Bilan

Sports d’hiver: la guerre des stations

Face à une concurrence qui se durcit, les stations, telles Zermatt ou Andermatt, comptent investir massivement pour moderniser leurs infrastructures touristiques. Leurs projets divisent.
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  • Première étape du grand complexe touristique lancé à Andermatt: l’inauguration de l’Hôtel The Chedi.

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  • Les investissements prévus à Zermatt atteignent 1,2 milliard de francs...

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  • ... contre 200 millions dans la région de la Jungfrau...

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  • ... et 600 milions dans les Alpes vaudoises, qui envisagent une nouvelle liaison entre les Diablerets et Glacier 3000.

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  • Dominique de Buman

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Les derniers nuages flottent entre ciel et terre. Des skieurs dévalent les pentes vertigineuses du Gemsstock, un sommet qui culmine à près de 3000 m d’altitude. Dans le village d’Andermatt, le train du Matterhorn Gotthard Bahn commence à grimper en direction du col de l’Oberalp.

C’est dans ce massif que l’Egyptien Samih Sawiris s’apprête à construire de nouvelles installations afin de relier la station uranaise à celle de Sedrun dans les Grisons (lire ci-contre). Objectif: créer un vaste domaine de 125 km de pistes d’ici à 2016.

Pour conduire ce projet, le promoteur du nouveau complexe touristique d’Andermatt (6 hôtels, 490 appartements et 25 chalets), dont la première étape vient de se terminer avec l’inauguration de l’Hôtel The Chedi (5 étoiles), peut s’appuyer sur un homme d’expérience.

Son nom: Peter Furger. Le consultant valaisan a déjà restructuré de nombreuses sociétés de remontées mécaniques. Alors qu’il envisageait de prendre sa retraite, l’homme est revenu sur sa décision.

Il est enthousiaste: «Les stations qui gagnent sont surtout celles qui relient leurs domaines skiables. Leur taille est devenue un critère important dans le choix de la destination.» 

Mais, à Andermatt, tous les habitants ne partagent pas cette opinion. «Les uns applaudissent car c’est bon pour les affaires. Les autres craignent un afflux massif de touristes et une hausse des prix des logements», témoigne une jeune femme qui prend sa pause de midi.

A la gare, le Glacier Express démarre poussivement en ce début d’après-midi de février vers le Valais. Trois heures plus tard, il atteindra Zermatt. Là-bas aussi, on se projette dans le futur.

Pour continuer de surfer sur le succès qu’ils connaissent depuis des décennies, les acteurs de la station haut-valaisanne ont décidé de procéder à des investissements très importants au cours des prochaines années (lire en page 28). 

Parmi ceux-ci figure la construction d’une télécabine à la frontière italo-suisse dans la région du Petit-Cervin. Aujourd’hui, seuls les skieurs peuvent relier les stations de Cervinia et de Zermatt. Demain, les randonneurs et les excursionnistes se joindront à eux pour franchir la montagne.

«Un des objectifs de notre stratégie consiste à nous tourner vers l’Italie. Cette installation doit nous permettre d’attirer les clients asiatiques qui séjournent à Milan au cours de leur périple européen», explique Daniel Luggen, directeur de Zermatt Tourisme. 

Un contexte très difficile

Aujourd’hui, les stations de sports d’hiver de l’arc alpin se livrent à une véritable guerre pour accroître, sinon pour conserver, leur part de marché. Les investissements consentis par les plus téméraires peuvent se répercuter négativement sur les plus frileux. 

Ainsi, en Suisse centrale, Engelberg craint-elle fortement que le développement d’Andermatt ne se fasse à ses propres dépens.

Le sang de ses responsables n’a fait qu’un tour lorsqu’ils ont appris que les collectivités publiques comptaient soutenir financièrement les nouvelles installations de la station uranaise qui pourrait attirer la même clientèle suisse et internationale qu’ils convoitent eux aussi. 

