Bilan

Six femmes érigées en modèle universel

Venues des six continents, les entrepreneures récompensées par un Prix Cartier toucheront chacune 100 000 euros. Elles ont présenté des projets d’une très grande qualité.

Zurichoise installée au Caire, Sara-Kristina Hannig Nour livre des produits agricoles biologiques.

Crédits: Dr

«Grâce à ce prix, je vais pouvoir redoubler mes efforts afin d’informer le marché égyptien sur l’importance d’une nourriture saine, exempte de produits chimiques. C’est une immense joie.» En plus d’un évident charisme, la Suissesse Sara-Kristina Hannig Nour affiche aussi volonté et détermination. Lauréate du Cartier Women’s Initiative Award (CWIA) pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord doté de 100 000 euros, cette Zurichoise de 28 ans est mariée à un Egyptien et installée au Caire depuis 2010. 

En 2014, l’entrepreneure a lancé en Egypte un service de livraison de produits agricoles biologiques baptisé Sara and Lara’s Baskets, du nom de ses filles âgées de 3 ans et demi et 1 année. Cette petite-fille de paysan bernois supervise la culture biologique des fruits et légumes dans une exploitation qui emploie plus de 25 personnes. «Après la naissance de ma fille aînée, j’ai cherché des produits bios pour la nourrir et je me suis aperçue que ce créneau était inexploité en Egypte.» Elle s’est donc attelée à produire des fruits et légumes qui ont déjà séduit 200 familles abonnées à un panier hebdomadaire. Lors de la cérémonie de remise des CWIA 2017 à Singapour à la mi-avril, Sara-Kristina Hannig Nour dévoilait sa prochaine ambition: «D’ici à trois ans, j’aimerais étendre l’offre au niveau national et décupler la clientèle.» 

600 000 euros distribués

Avec pour vocation de soutenir des projets à fort impact social, les Cartier Women’s Initiative Awards affichent depuis leur lancement en 2006 un bilan réjouissant. Les entreprises lancées par les 58 lauréates des dernières éditions sont toujours en activité. Séduit par l’opération, Cyrille Vigneron, CEO de Cartier depuis janvier 2016, a décidé d’augmenter la rémunération des six prix attribués de 20 000 à 100 000 euros chacun. Dotée de 600 000 euros au total, l’initiative Cartier devient ainsi l’un des concours les plus importants du monde pour l’entrepreneuriat féminin, si ce n’est pour l’entrepreneuriat global.


A Singapour, Cyrille Vigneron a détaillé à Bilan les raisons d’être de cette compétition: «Les enquêtes montrent que les femmes rencontrent davantage de difficultés pour lever un financement et davantage de scepticisme face à leur projet. La valeur financière des prix et la visibilité apportée par le nom de Cartier se révèlent ainsi d’une utilité primordiale.»

Les CWIA sont issus d’un partenariat de Cartier avec l’Insead, prestigieux institut européen d’administration des affaires de Fontainebleau (France), et le cabinet de conseil McKinsey. Ces deux institutions offrent respectivement aux lauréates un coaching d’une année ainsi que la possibilité de tester les modèles d’affaires auprès de conseillers confirmés. Doyen de l’Insead, Ilian Mihov renchérit: «Cette collaboration constitue un échange gagnant-gagnant. L’initiative Cartier est le moyen d’augmenter l’impact de l’Insead dans le monde en tant que promoteur de l’entrepreneuriat. Après leur passage dans nos murs, la moitié de nos 55 000 alumni ont lancé leur propre compagnie. De leur côté, les lauréates de l’initiative ont généré la création de quelque 5000 emplois en dix ans. Et sur cette même période, le nombre de candidates est passé de 360 à 2000.» 

Pour Cartier, les CWIA s’inscrivent dans une démarche d’«empowerment», soit une volonté de soutenir les femmes dans la prise en main de leur propre destin. Cyrille Vigneron reprend: «Une part essentielle
de la clientèle de la maison, de même que de l’effectif, est constituée de femmes. L’ouverture à leur réalité doit être une clé pour notre culture d’entreprise. Les candidates du concours nous ouvrent les yeux sur la diversité du monde et constituent une source d’inspiration pour nous, comme nous espérons les inspirer avec les CWIA.»

Initiatives remarquées

Lauréate de l’édition 2017 pour l’Europe, l’Irlandaise Ciara Donlon incarne les enjeux de cette inspiration mutuelle. La styliste vivant entre Dublin et la France a conçu une ligne de lingerie spécifique pour les femmes frappées par le cancer du sein. «Ma grand-mère est passée par cette épreuve et j’ai pu constater qu’il n’existait aucune pièce qui soit adaptée à ses besoins tout en lui permettant de se sentir féminine.» Ciara Donlon a alors lancé le label Theya qui propose des textiles doux et respirants fabriqués à partir de bambou. «Nos articles sont distribués dans cinq pays et disponibles sur le net. Nous cherchons maintenant à étendre notre réseau vers la France et la Suisse.»

Inspiration toujours avec la lauréate pour l’Amérique latine, Candice Pascoal, qui s’est imposée grâce sa fintech Kickante. Créée en 2013, sa plateforme de crowdfunding lève des fonds pour des causes philanthropiques. Elle a connu une croissance exponentielle pour aujourd’hui réunir quelque 350 000 donateurs. L’Indienne Trupti Jain, lauréate pour l’Asie, a développé une solution facilement accessible pour stocker l’eau de pluie, déjà utilisée par 120 000 fermiers dans le monde.

Gagnante pour la région Afrique subsaharienne, l’agronome ghanéenne Salma Abdulai travaille à l’essor d’une céréale naturelle peu connue du nord de son pays qui se montre exceptionnellement résistante et nutritive. Enfin, l’Américaine Katie Anderson a fondé en 2014 sa société qui permet aux propriétaires d’immobilier commercial de réduire de plus d’un tiers leur consommation d’eau.

Des solutions innovantes

La maturité de l’ensemble des projets a été saluée. Chacune a fait preuve d’innovation et de compétence dans son champ d’action, à l’instar de la Nigériane Nneka Mobisson. Avec son application mDoc qui recouvre un réseau de soignants, ce médecin de Lagos a entrepris dès 2013 de révolutionner le traitement des maladies chroniques en Afrique, après avoir vu son père succomber par surprise à une attaque cardiaque.

Présidente du réseau de coaching Initiatives Afrique et membre du jury, Odile Lacoin témoigne: «La qualité des projets et le niveau de qualification des candidates ont de nouveau progressé cette année. Les entreprises offrent de plus en plus de solutions industrialisées et technologiques. Ce qui semble distinguer les femmes entrepreneures de leurs homologues masculins, c’est leur inclinaison à rechercher un impact social positif en plus de la rentabilité de l’entreprise. Celles qui arrivent à développer et pérenniser leur activité sont celles qui trouvent le juste équilibre entre ces deux aspirations.»

S’exprimant en vidéo lors de la remise des prix, John Dickinson, CEO de la biotech basée en Suisse Gene Signal et membre du jury, a souligné dans un éclat de rire: «Par leurs compétences et leurs réalisations, ces entrepreneures ne jouent pas seulement un rôle de modèle pour les femmes. Mais aussi pour les hommes du monde entier.»

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

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Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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