Bilan

Singapour, une terre d'affaires idéale

La cité-Etat se profile comme un eldorado pour les entrepreneurs étrangers. Le développement économique est la priorité de cette «démocratie autoritaire». Reportage.
  • Le Genevois Evrard Bordier: «Ici, la population démontre un dynamisme sans équivalent.» Crédits: Norman NG
  • Le galeriste genevois Frédéric de Senarclens: «L’expatriation a été réglée en un mois.» Crédits: Norman NG
  • Une sculpture monumentale de l’artiste Ron Arad orne le hall du Singapore FreePort. Crédits: Dr, Roslan Rahman/AFP
  • Crédits: Dr, Roslan Rahman/AFP

«Lorsque vous êtes au Ku Dé Ta, le restaurant au sommet des Marina Bay Sands, vous sentez cette vibration. La population est impatiente d’accéder à une vie meilleure et démontre un dynamisme sans équivalent.» Evrard Bordier, 45 ans, vit depuis trois ans à Singapour. Il y a assisté à l’édification des tours des Marina Bay Sands, construites en un temps record par des équipes qui se relayaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Avec, au 57e étage, une piscine à débordement de 150 mètres, le complexe est immédiatement devenu le symbole de la ville.

Partenaire de la banque privée Bordier, le Genevois a ouvert en 2011 une filiale à Singapour qui emploie aujourd’hui 20 collaborateurs. Installé loin du Financial District, Evrard Bordier endosse un statut plus proche de celui de l’entrepreneur que du pur financier. Gère-t-il des fonds issus de l’évasion fiscale? Il rétorque: «A Singapour, la fraude n’est vraiment pas un sujet. Cette région connaît une telle croissance et une telle création de valeur! Les clients ont fait eux-mêmes leur fortune. Ils veulent faire des affaires et obtenir le meilleur rendement.»

Ajoutons qu’à quelque 17% en moyenne en Asie, la pression fiscale est supportable. On est loin des taux helvétiques de 20 à 35% et européens qui dépassent 40%. Parallèlement, une nouvelle loi criminalisant l’évasion fiscale est entrée en vigueur le 1er juillet dernier. Soucieuse de rester au top des standards internationaux, Singapour fait la chasse aux capitaux non déclarés. Avec des limites. Les trusts permettent ici comme ailleurs de contourner le fisc. Et il se murmure que l’île-Etat se montrerait moins regardante avec l’argent asiatique qu’avec les fonds occidentaux.

«Vu notre petite taille, nous nous profilons comme une boutique de la gestion de fortune en proposant des investissements originaux. Par exemple des placements dans des compagnies vietnamiennes ou dans l’art, poursuit Evrard Bordier. Malgré la bonne réputation de la banque helvétique, n’allez pas croire que c’est facile. La concurrence est terriblement agressive.»

Singapour se profile comme un eldorado pour les entrepreneurs étrangers. Avec l’anglais comme langue officielle et sous influence culturelle américaine, la cité-Etat se révèle beaucoup plus praticable que Shanghai ou Hongkong.

A la différence de la Chine ou de l’Inde, le pays respecte la propriété intellectuelle. Et puis il y a cette redoutable efficacité. Une sentence commune à tous les expatriés: «Le gouvernement ne gère pas un pays mais une entreprise.» Avec quelque 3000 ressortissants, les Suisses de Singapour forment la plus importante communauté helvétique d’Asie. Une des raisons qui ont poussé Swiss à rétablir un vol direct au départ de Zurich, sur lequel Bilan a été invité.

Singapour est en bien des points similaire à la Suisse: pas de matières premières, compétences et capital humain comme principales ressources. La Confédération y a inspiré les systèmes de milice et de prévoyance et y jouit d’une excellente réputation.

Parmi les expatriés, des banquiers, des employés des multinationales et beaucoup d’entrepreneurs, comme Thierry Weber, 45 ans. Fondateur de l’agence spécialisée dans les contenus numériques Breew, le Vaudois y a ouvert une filiale en 2012. «L’accueil est incroyable. Pour ouvrir un compte, ce n’est pas vous qui vous déplacez. C’est le banquier qui vous rend visite. Les formalités sont expédiées en trois jours.»

Un réseautage facile et efficace

Thierry Weber a commencé à travailler sur l’île pour accompagner des clients helvétiques, par exemple des banques, dans leurs activités. Le potentiel d’affaires lui a paru tel qu’il s’est associé à Alexandre Bréal, présent depuis vingt ans dans la région, pour développer son entreprise.

