Bilan

SOS, la marine suisse prend l’eau

Le département de Johann Schneider-Ammann cherche à vendre 12 navires d’un armateur zurichois en difficulté, afin de combler un trou de cautionnement de 200 millions de francs.

«Monte-Rosa», l’un des quatre navires de SCT mis en vente par la Confédération.

 

Crédits: Mike Gorsky

C’est un secret d’état: un quart de la flotte suisse est à céder au meilleur prix. Matterhorn, Monte-Rosa, Breithorn ou Stockhorn, quatre navires transporteurs de produits chimiques appartenant à Swiss Chem Tankers (SCT) sont ainsi mis en vente par… le Département fédéral de l’économie et son Office pour l’approvisionnement économique. Il s’agit de combler un trou de 175 à 200 millions, somme correspondant au cautionnement de l’armateur zurichois Swiss Chem Schiffahrts, en grande difficulté.

Ce dernier gère aussi Enzian Ship Management, fondé par l’investisseur Hansjürg Grunder, dont 8 navires (sur les 12 qu’il détient) seraient également à vendre. La raison? La crise qui frappe la marine mondiale avec une Chine en perte de vitesse et une pléthore de navires. Porte-parole et consultant d’Enzian, Michael Eichmann est l’ancien fonctionnaire qui a dirigé l’Office pour l’approvisionnement économique.

En décembre, le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann a présenté à ses collègues un rapport catastrophique de la situation, au point qu’il devait rester confidentiel. Mais un initié a alerté l’Aargauer Zeitung, poussant Berne à déposer une plainte pénale pour violation du secret de fonction. Selon le journal, pour les 8 vraquiers d’Enzian, les offres d’achat se seraient élevées à 25 millions, un montant correspondant à 50% de leur valeur malgré le recours à un broker de Hambourg, Toepfer International. Les banques créditrices sont UBS, CS et PostFinance. L’acquéreur pourrait être suisse. L’an dernier, un autre armateur, le genevois Massoel (huit cargos dont le Martigny) se trouvait sous observation de la Confédération.

Le «Lausanne» construit au Japon

Depuis novembre dernier, toujours selon le même rapport confidentiel, les navires suisses n’arrivent à se maintenir à flot qu’avec l’aide du crédit de cautionnement de Berne. Le crédit cadre, qui s’élevait à 600 millions depuis 2002, a été augmenté à 1,1 milliard en 2008. Concrètement, la Confédération a octroyé des cautionnements qui s’élèvent aujourd’hui à 800 millions de francs: «La Berne fédérale encourt des pertes financières se montant à quelques centaines de millions de francs du fait du retrait de cautionnements, confirme le Département de l’économie. Dès l’été 2015, la Confédération a mis en place des mesures pour éviter ou minimiser ces pertes. Le public n’avait pas encore été informé, pour ne pas entraver la recherche de solutions et  minimiser autant que possible ses pertes financières.» 

Paradoxe de la situation: si jamais la marine suisse ne s’est portée aussi mal, jamais le pavillon suisse n’avait compté autant de navires  avec 50 cargos. La plus importante compagnie – Suisse-Atlantique à Lausanne – en gère 18, dont le St-Cergue et le Lausanne qui viennent de sortir d’un chantier naval japonais. 

Pourquoi autant de cargos? Les armateurs ont profité du crédit-cadre de cautionnement assuré par la Confédération. Il permet d’obtenir des prêts bancaires en dessous des taux du marché. Mais cet avantage concurrentiel ne suffit pas, à l’heure où un cargo peut perdre 33 000 dollars par jour d’exploitation. Le département de Johann Schneider-Ammann veut se séparer des 12 navires d’Enzian/SCT dans un délai de quatre à six mois, assure l’Aargauer Zeitung

Le Conseil fédéral a du même coup proposé au Parlement de ne plus renouveler le crédit-cadre de cautionnement à son échéance en juin 2017: «La crise qui touche la navigation mondiale est d’une gravité exceptionnelle par sa durée, indique Berne. Plus de 300 porte-conteneurs cherchent désespérément une cargaison.» Le désengagement devrait être progressif, les dernières garanties prenant fin en 2031: «Au pire, le maintien de 12 navires suffirait pour assurer l’approvisionnement de la Suisse en temps de crise», rassure Berne. Mais le pavillon suisse survivra-t-il? 

Grivatolivier
Olivier Grivat

JOURNALISTE

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Olivier Grivat est journaliste indépendant après avoir été rédacteur en chef adjoint de 24 Heures et travaillé 30 ans chez Edipresse. Licencié en droit, il s’est spécialisé dans les reportages et les sujets économiques (transports, énergie, tourisme et hôtellerie). Il a écrit plusieurs ouvrages, notamment sur la jeunesse suisse du roi de Thaïlande et la marine suisse de haute mer.

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