Bilan

SOS classe moyenne

Crise de la dette, plans de rigueur, retraites diminuées, érosion du pouvoir d’achat. La classe moyenne serait la première victime de la crise actuelle

Elle porterait le monde sur ses épaules. Elle serait l’Atlas sans lequel la stabilité des vieilles démocraties serait gravement menacée, la source à laquelle l’Etat providence s’abreuve. Investie de tant d’importance, la classe moyenne devrait faire l’objet de toutes les attentions, notamment politiques. Dans les grandes déclarations, c’est volontiers le cas. Des socialistes aux partis populistes de droite, tous s’adressent à elle, jurant d’être son vrai champion, celui qui défendra au mieux ses intérêts. Malgré cet empressement électoraliste, la classe moyenne grince des dents, de plus en plus déçue par l’inconsistance des belles promesses, incapables, selon elle, d’enrayer l’érosion rampante de son pouvoir d’achat. Elle claironne que c’est tout l’édifice sociétal qui s’effondrera puisqu’elle en est le ciment. Cette menace est brandie aujourd’hui dans les pays européens qui essuient le gros temps de la crise de la dette. En Espagne, mais en Grèce également. Les fonctionnaires, c’est bien connu, sont une composante essentielle de la classe moyenne. Alors quand on sabre dans leur salaire comme dans leur retraite, eux qui pratiquent parfois la banderole et le porte-voix pour défendre leurs acquis se laissent tenter par la stratégie du pavé, plus lourd, plus révolutionnaire. Si la Suisse n’a pas directement à souffrir de problèmes de dettes, elle ne vit pas à l’écart du monde. Et subit dès lors les répliques du tremblement de terre, aujourd’hui, tout comme en 2008 d’ailleurs. Une récente étude de l’Administration fédérale des contributions (AFC) a démontré que la dernière crise économique et financière avait fait reculer de 5,1% la fortune des Helvètes, soit une somme de 69 milliards de francs. Même si ce sont les plus riches qui semblent avoir encaissé les plus grosses pertes – leurs placements en bourse l’expliqueraient – la classe moyenne a elle aussi connu un recul d’autant plus notable qu’une baisse de sa fortune affecte plus sensiblement son niveau de vie. Selon la même étude, 26% des contribuables helvétiques déclarent disposer de moins de 1000 francs suisses d’épargne. Passe encore de ramer dans le présent si l’on est assuré de surfer dans le futur. L’ennui, c’est que l’avenir n’incite guère à l’optimisme. Non seulement, dès 2012, la rémunération des avoirs de la prévoyance professionnelle sera réduite à 1,5%, mais on se dirige inévitablement vers une baisse du taux de conversion du capital en rente selon le Conseil fédéral. Ne pourra-t-on jamais renouer avec l’époque bénie des Trente Glorieuses, qui marqua l’émergence de la classe moyenne contemporaine? A voir.

Difficile à définir

Pour peu que l’on gratte la surface des mots, c’est non seulement la réalité de l’existence d’une classe moyenne qui s’évapore, mais également l’évidence de sa paupérisation. «Il n’existe pas une définition de ce qu’est la classe moyenne, affirme Matthieu Leimgruber, chargé de cours en histoire économique à l’Université de Genève. Le sens du terme a d’ailleurs changé à travers le temps et sa définition même a toujours constitué un enjeu politique. C’est une catégorie tellement fourre-tout que l’on parle souvent de classes moyennes au pluriel.» Si cette dénomination résiste tant aux évidences, c’est que la classe moyenne fait les frais de sa nature géosociale. Entre riches et pauvres, il y a forcément un entre-deux qui se définit moins par ses qualités propres que par celles des extrêmes qui la bornent. Professeur d’économie à l’Université de Genève, Yves Flückiger en donne une illustration à travers une définition. Pour lui, la classe moyenne commence quand on n’a plus droit à certaines aides ou subventions de l’Etat (aux assurances-maladie ou encore au logement) et finit quand le barème fiscal cesse d’être progressif pour devenir proportionnel. Tout ce qui se trouve au milieu est donc… moyen. En 2010, le Beobachter a publié les résultats d’une large enquête. On y découvre que 54% des familles de la classe moyenne résident dans une maison pour l’achat de laquelle elles versent 1548 francs d’intérêt… en moyenne. Sur le front des revenus, elles gagnent entre 2450 et 5250 francs par tête. Pour un ménage avec deux enfants, on aboutit dès lors à une fourchette de revenu annuel comprise entre 103 000 et 244 000 francs. Parions que la limite inférieure est loin d’avoir le train de vie de la limite supérieure.

