Bilan

Rothschild, pour l’amour d’une Gitane

Présents sur les mers depuis plusieurs générations, les Rothschild ont fait de la voile une passion familiale, que le baron Benjamin poursuit avec son écurie de course Gitana Team.
  • Armé par Julie-Caroline de Rothschild, «Gitana II» bat un nouveau record de vitesse en 1898.

     

    Crédits: Yvan Zedda
  • Le Multi70 Edmond de Rothschild est arrivé 3e de la Route du Rhum en 2014.

    Crédits: Yvan Zedda

La passion nourrie par les Rothschild pour les bateaux est légendaire. Mais la contribution de la famille au développement de la course au large l’est peut-être moins. Pourtant, l’écurie fondée en 2000 par Benjamin de Rothschild sur un modèle innovant est devenue incontournable dans ce petit milieu.

«J’ai souhaité perpétuer à ma manière la tradition familiale en créant le Gitana Team», relève le baron, président du groupe bancaire Edmond de Rothschild depuis 1997. Et de poursuivre: «La mer et la voile sont présentes chez nous depuis des générations, elles font partie intégrante de notre patrimoine.»

Pour mieux comprendre ce que les initiés appellent la saga Gitana, il faut revenir en 1876, à l’époque de la baronne Adolphe de Rothschild, arrière-grand-tante de Benjamin. Personnage haut en couleur, Julie-Caroline dénotait, paraît-il, d’avec les femmes de son temps. Elle s’était posé le défi de battre le record de vitesse sur l’eau, à bord d’un bateau armé par ses soins. Dans cette perspective, elle se fait construire en 1875 une unité de 24 m.

«Gitana», premier du nom, réalise alors le trajet Genève-Villeneuve-Genève à la très honorable vitesse moyenne de 20,5 nœuds (38 km/h). Un record qui lui vaut le titre de Yachting Lady la plus rapide sur l’eau. De cette épopée à vapeur, il reste aujourd’hui un mythe, et surtout un nom, «Gitana». Choisi par Julie-Caroline elle-même, le patronyme collait, semble-t-il, assez bien à sa personnalité aussi imprévisible que celle d’une Gitane. Et nul ne sait si la pionnière a inspiré la belle sirène qui orne parfois les bateaux de la famille. La dame a clairement marqué son époque en inscrivant les premières lettres de ce qui allait devenir une référence.

De la vapeur à la voile

L’eau coule sous les ponts, avant que «Gitana» ne fasse son retour sur la scène du yachting. Et si les bateaux continuent de faire partie de l’histoire de la dynastie Rothschild, avec notamment «Atmah» (yacht de luxe de 101 m de long), «Bettina» (20 tonneaux, vainqueur de la Coupe de France en 1895), ou encore «Cupidon III» (8mJI, également vainqueur de la Coupe de France en 1926), il faut attendre qu’Edmond de Rothschild (1926-1997) rebaptise sa flotte en l’honneur de sa grand-tante.

C’est d’abord un ketch de croisière de 20 mètres, acquis en 1960 qui porte le nom de «Gitana III» (le II étant le second vapeur de Julie-Caroline). Inoculé du virus de la voile, le baron fait construire un premier bateau de régate en 1963, le «Gitana IV», qui s’impose lors du Fastnet en 1965. «Gitana V» sera ensuite membre de la flotte française pour disputer l’Admiral’s Cup. Puis vient en 1975 l’élégant coursier «Gitana VI», réaménagé depuis en bateau de croisière, le préféré de la famille. Seront encore mis à l’eau, le VII et le VIII, premier Maxi, lancé en 1984. Puis «Gitana Sixty» et «Gitana Grand Soleil», les derniers armés par feu Edmond de Rothschild.

Parallèlement à cette passion du large, le baron cultive un engouement pour les régates en baie sur les prestigieux 6mJI (six mètres de jauge internationale) qu’il dispute avec son fils. Régates royales de Cannes, championnats lémaniques, Coupes du monde et de France ou Championnats d’Europe sont inscrits à son calendrier dans les années 1980.

Cet enthousiasme donne naissance à plusieurs belles unités, nommées senior et junior. Edmond et Benjamin, qui se rappellent avoir appris à naviguer avant de marcher, se retrouvent alors concurrents, chacun sur son voilier. Un peu comme Ernesto et Dona Bertarelli lors du Bol d’Or.

