Bilan

S'appuyer sur le numérique pour redynamiser l'économie des montagnes

Déjà challengée par des mutations sociologiques profondes depuis plusieurs décennies, les régions de montagne peuvent-elles s'appuyer sur l'innovation et le digital afin de redynamiser leur économie et de faire face aux nouveaux défis?

En quelques années, les touristes des stations de montagne ont adopté les usages du numérique, forçant les professionnels à s'y lancer eux aussi.

Crédits: AFP

Evolution des mentalités, réchauffement climatique, concurrence d’autres destinations,… les régions de montagne souffrent depuis plusieurs années. Loin des investissements majeurs des années 1930 à 1970, les stations peinent à dégager les ressources suffisantes pour investir et continuer d’attirer les touristes, ou parfois même à retenir les jeunes générations.

Face à ces difficultés, le virage numérique peut-il apporter une bouffée d’oxygène aux régions de montagne? Le tourisme peut-il rester le moteur de ces secteurs ou faut-il miser sur d’autres activités pour prendre le relai? «L’économie de montagne est aujourd’hui très spécifique et demande beaucoup d’agilité de la part des entreprises qui y sont actives: saisonnalités, changement des tendances touristiques, problématique des lits froids, géographie, etc», énumère Nicolas Montagner, fondateur et CEO de Coucou&Co, agence de location pour les biens immobiliers.

Tourisme et hôtellerie en pointe

Et Nicolas Montagner a décidé d’utiliser les outils numériques pour faire face à ces défis: «La demande des touristes est très exigeante, les séjours sont plus fréquents mais plus courts, il faut donc nous adapter. Nous mettons tout en oeuvre pour que l’expérience de nos hôtes soit optimale et nous leur fournissons par exemple les supports digitaux nécessaires pour qu’ils accèdent à leur logement de manière autonome, sans aucune contrainte. Nous nous inspirons du développement de la para-hôtellerie dans les grandes villes européennes pour l’implémenter dans notre environnement de montagne».

Le secteur du tourisme et de l’hôtellerie est l’un des domaines en pointe dans l’adoption des outils digitaux. Si les locations de meublés ont toujours présenté une alternative en stations aux hôtels, la facilité des procédures de recherche et de location offerte par le web, le mobile voire les réseaux sociaux (et demain la blockchain ou l’intelligence artificielle) ont accru cette concurrence. Avec notamment le rôle des plateformes de réservation.

«Dans le domaine de la para-hôtellerie, une première révolution a eu lieu il y a quelques années déjà avec l’apparition des plateformes tels que Booking.com ou Airbnb. Malheureusement, l’offre sur le terrain n’a pas forcément suivi. Les prestataires locaux ont d’une part tardé voir refusé de travailler avec ces partenaires, et d’autre part ils n’ont pas pris le pas de la digitalisation que pouvait apporter ces outils», constate Nicolas Montagner. Partant de ce constat, il a souhaité occuper ce créneau et utiliser les potentiels du numérique: «Nous essayons donc de nous démarquer en misant à 100% sur le digital dans notre offre de service. C’est pour nous indispensable d’entrevoir l’avenir avec une digitalisation des services et d’automatiser certains processus sans toutes fois perdre le charme d’un accueil chaleureux».

«Beaucoup de théories, beaucoup moins de pratique»

Mais les opérateurs des stations, les régies qui oeuvrent à la dynamique des vallées et des villages de montagne et les sociétés de remontées mécaniques ou autres offices de tourisme ont eux aussi entamé leur virage numérique. Mais gare aux effets d’annonce: «Je vois beaucoup de théories sur la transformation digitale, beaucoup moins de pratique», juge Didier Faure, consultant Smart City. Avec son bureau de conseil, il suit des projets assez variés et observe d’un oeil attentif les stratégies des communes et des organisations, notamment en Valais.

Comptage des skieurs aux remontées mécaniques, géolocalisation, communication et information en direct sur les conditions d’enneigement ou de fréquentation des pistes, design des tracés de compétitions, optimisation de l’expérience client au travers de vidéos, sans oublier la promotion des destinations via les réseaux sociaux: les usages sont innombrables. Didier Faure veut encourager les responsables de stations à aller plus loin: «Nous leur proposons une offre de conseil stratégique en développement de Smart Ski Resort ou encore un accompagnement dans la stratégie des nouveaux processus liés au digital».