«Nous sommes en contact avec l’OSEC – l’Office suisse d’expansion commerciale – l’antenne scientifique de la Confédération Swissnex et l’ambassade qui jouxte le Club suisse. La communauté helvétique est historiquement l’une des plus anciennes à Singapour. De quoi travailler le réseautage de manière efficace, témoigne Thierry Weber. En comparaison avec notre branche helvétique, les mandats et le chiffre d’affaires évoluent plus vite. Nous apprenons à travailler avec des fuseaux horaires et des équipes différents. C’est passionnant.»

Installé à Singapour depuis 2008, Frédéric de Senarclens, 41 ans, a ouvert en 2011 la Galerie Art Plural sur les quatre étages d’un bel immeuble Art déco. Le Genevois salue le travail des agences du gouvernement Singapore Tourism Board (STB) et Economic Development Board (EDB). «Vous prenez contact et ils vous rappellent tout de suite. Inimaginable en Europe: notre interlocuteur nous a demandé lors de l’entretien ce que son office pouvait faire pour nous. L’expatriation a été réglée en un mois.»

Après deux ans d’activité, la galerie couvre ses charges et devrait être bénéficiaire dès 2014, estime Frédéric de Senarclens. «Avec le brassage qu’il y a ici, nous avons une clientèle asiatique et occidentale. Certains artistes qui travaillent avec nous ne nous auraient pas choisis si nous étions à Genève.»

Bon démarrage aussi pour la filiale asiatique de planitswiss, une agence d’événementiel de 21 collaborateurs créée en 2005 à Lausanne. «Même si notre domaine reste très concurrentiel, le marché est dynamique», note Arthur Bontemps, 25 ans. Cet ancien de l’Ecole hôtelière de Lausanne a lancé les activités à Singapour en mars dernier. «Nous avons déjà réalisé trois événements et signé des projets pour 2014. Nous sommes sur le point d’engager une troisième personne.»

Le jeune Français d’origine ajoute: «Contrairement à de nombreux pays, Singapour permet de fonder une société sans actionnaire local. Un arsenal d’instruments favorise les investissements. Par exemple le PIC, pour Productivity & Innovation Credit. Les entreprises peuvent déduire jusqu’à quatre fois certaines dépenses dans leur déclaration.»

Fondatrice et directrice de Swissnex Singapore, la biologiste de formation Suzanne Hraba-Renevey, 55 ans, renchérit: «L’Etat encourage l’innovation dans la haute technologie par des aides qui peuvent atteindre la moitié du financement de la création d’entreprise technologique. Le rôle de cette plate-forme financée par un partenariat public-privé est d’établir des connexions dans les domaines de la science, de l’éducation et de l’innovation.»

Si l’omniprésent EDB travaille en premier lieu avec les multinationales, les start-up et les PME ont à leur disposition des dizaines d’organisations qui ont pour objectif de les soutenir. Ces institutions recouvrent des partenaires de recherche potentiels, des partenaires financiers, les agences gouvernementales et les universités.

Le gardien suisse du port franc

Autre valeur sûre helvétique, la sécurité. Un domaine où prospère le Singapore FreePort inauguré en 2010. Cette construction mi-musée mi-bunker abrite des objets rares pour une valeur totale qui se chiffre en centaines de millions de francs. «Nous ne donnons pas ce genre de renseignement», répond, sibyllin, Christian Pauli, 46 ans, directeur de Fine Art Logistics Singapore.

Une fois passés trois grilles massives et un scanner puis avoir laissé son passeport à l’entrée, le visiteur découvre un hall peu banal. Une sculpture monumentale signée par l’artiste israélien Ron Arad – La cage sans frontières – occupe le cœur du bâtiment en béton. «Il nous a fallu quatre mois pour la remonter à partir des pièces détachées», sourit Christian Pauli.

Derrière le FreePort, on retrouve Yves Bouvier, patron du transitaire genevois Natural Le Coultre, numéro un mondial du genre, qui a ouvert cette zone franche par le biais de sa holding. Comme tout port franc, le FreePort offre aux collectionneurs la possibilité de stocker des œuvres en bénéficiant d’une détaxe en même temps qu’un lieu où exposer et vendre. L’endroit accueille ainsi des voyageurs en jet privé qui font un crochet pour faire admirer un chef-d’œuvre à des connaissances.

Le gouvernement de Singapour veut faire de la ville-Etat un hub mondial de la gestion de fortune et du marché de l’art. Le FreePort s’inscrit avec succès dans cette stratégie. Un agrandissement qui doit permettre de doubler les surfaces est d’ores et déjà en préparation.

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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