La Société des remontées mécaniques Engelberg-Trübsee-Titlis a envisagé de saisir la Commission fédérale de la concurrence (Comco) afin que celle-ci examine la conformité des subventions de 48  millions de francs versées par les cantons d’Uri et des Grisons ainsi que par la Confédération pour faciliter la création du domaine skiable de Skiarena Andermatt-Sedrun.

Mais ils se sont finalement rendu compte que la Comco n’a aucune compétence pour se pencher sur les aides étatiques.

Alors qu’Andermatt veut devenir une station à la mode et que Zermatt se bat pour maintenir sa réputation de destination mondiale, le contexte dans lequel évolue le tourisme hivernal est très difficile.

La concurrence n’oppose pas uniquement les stations entre elles, mais aussi les Caraïbes, la Thaïlande ou les Maldives à Verbier ou Saint-Moritz. 

Dans notre pays, ce sont les cantons du Valais, des Grisons et de Berne qui sont touchés car ils représentent, à eux seuls, environ 80% du volume d’affaires.

De surcroît, les stations tirent surtout leurs recettes lors de la saison hivernale (les quatre cinquièmes des revenus des remontées mécaniques) et des clients d’origine étrangère (50% des journées skieurs en Suisse, 66% en Autriche et 28% en France).

Or la Suisse ne cesse de perdre du terrain. Chaque année, le consultant Laurent Vanat compare les résultats obtenus par les destinations. En mai prochain, il publiera sa bible intitulée International Report on Snow & Mountain Tourism 2014.

En primeur pour Bilan, le Genevois livre ses conclusions. Elles ne sont pas fameuses (lire l’infographie à la page 31).

Entre 2006-2007 et 2012-2013, le nombre de journées skieurs n’a que légèrement progressé en Suisse (+5%), tandis qu’il a fortement augmenté en Autriche (+24%) et en France (+20%).

Le chiffre d’affaires des remontées mécaniques s’est envolé de 45% en Autriche, de 39% en France, mais seulement de 12% en Suisse. 

De même, selon l’Office fédéral de la statistique, les nuitées hôtelières ont chuté dans les plus grands lieux de villégiature comme Davos, Saint-Moritz, Arosa, Grindelwald, Lauterbrunnen ou Zermatt.

Et aucune station helvétique ne figure non plus dans le dernier classement des destinations publié récemment par l’institut de recherche BAK Basel. Un ranking largement dominé par les stations autrichiennes (elles prennent les quatorze premières places). Et les destinations suisses?

On ne connaît pas leur rang. La question est si sensible qu’à la demande des mandataires (le Secrétariat d’Etat à l’économie et plusieurs cantons touristiques), BAK Basel n’a pas pu indiquer leur rang. On sait uniquement que Zermatt est la mieux placée devant Scuol (GR).

La Suisse au pied du mur

Face à ces résultats, les instances politiques et économiques qui s’occupent de la branche ne cachent pas leurs préoccupations.

«Ces chiffres nous inquiètent. Nous sommes conscients du défi structurel que doivent relever les acteurs touristiques», relève Ueli Grob, collaborateur scientifique au Secrétariat d’Etat à l’économie. 

«Ces résultats ne nous surprennent pas. Ils sont la conséquence d’un développement qui ne nous plaît pas et résultent pour une partie de la force du franc», observe Alain Suter, porte-parole de Suisse Tourisme.

Certes, l’appréciation de la devise helvétique a joué un mauvais tour à cette activité en renchérissant les séjours en comparaison internationale, mais les difficultés structurelles de la branche sont identifiées depuis longtemps.

Elles frappent l’ensemble des acteurs: des investissements insuffisants dans le renouvellement et la modernisation des remontées mécaniques, une structure d’hébergement inadaptée avec un nombre beaucoup trop élevé de résidences secondaires ou autrement dit de lits non commercialisés, des hôtels mal positionnés sur le marché et parfois non classés.

