Bilan

Sortir du nucléaire? «La réalité a changé»

Electriciens et gaziers tirent la sonnette d’alarme: ils jugent l’objectif de Doris Leuthard de se passer du nucléaire dès 2050 «extrêmement ambitieux», voire pratiquement impossible.

Selon l’AES, en termes d’électricité, «la Suisse dépend fortement de ses voisins et ne peut pas avoir une vision isolée».

Crédits: Gaetan Bally/Keystone

Tout occupé à braquer le phare sur les grèves pour le climat, le monde médiatique a occulté l’appel lancé par les électriciens. Selon l’Association des entreprises électriques suisses (AES), «les études ne tiennent pas suffisamment compte, ou seulement dans les scénarios extrêmes, des évolutions qui se dessinent, telles qu’une décarbonisation accélérée et l’électrification de différents secteurs pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris».

Pour son président, le Fribourgeois Michael Wider, également directeur de la division production d’Alpiq à Lausanne, l’avenir n’est ni rose ni vert: «Le réseau suisse est interconnecté au niveau européen. La Suisse dépend fortement de ses voisins et ne peut pas avoir une vision isolée. Il va être très difficile d’atteindre les objectifs 2050, avec une Allemagne qui va aussi sortir du nucléaire et du charbon et les retards des Français dans l’abandon partiel ou la réfection de leurs centrales nucléaires. Quand on n’est pas seul maître à bord, il faut multiplier les «stress tests» et réfléchir en scénarios.»

Hypothèses trop optimistes

Selon l’AES, les études tablent sur une intégration de la Suisse dans le marché intérieur européen de l’électricité. Il s’agit d’hypothèses jugées très optimistes et il est urgent de prendre en compte la réalité qui a changé. La sécurité d’approvisionnement doit être analysée dans les situations extrêmes les plus variées et dans les six à douze prochaines années.

A l’échelle européenne, il faudrait tabler sur une nette diminution de la puissance existante des centrales à charbon (-95 GW) et des centrales nucléaires (-30 GW), en s’appuyant sur la politique énergétique et climatique des différents pays. Au plus froid de l’hiver, les consommateurs vont tirer plus de courant pour les chauffages d’appoint. C’est là que la sécurité de l’approvisionnement est en danger avec des centrales nucléaires débranchées. Lors de l’hiver 2016-2017, 33% des centrales nucléaires françaises étaient hors service: «L’Europe ne peut pas consommer plus d’énergie qu’elle n’en produit», avertit Michael Wider pour qui la Stratégie 2050 peut être jugée «extrêmement ambitieuse» à l’aune actuelle. Il évoque un «triangle des Bermudes» de la politique énergétique entre les trois points cardinaux: développement durable, sécurité de l’approvisionnement et lois du marché. «Tôt ou tard, il faudra que les Etats, y compris la Suisse, fixent leur priorité. En Allemagne, Angela Merkel soutient à hauteur de 30 milliards d’euros par an les énergies renouvelables et les mécanismes de capacité, en laissant au marché le soin d’équilibrer les comptes. Mais elle ne peut se baser que sur 2% d’hydraulique et une quinzaine de centrales à gaz pour produire de l’électricité d’appoint. Résultat des courses: le ménage allemand pouvait payer son kilowattheure 10 centimes d’euro en 2000. Il paie aujourd’hui 30 centimes, soit trois fois plus.»

«Parfois, je ressens un sentiment d’impatience devant le dilemme qui se pose, rajoute le président de l’AES. Au niveau mondial, près de 80% de la production énergétique est de source fossile et émet des quantités titanesques de CO2. Nos prédécesseurs ont eu la sagesse de construire des barrages qui nous fournissent 60% d’énergie renouvelable, il faut s’efforcer de les préserver.»

Michael Wider croit en revanche au photovoltaïque sur des toits industriels ou des maisons d’habitation: «On est capable aujourd’hui de produire des cellules pliables ou aux couleurs des tuiles. C’est le plus grand potentiel que je vois en Suisse. Mais les habitations continueront à se relier au réseau électrique pour être alimentées de manière régulière et payer ainsi cette prime d’assurance pour la sécurité d’approvisionnement.»

Michael Wider, président de l’Association des entreprises électriques suisses (AES). (Crédits: Dr)

Le gaz naturel à la rescousse

Directeur général de Gaznat à Vevey et président du Global Gas Centre associé au Conseil mondial de l’énergie à Londres, René Bautz partage le scepticisme des électriciens: «Il faudra sérieusement rediscuter des objectifs. Les hypothèses de base évoluent. On voit que cela prend plus de temps que prévu. On parle de plus en plus de décarbonisation et de tout-électrique. Le gaz peut être également une solution pour l’avenir, notamment en développant de petites unités de production de chaleur et d’électricité décentralisée dans des quartiers d’habitation ou des villas. La technologie du Power to Gas permet aussi d’utiliser les surplus d’électricité renouvelable, produits par exemple dans le nord de l’Europe et qui ne peuvent être consommés sur place pour les transformer en gaz de synthèse neutres en CO2

Dans les plans de Berne, il existait aussi des projets de centrales à gaz (jusqu’à 8) pour compenser la sortie du nucléaire. Après l’abandon de Chavalon dans le Chablais, racheté par Orllati, il reste le projet de Cornaux (NE) qui pourrait être réactivé. C’est l’équivalent d’une centrale nucléaire de Mühleberg. Les gaziers suisses songent toujours à du gaz naturel, progressivement remplacé par des gaz verts ou mixés avec l’hydrogène, mais c’est une question de coût de production.

La voiture à gaz devrait aussi faire sa place à côté des Tesla ou autres voitures électriques: «Elle est plus écologique, si l’on fait l’analyse de sa production jusqu’au recyclage. On devrait aussi la ravitailler le plus possible en gaz vert ou biogaz, qui représente quelques pour cent de la consommation globale. Il faut effectuer de nouveaux scénarios», estime René Bautz.

L’Europe a la chance d’avoir de grandes capacités de stockage de gaz. Des forages de reconnaissance seront réalisés près des galeries du gazoduc de Transitgas qui achemine le gaz d’Allemagne, de France et des Pays-Bas vers l’Italie à travers la Suisse. Quatre cavernes sont à l’étude à Oberwald (VS) pour y stocker des millions de mètres cubes de gaz naturel ou de gaz vert nécessaires à la transition énergétique.

Oliver Grivat

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