: ne pas taxer le bénéfice les premières années, s’il est réinvesti et sert d’autofinancement. 

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Zaki Myret
Myret Zaki

RÉDACTRICE EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

En 1997, Myret Zaki fait ses débuts dans la banque privée genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie. Puis, dès 2001, elle dirige les pages et suppléments financiers du quotidien Le Temps. En octobre 2008, elle publie son premier ouvrage, "UBS, les dessous d'un scandale", qui raconte comment la banque suisse est mise en difficulté par les autorités américaines dans plusieurs affaires d'évasion fiscale aux États-Unis et surtout par la crise des subprimes. Elle obtient le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. En janvier 2010, Myret devient rédactrice en chef adjointe du magazine Bilan. Cette année-là, elle publie "Le Secret bancaire est mort, vive l'évasion fiscale" où elle expose la guerre économique qui a mené la Suisse à abandonner son secret bancaire. En 2011, elle publie "La fin du dollar" qui prédit la fin de la monnaie américaine à cause de sa dévaluation prolongée et de la dérive monétaire de la Réserve fédérale. En 2014, Myret est nommée rédactrice en chef de Bilan.

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