Dans son étude, BAK Basel indique que «les chiffres relatifs à l’offre d’hébergement montrent que l’industrie touristique est pénalisée par la forte proportion de «lits froids».

Dans de nombreuses régions de villégiature, la quote-part de résidences secondaires dépasse les 50%. Par ailleurs, l’hôtellerie ne constitue qu’une proportion mineure de l’offre.»

Par exemple, celle-ci avoisine 10% en Valais et reste inférieure à 20% dans l’Oberland bernois et dans les Grisons. A l’inverse, elle grimpe entre 35 et 40% au Tyrol et dans le Vorarlberg autrichien.

La Suisse a aussi accumulé beaucoup de retard dans le renouvellement des remontées mécaniques. Par exemple en Valais.

Appelée par ce canton pour analyser cette branche, l’entreprise de consulting Grishconsulta a posé un diagnostic sans appel dans un rapport publié en novembre 2012. 

«La structure d’âge des remontées mécaniques fait apparaître une vétusté crasse de nombreux domaines skiables: près de deux tiers des quelque 400 installations ont été construites avant 1989 et sont donc déjà en service depuis plus de vingt-trois ans. Depuis 2000, 72 nouvelles installations ont été construites (6,5 installations par an); mais en supposant une durée de vie moyenne de vingt ans, le Valais devrait construire au moins 20 nouvelles installations par an. Autrement dit, la vétusté du parc d’installations persistera.»

La Suisse est donc au pied du mur. Alors que faire? Dans un discours au ton incantatoire qui reste encore dans les mémoires de ceux qui l’ont entendu, Philippe Rubod, directeur de Crans-Montana Tourisme, a donné au printemps 2012 quelques pistes valables non seulement pour sa station, mais aussi pour l’ensemble de la branche: «Tout commence par le client, tout ramène à lui, et lui seul crée la richesse, les emplois, les bénéfices, les investissements. Notre seul et unique avenir touristique, c’est donc le client.»

Selon Philippe Rubod, celui-ci est dés-ormais «stressé, très informé, impatient, nomade, infidèle, imprévisible, négocie toujours les prix, vit selon des horaires variables, fait confiance avant tout aux marques, recherche l’expérience et la nouveauté, réserve et annule en last minute. Et comme il a très peu de temps pour ses vacances, chèrement payées, il veut profiter de tout, et tout de suite, sans perdre de temps, depuis la toute première jusqu’à la toute dernière seconde de son séjour!»

En conséquence de quoi, insiste Philippe Rubod, «il veut des infrastructures ultramodernes, il veut du service, il veut de la flexibilité et, quand il réclame, il veut qu’on l’entende et, enfin, il veut du faire savoir. Et le faire savoir, c’est le marketing de la destination, c’est la promotion de la marque et de l’image (de la station) qui doit s’intensifier et s’exporter pour ne pas disparaître.» Autant dire que les destinations helvétiques ont du pain sur la planche.

Davantage de lits chauds

Pour tenter d’inverser la tendance négative, les acteurs se battent et investissent. Dans l’hôtellerie, on mise sur le haut de gamme.

Cet hiver, de nouveaux établissements ont ouvert leurs portes: Stilli Park à Davos, Privà Alpine Lodge à Lenzerheide, Hôtel Nendaz 4-Vallées à Nendaz, le W à Verbier. 

D’autres ont été complètement rénovés à Crans-Montana, Davos et Grindelwald. Puis, au cours de cette année, la Mer de Glace et le 51 Degree Luxury Resort seront inaugurés, respectivement à Nendaz et à Loèche-les-Bains. 

A Crans-Montana, pénalisée par la transformation de nombreux hôtels en appartements, la capacité hôtelière devrait progresser de quelque 900 chambres dans les dix prochaines années à condition que les projets en cours d’élaboration se concrétisent. 