Et ces stratégies pourraient notamment permettre aux communes de montagne de diversifier leur tissu économique, afin de ne pas tout miser sur le tourisme. Avec le numérique, de nombreux citadins ont désormais la possibilité d’échapper à la ville et de travailler à distance. Pourquoi ne pas tenter de miser sur une plus grande variété d’activités? C’est le pari de PuraWorka, avec notamment l’ouverture ces dernières années d’espaces de coworking et de coliving, avec des espaces à Zermatt ou La Tzoumaz, près de Verbier: «En ayant deux projets pilotes dans les Alpes valaisannes, et un en développement en Indonésie, premier espace de Lombok (île jumelle de Bali, destination numéro 1 des nomades numériques), cela permettra d’avoir une forte expérience et reconnaissance dans le secteur touristique», estime Neil Beecroft, fondateur de la startup.

Souhaitant «démocratiser l’accès au coworking», PuraWorka veut s’adapter aux sites dans lesquels ses espaces prennent vie: «Nos services “à la carte” sont modulés selon l’environnement avoisinant, explique Neil. Les utilisateurs finaux (B2C) peuvent sélectionner différentes options, allant d’une simple place de coworking, à l’adjonction de service de restauration locale, d’activités sportives et culturelles, de workshops et conférences, d’hébergement, de transports, etc ». Une offre élargie apte à séduire les urbains habitués à une vie extra-professionnelle intense et riche.

Et dans le panel des activités moins « classiques » pour de nombreuses destinations montagne figurent l’équitation. Certes, à Saint-Moritz le polo est aussi célèbre que le ski et à Crans-Montana ou Megève, les cavaliers sont légion. Ailleurs, la plus noble conquête de l’homme est souvent réduite à la portion congrue, haras et manèges étant bien plus fréquents aux abords de Genève, Lausanne ou Zurich qu’en altitude. Et là aussi, le numérique vient en renfort: «L’équitation en est au tout début de sa transformation digitale et c'est un sport qui est en retard d’au moins 25 ans au niveau technologie. Nous sommes les premiers et les seuls à fournir notre prestation de service Alogo Live et nous sommes les seuls à avoir un capteur, Alogo Move, aussi précis qui permet d’afficher la trajectoire réelle du cheval (parabole) en 3D», glisse David Deillon, CEO d’Alogo Analysis SA, une jeune société active dans les outils de mesure et d’analyse des chevaux.

Revivifer certains métiers anciens

Nouvelles activités à développer… ou revivifier certains métiers anciens. En août 2017, Economiesuisse et le think tank The WIRE imaginaient des robots pour venir en aide aux paysans de montagne et effectuer des tâches ardues: «Des senseurs et des logiciels de surveillance météorologique permettent d’optimiser l’ensemble du processus de culture et de récolte. Grâce aux meilleures performances de la mécatronique, il est aujourd’hui possible d’utiliser des robots dans des conditions extrêmes – également dans des situations où ils entrent en contact avec des humains, des animaux ou la nature», écrivaient alors les auteurs.

Mais il devient crucial de s’appuyer sur le virage numérique pour redonner un souffle aux régions de montagne. «Il ne faut pas oublier qu’il y a quarante ou cinquante ans, il y avait encore de l’emploi dans ces régions. Ceux qui ont donc passé leur vie à y travailler y sont encore très attachés et restent dans le village. Vous avez aussi des retraités qui retournent à la montagne: le cliché du Valaisan qui a fait toute sa carrière à Genève mais qui, à 65 ans, rentre au pays, c’est une réalité que l’on mesure dans la statistique. À cela s’ajoute un public urbain, souvent retraité, qui décide de s’installer à la montagne pour le cadre de vie», constatait encore récemment Pierre-Emmanuel Dessemontet, géographe et professeur à l’EPFL, pour Migros Magazine.


Evènement BusinessIn "Impact du digital sur l'économie de montagne", en partenariat avec Bilan, lundi 11 février 2019 de 17h00 à 20:30 au Centre de Congrès le Régent (Mélèzes 28) à Crans-Montana. Informations et inscriptions sur le site web ou via info@businessin.ch. Evènement gratuit pour les entrepreneurs résidents des trois communes ACCM, prix réduits pour les étudiants.


Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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