Stagnation des revenus

C’est sans doute la raison pour laquelle les statisticiens saucissonnent la classe moyenne en trois, classe moyenne inférieure, moyenne moyenne et moyenne supérieure, voire même en cinq ou en dix. Car il faut bien tenter d’appréhender cette réalité multiple, par exemple quand il s’agit de vérifier si la classe moyenne a réellement des raisons de se plaindre. C’est ce qu’a essayé de mettre en évidence le bureau BASS pour le compte de l’association Employés Suisse en 2010. Selon ses conclusions, la part relative des revenus disponibles (impôts, assurances-maladie et logement payés) de la classe moyenne prise dans son ensemble est restée constante de 2000 à 2005. Les amateurs du verre à moitié vide parleront plutôt de stagnation. BASS a également étudié la plus courte période qui va de 2006 à 2008 pour s’apercevoir que la classe moyenne semble y avoir laissé des plumes. En effet, les revenus des 20% des ménages les plus pauvres sont restés constants durant cette période tandis que ceux des 20% des ménages les plus riches progressaient de 34,1 à 34,7%. Cette augmentation n’a pu donc se faire qu’au détriment de la classe moyenne dont la part relative des revenus disponibles passe de 55,7 à 55,1%. Cette évolution est tellement ténue que l’on ne peut rien en conclure de définitif. De nouveaux chiffres devraient sortir au début 2012 qui diront si oui ou non la classe moyenne suisse s’appauvrit. Mais considéreront-ils les différences cantonales? Et par exemple les effets dévastateurs de la pénurie de logements sur l’arc lémanique et dans les grands centres urbains du pays qui se traduit par une envolée des prix de l’immobilier? Si la statistique tente de cerner la classe moyenne, les ménages s’y essaient aussi. Selon un sondage, 83% des Helvètes estiment y appartenir. Ce sentiment d’appartenance est encore plus fort aux Etats-Unis. Un résultat pour le moins confondant quand l’on se souvient que près de 45 millions d’Américains vivent en dessous du seuil de pauvreté.

Un manque de classe

«Cette catégorie ne se comporte pas comme une classe sociale. Ses membres ont un sentiment très personnel, centré sur leur propre condition», explique le sociologue de l’économie à l’Université de Genève, le professeur Sandro Cattacin. Cette distinction, la langue de Goethe la révèle bien plus efficacement que le français. On y parle de Mittelstand, une expression très Ancien Régime, qui fait écho à la notion de Tiers Etat. «Le terme de classe est par définition antagoniste, explique l’historien économique. Ses frontières sont fermées. Or la classe moyenne, c’est justement un entre-deux fluide, mal défini.» Le sociologue de l’économie à Genève va plus loin et parle du tiraillement quasi psychanalytique de la classe moyenne qui aspire avidement à l’élévation sociale tandis qu’elle ne craint rien plus qu’une éventuelle dégringolade économique. Cette peur serait comme inscrite dans ses gènes depuis que la fin des années 1970 a sonné le glas du fordisme et des Trente Glorieuses. «On est alors entrés dans l’ère du flexibilisme imposé par Thatcher et Reagan. Rien n’y est jamais acquis. Cette période marque aussi l’affaiblissement de l’Etat social favorable à la classe moyenne. Celui-ci se concentre désormais sur la lutte contre la pauvreté. Ce qu’il donne à la classe moyenne, il le reprend souvent de l’autre main. Que l’on pense à l’imposition des allocations familiales, par exemple. C’est anecdotique, mais ce genre de détail contribue au sentiment de la classe moyenne d’être pressée et délaissée.» Selon l’économiste français Alain Lipietz, ce changement de politique au début des années 1980 a bel et bien abouti à une transfiguration de la classe moyenne. Au point que le profil de la société en fonction du revenu ressemble désormais à un sablier. La classe moyenne se réduit comme peau de chagrin au profit des extrêmes. Cette forme contrarierait de plus en plus l’espoir d’ascension sociale. Or avec la fin de l’espoir naît la conviction de n’avoir plus rien à perdre, qui fait le lit des grands mouvements sociaux. Est-ce à cela que l’on assiste un peu partout en Europe? Ou n’est-ce qu’un feu de paille alimenté par la seule conjoncture? «Dans la plupart des pays industrialisés, il reste à la classe moyenne suffisamment de raisons pour croire encore à la possibilité de l’ascenseur social, estime le professeur Sandro Cattacin. Elle soutient dès lors encore le système.» Les pavés, ce sera donc pour plus tard.

Crédits photos: Fotolia

Pierre-Yves Frei

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