De même, à Andermatt, Samih Sawiris poursuivra la construction de son gigantesque site touristique. En contrôlant à la fois les domaines skiables et l’hébergement, l’Egyptien crée une station plus ou moins intégrée verticalement. Un atout important pour vendre des forfaits.

Pour le consultant Peter Furger, il n’y a pas de doute possible. «La compétitivité des stations passe par une augmentation, indispensable, des lits chauds. Ces derniers permettent surtout d’accroître la fréquentation des remontées mécaniques et donc de leur assurer la rentabilité nécessaire afin qu’elles puissent procéder aux investissements destinés à l’amélioration de l’offre touristique», explique le Haut-Valaisan de Viège.

De leur côté, les remontées mécaniques tentent, elles aussi, de renverser la vapeur. Dans les Grisons et en Valais, trois stations ont ouvert de nouvelles liaisons cet hiver.

Les domaines skiables d’Arosa et de Lenzerheide, de même que ceux de Zinal et de Grimentz, sont désormais reliés par un téléphérique, alors qu’une telle infra-structure permet, au pied de Verbier, de rejoindre Bruson depuis Le Châble.

Outre à Andermatt et à Zermatt, de gros investissements sont attendus dans plusieurs régions du pays.

Dans les Alpes bernoises, les Chemins de fer de la Jungfrau prévoient de construire une télécabine entre Grindelwald et Eigergletscher au-dessus de la Petite-Scheidegg afin de raccourcir le temps de parcours vers le Jungfraujoch et de fluidifier le transport des passagers (lire page 32). 

Dans les Alpes vaudoises, les neuf communes qui la composent attendent avec impatience le verdict du Conseil d’Etat relatif au concept «Vision Alpes vaudoises 2020».

Au total, quelque 600  millions d’investissement sont prévus pour remettre Château-d’Œx, Leysin, les Diablerets et Villars-sur-Ollon au cœur de la compétition internationale (lire page 30). 

En Suisse centrale, les stations d’Engelberg-Titlis, de Melchsee-Frutt et d’Hasliberg cherchent à fusionner leurs sociétés et à relier leurs installations pour créer un domaine skiable de 210  kilomètres de pistes.

En Valais, dans le val d’Anniviers, on réfléchit à une liaison entre Evolène et le domaine des 4-Vallées et ses 400  kilomètres de pistes de ski. A Crans-Montana, on regarde vers la Lenk, Anzère et Loèche-les-Bains.

«Nous n’avons encore procédé à aucune pré-étude, mais nous savons qu’une liaison avec l’une ou l’autre de ces stations est presque inévitable à terme même si celle-ci pose d’énormes défis à la fois technique et environnemental», constate Philippe Magistretti, président du conseil d’administration des remontées mécaniques de Crans-Montana-Aminona.

Même Sion pourrait devenir une station de sports d’hiver comme Grenoble en France ou Innsbruck en Autriche. Le chef-lieu cantonal planifie actuellement la construction d’un téléphérique pour rejoindre les 4-Vallées via Veysonnaz.

Une liaison qui profiterait aux deux parties. «Nous déposerons prochainement une prédemande de concession auprès de l’Office fédéral des transports. Puis nous préparerons notre business plan», précise le président de ville Marcel Maurer.

Pour le consultant Peter Furger, les stations helvétiques ont enfin compris la nécessité de relier leurs infrastructures. «La création de liaisons est vitale pour résister à la concurrence et pour faciliter la diversification de l’offre.»

L’entreprise de consulting Grishconsulta ajoute: «Pour se maintenir dans la compétition internationale, les remontées mécaniques se voient contraintes d’exploiter les synergies, de former de plus grandes entités et ainsi de mettre fin à la compétition locale.»

D’autres doutent de cette course à la taille critique et à la modernisation effrénée des remontées mécaniques.

«Même si nous ne nous opposons pas d’emblée à tous les projets d’extension, nous avons l’impression que ces centaines de millions d’investissement ressemblent à une fuite en avant», dénonce Nicolas Wüthrich, porte-parole romand de Pro Natura.