Cette époque a laissé de nombreuses traces sur tous les littoraux, et surtout à l’ouest du Léman. Toute une génération d’artisans, architectes, constructeurs, préparateurs et régatiers a pu profiter de cette passion familiale et contribuer de diverses manières à cette saga. Philippe Durr, constructeur de bateaux, et surtout champion aux multiples titres mondiaux, est probablement le plus emblématique d’entre eux.

Les années 1990 sont celles du développement des grands multicoques de course. Et Benjamin de Rothschild en profite pour faire ses gammes sur ces supports qui le fascinent. Il acquiert d’abord le «F40 Force Cash» qui navigue encore sur le Léman. Vient ensuite «Gitana IX», un trimaran de 60 pieds,
qui lui donne accès à une nouvelle classe en pleine évolution et permet à quelques régatiers lémaniques de participer avec lui au circuit ORMA, qui regroupe ces géants des mers.

ADN océanique

Il fonde en 2000 Gitana Team, une des premières structures de voile à fonctionner sur le modèle de l’automobile. Jusque-là, le modèle dominant était celui de sportifs à la recherche de financements. Ici, c’est l’écurie qui recrute ses skippers. Le système a l’avantage d’être pérenne, par rapport aux hommes et à leur performance. Thierry Duprey du Vorsent, Lionel Lemonchois, Marc Guillemot, Fred Le Peutrec, Loïck Peyron et Yann Guichard se succèdent à la barre des différents bateaux.

Une valse de skippers qui trouve ses raisons dans un management sans concession, digne de Christian Constantin. Ariane de Rothschild, la femme de Benjamin, confiait à ce sujet lors d’une conférence de presse il y a quelques années: «Les choix se font autour de valeurs humaines et personnelles. Il ne peut pas y avoir de stars chez nous.» La méthode parfois discutée, et à l’origine de quelques rancœurs maintenant oubliées, a porté ses fruits. Et plusieurs titres sont remportés, avec surtout la remarquable victoire de Lionel Lemonchois sur «Gitana XI» lors de la Route du Rhum 2006. Une consécration.

Dirigée depuis dix ans par Cyril Dardashti, l’équipe d’une vingtaine de personnes est aujourd’hui menée comme une entreprise. Sébastien Josse, skipper prodige dont le profil laisse penser qu’il va rester longtemps chez les Rothschild, dispose de tous les moyens pour exploiter son remarquable talent. Son prochain objectif est le Vendée Globe en 2016, qu’il va disputer sur le «Mono60 Edmond de Rothschild», l’un des voiliers les plus pointus et innovants de la flotte.

Parallèlement à ce tour du monde en solitaire, qui manque encore au palmarès de l’écurie, Gitana Team est inscrit au circuit mondial de GC 32, des catamarans high-tech de dernière génération. Et le développement d’un multicoque capable d’affronter les océans sur des foils (plans porteurs qui permettent au bateau de voler) est en cours, via des recherches et des essais sur un trimaran de 70 pieds qui fait office de laboratoire.

Une diversité de projets qui profite à tout le milieu, et qui pose forcément la question d’un défi Gitana pour l’America’s Cup. Une épreuve qui requiert un financement à la portée de la famille. Mais Benjamin de Rothschild est très clair sur ce point: «Gitana Team est une écurie de course au large. Et si les régates en baie peuvent s’inscrire dans notre calendrier, elles ne se suffisent pas à elles-mêmes. L’ADN de notre équipe est bien de partir traverser des océans.»

Ses propos sont même très critiques lorsqu’il évoque le format actuel de l’épreuve dite reine: «Le modèle de l’America’s Cup, avec un Defender qui fixe les règles, ne correspond pas à ma vision de la compétition. Je veux bien aller jouer au casino, mais pas si les dés sont pipés dès le départ!»

Les coureurs au large peuvent donc se réjouir. Gitana Team continuera longtemps d’offrir des opportunités aux meilleurs d’entre eux. Par contre, ceux qui rêvent d’un chèque en blanc pour tenter de conquérir l’aiguière d’argent savent qu’ils n’obtiendront rien chez les Rothschild. Les ronds dans l’eau ne sont toujours pas au programme. 

Vincent Gillioz

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