«A Andermatt et dans les Alpes vaudoises, on prévoit d’ajouter des câbles, mais pas ou peu de nouvelles pistes de ski. Les investissements projetés seront-ils vraiment rentables?» se demande le consultant Laurent Vanat. 

Lequel constate aussi que «certains responsables des sociétés de remontées mécaniques ont tendance à fantasmer comme les visiteurs du Salon de l’auto lorsqu’ils doivent moderniser leurs installations. Ils choisissent trop souvent des installations disposant du maximum d’options. Faut-il vraiment remplacer les téléskis par des télésièges disposant de sièges chauffants? Je ne suis pas certain que ce soit le bon choix.»

Un sujet sensible

Ces remarques et ces doutes déplairont probablement à certains. Dans l’arc alpin, le développement du tourisme reste toujours un sujet très sensible.

Les acteurs sont parfois très affectés par les critiques qui peuvent émaner non seulement des défenseurs de l’environnement mais aussi des médias. 

Exemple: en 2013, Bilan s’interroge dans une nouvelle édition du Gaspi d’or sur les dépenses prévues pour la mise en réseau des destinations des Alpes vaudoises, d’autant plus que celle-ci sera financée pour une partie par les collectivités publiques.

Le magazine dénonce en particulier la création envisagée d’une liaison par téléphérique entre Leysin et Villars-sur-Ollon via le Roc-d’Orsay.

Dans le quotidien 24  heures, Charles-André Ramseier, syndic de Château-d’Œx, dénonce «une vraie démolition, dépourvue de toute analyse, de l’ensemble du travail qui a été fait».

De son côté, Jean-Marc Udriot, président de la Communauté d’intérêt touristique des Alpes vaudoises, parle d’un article «scandaleux» qui «ne rend pas service à une région qui essaie de se prendre en main». 

Or quelques mois plus tard, les neuf communes de la région renoncent à cette liaison, jugée par le même Jean-Marc Udriot, «politiquement compliquée, financièrement irréalisable et écologiquement catastrophique».

Pour Daniel Luggen, «le risque d’une course au gigantisme dans les stations helvétiques existe pourtant. Il ne faut pas le minimiser. Car personne ne peut prédire avec certitude comment le marché évoluera dans vingt ans. Mais une chose est sûre: plus les domaines skiables sont situés à une altitude élevée, plus les chances de succès sont importantes.»

C’est aussi l’avis de Jean-Daniel Mudry, membre du conseil d’administration de Zermatt Bergbahnen: «Il faut investir là où nous pourrons skier dans dix ans et pas en dessous.»

Plusieurs régions helvétiques résisteront en effet mieux que d’autres au réchauffement de la planète annoncé par les climatologues. Les stations des cantons des Grisons et du Valais sont les mieux positionnées car elles disposent de domaines skiables suffisamment élevés. 

Avec un réchauffement de 2  degrés, les experts de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) ont calculé que l’enneigement est assuré à 100% en Valais et à 97% dans les Grisons contre seulement à 57% et à 48% dans les régions autrichiennes du Tyrol et du Vorarlberg.

A l’inverse, le réchauffement risque de condamner ou de pénaliser les activités des stations de moyenne altitude. Or ce sont sur leurs pistes, plus ou moins proches de leur domicile, que les parents commencent à initier leurs enfants à la pratique du ski.

Si cette dernière venait à diminuer encore plus fortement qu’aujourd’hui, elle se répercuterait négativement sur la fréquentation des domaines d’altitude.

Ce risque est d’autant plus pris très au sérieux par les instances dirigeantes de la branche que les jeunes ont tendance à déserter les champs de neige.

Président de la Fédération suisse du tourisme et des remontées mécaniques suisses, le conseiller national démocrate-chrétien Dominique de Buman a déposé une motion en juillet 2013 afin que la Confédération encourage les sports d’hiver (semaines sportives, camps de ski, etc.).

Selon le député fribourgeois, «le nombre d’enfants et de jeunes qui pratiquent le ski ou le snowboard a fortement baissé ces dernières années, alors qu’ils sont les futurs adultes qui manqueront demain dans les stations de sports d’hiver.»

Miser sur les marques

De l’avis de nombreux acteurs et observateurs de la branche, le tourisme helvétique doit aussi miser sur l’existence de marques. Par exemple Zermatt ou Davos ou encore Crans-Montana. Encore faut-il les promouvoir.

Sous l’impulsion de Philippe Rubod, cette dernière station dispose de représentations en Grande-Bretagne et dans les pays du Golfe. S’y ajouteront bientôt deux antennes en Chine, voire peut-être en Russie dans les prochaines années. 

De leur côté, les six communes du Haut-Plateau devraient annoncer l’engagement d’un collaborateur chargé de la promotion économique. Objectif: convaincre les capitaux étrangers d’investir dans la station.

Avec ses bons résultats, l’Autriche est-elle l’exemple à suivre pour la Suisse? Notre voisin a massivement investi dans l’extension des domaines skiables, les liaisons entre les stations, l’hébergement haut de gamme et l’enneigement artificiel.

Il compte à la fois des destinations haut de gamme et des stations familiales. La chaîne des services est particulièrement efficace: elle permet d’offrir à la clientèle des packages comprenant le logement et les forfaits de ski.

La concentration des forces au niveau de la promotion donne aux stations une force de pénétration sur les marchés à conquérir très performante en comparaison internationale.

Les moyens financiers mis à disposition de la branche sont importants. Dans l’hôtellerie, «là où la Société suisse de crédit hôtelier garantit principalement des prêts de rang subordonnés, l’Österreichische Hotel- und Tourismusbank peut par exemple également accorder des contributions à fonds perdu et des cautions, tout en proposant en outre des services, notamment de conseil», indique la Confédération dans un rapport publié en juin 2013 sur la situation structurelle du tourisme helvétique. 

Les remontées mécaniques bénéficient aussi d’un soutien important. «En Autriche, elles investissent la moitié de leur chiffre d’affaires dans de nouvelles installations ainsi que dans leur renouvellement. Or leur cash-flow moyen doit tourner autour de 25 à 30%. En mettant la différence, les collectivités publiques faussent la concurrence», estime Laurent Vanat.

C’est la question de l’engagement de l’Etat qui divise les acteurs en Suisse. «Oui, l’Autriche est un exemple à suivre parce que la qualité de l’accueil et celle de l’hébergement sont bonnes. Non, car les investissements reposent surtout sur l’aide de l’Etat», estime Dominique de Buman (lire son interview ci-contre).

D’autres parlementaires ne partagent pas ce point de vue. Ils estiment que la Suisse devrait s’inspirer du rôle joué par les collectivités publiques autrichiennes. Leur objectif: la création d’une banque du tourisme.

Parmi ceux qui soutiennent cette idée figure le conseiller aux Etats valaisan Jean-René Fournier. Dans un face-à-face publié par Bilan en 2012, il écrivait qu’«un partenariat Confédération, cantons, grandes institutions bancaires du pays devrait pouvoir trouver le chemin d’un instrument de crédit capable de mettre à disposition du secteur les moyens financiers si nécessaires à sa mise à jour et à son développement». 

Son contradicteur, le président d’HotellerieSuisse Guglielmo Brentel, objectait que «la mise en place d’une banque du tourisme n’est pas la bonne solution. Ce ne sont pas les structures ou les institutions qui doivent être au cœur du débat, mais les contenus. Les mesures prises par l’Etat doivent avoir pour but d’encourager l’entrepreneuriat plutôt que de soutenir les entreprises individuellement.»

Tournées vers l’Asie

Les stations helvétiques de sports d’hiver parviendront-elles à stopper leur déclin? C’est la question qui hante la branche.

Peter Furger en doute: «La Suisse s’est endormie sur ses lauriers. Malgré les investissements déjà effectués et annoncés pour les prochaines années, les stations helvétiques peineront à rattraper leur retard sur leurs concurrentes étrangères.»

D’autant que ces dernières continuent d’investir pour accroître leur attractivité. Autrement dit, l’écart ne sera pas facile à combler.

L’Autriche mise encore et toujours sur de nouvelles liaisons entre stations de sports d’hiver afin de créer d’immenses domaines skiables. 

En France, la huppée Courchevel avec ses 600 kilomètres de pistes et ses 18 hôtels haut de gamme investira quelque 170  millions de francs d’ici à 2019 dont 70% dans la construction de dix nouvelles installations de remontées mécaniques ainsi que dans la modernisation des infrastructures existantes.

Elle ouvrira aussi un centre aquatique doté d’un hôtel et d’une résidence lors de la saison hivernale 2015-2016. 

Depuis 2012, Avoriaz, sur le versant français des Portes-du-Soleil, dispose d’un espace aqualudique conçu par le groupe Pierre & Vacances Center Parcs. Lequel a agrandi son parc de locations d’appartements avec la construction de résidences moyen et haut de gamme. 

De surcroît, de nouvelles stations de sports d’hiver voient le jour en Europe centrale et viendront concurrencer les Alpes.

L’Asie constituera-t-elle la planche de salut des destinations helvétiques? Le potentiel de ce marché, à la fois pour les saisons hivernale et estivale, est énorme. Beaucoup y croient.

A Andermatt, le soleil disparaît derrière les sommets enneigés. Le drapeau suisse flotte sur la caserne militaire. Avec les touristes, les soldats rythment la vie de la station uranaise.

Dominique de Buman: «Le tourisme ne peut échapper aux règles du marché»

Pour le président des Remontées mécaniques suisses et de la Fédération suisse du tourisme, l’Autriche crée une distorsion de la concurrence.

Plusieurs stations de sports d’hiver prévoient des investissements très importants. Redoutez-vous une course au gigantisme?

Non. Ces investissements sont nécessaires pour au moins deux raisons. D’abord, le réchauffement climatique annoncé nécessite l’aménagement de domaines skiables à des hauteurs relativement importantes afin de garantir un enneigement de qualité pour attirer la clientèle.

Ensuite, plus les pistes sont situées à une altitude élevée, plus elles permettent la pratique du ski d’été. Ce qui contribue à l’amélioration de la rentabilité des remontées mécaniques. J’insiste sur le fait que ces réalisations doivent combiner les exigences économiques avec celles du respect de l’environnement.

La Suisse perd des parts de marché dans le tourisme hivernal. Comment inverser la tendance?

Les acteurs de la branche se doivent de vendre des prestations qui correspondent aux besoins de la clientèle. Les familles et le 3e âge constituent un potentiel de croissance important. Encore faut-il leur proposer des offres attractives.

L’Autriche est-elle un exemple à suivre?

Oui et non. Oui parce que la qualité de l’accueil et celle de l’hébergement sont bonnes. Non, car les investissements reposent surtout sur l’aide de l’Etat.

Celui-ci soutient le développement hôtelier et parahôtelier ainsi que celui des remontées mécaniques. L’Autriche crée ainsi une distorsion de la concurrence qui pénalise son voisin helvétique où le tourisme relève principalement du financement privé.

Soutenez-vous l’idée de créer une banque du tourisme en Suisse?

Cette branche doit rester une activité soutenue prioritairement par des investisseurs privés avec, le cas échéant, le versement de subventions publiques.

Le tourisme ne peut échapper aux règles du marché. Une banque du tourisme ne correspond pas aux besoins d’un secteur caractérisé par des métiers très différents les uns des autres. Je crains que la création d’une telle organisation ne devienne une usine à gaz ingérable.

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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