Bilan

Risque de conflit armé au Venezuela

Les velléités américaines de déclencher une opération militaire se précisent. Elles sont mues par plusieurs forces, notamment celles qui ont donné lieu aux sanctions économiques.

L’armée vénézuélienne et la milice populaire comptent plus d’un million de soldats.

Crédits: Marco Bello/Reuters

Rappelons d’abord que les premières sanctions économiques furent décrétées par Barack Obama dès 2008, en raison de l’absence de coopération de Caracas à la lutte contre le narcotrafic et surtout contre le terrorisme d’obédience iranienne. A cet égard, on se référera à l’implantation du Hezbollah sur l’île vénézuélienne de Margarita, que les sanctions ne semblent pas avoir gêné. Plus généralement, la présence militaire chinoise, russe ou iranienne aux portes des Etats-Unis est d’autant plus insupportable à Washington que, du fait de la possession de Porto Rico, les Etats-Unis ont une frontière maritime commune avec le Venezuela en mer des Caraïbes, ce qu’on oublie trop souvent. 

Est-ce à dire que les chasseurs et missiles de croisière américains n’auraient que les 860 kilomètres, séparant Porto Rico de Caracas, à traverser pour attaquer? Pas si simple. 

Le Venezuela s’est en effet doté des meilleurs systèmes de déni d’accès aérien (A2AD), avec les S-300VM, le système antimissile russe le plus performant face aux missiles de croisière notamment. Les forces vénézuéliennes exploitent aussi des défenses antiaériennes russes SAM Buk-M2E capables de traiter simultanément jusqu’à 24 cibles, avec une précision de  95%. Une combinaison qui pourrait poser un sérieux problème à l’US Air Force (USAF). A cela s’ajoute une force aérienne vénézuélienne des plus performantes avec ses escadrilles de Sukhoi-30MK2 de quatrième génération, comparables aux F-22 Raptor. Or, l’USAF ne dispose que d’environ 180 de ces F-22, de sorte qu’il faudrait dégarnir certains théâtres d’opération pour garantir la supériorité par le nombre. Par ailleurs, les F-22 sont très gourmands en carburant et la proximité de Port Rico n’y changera rien dans la mesure où les Américains n’y entretiennent plus de base aérienne, hormis un terrain inadéquat, utilisé par la garde nationale. Or, une expédition avec ravitaillement depuis les bases américaines rendrait ses chasseurs très vulnérables. Enfin, pour couronner le tout, les réductions budgétaires imposées par l’administration Obama ont conduit à réduire les commandes de F-22, ce qui a fait exploser les coûts de maintenance unitaires et les délais de remplacement des pièces. Par exemple, il peut arriver d’attendre plus de six mois pour remplacer un simple composant de moteur Pratt & Whitney F119. Au final, l’USAF ne peut compter que sur un taux de disponibilité de 50% de ses appareils, selon une étude toute récente du Government Accountability Office (la Cour des comptes du Congrès). Quant à une attaque terrestre, même si les US Marines connaissent la jungle mieux que quiconque, il faudrait s’attendre à une résistance asymétrique à laquelle le pays se prépare depuis vingt ans, sous le nom de «guerre populaire prolongée». Outre ses 150 000 soldats d’infanterie parfaitement équipés en blindés et artillerie, ses propres Marines, forces spéciales et garde nationale, le pays peut compter sur la mobilisation d’une milice populaire qui ferait passer les effectifs  au-delà du million de soldats.

L’Iran, en toile de fond

Certes, le Venezuela n’est ni la Corée du Nord avec ses milliers de kilomètres de tunnels et sa population étanche au renseignement ennemi ou aux infiltrations, mais le Venezuela est un peuple fier de son identité, qui pour l’instant n’a de loin pas lâché son président Maduro alors qu’il y a un an, le président autoproclamé Juan Guaido, soutenu par Washington, n’était connu de personne et a échoué à organiser de nouvelles élections à bref délai.

Ce qui se profile ressortira donc sans doute plus de la combinaison de techniques rodées du «Regime change», qu’on voit à l’œuvre en ce moment, et de moyens cybersophistiqués. Sur le premier registre, l’arrestation du bras droit de Juan Guaido, Roberto Marrero, le 21 mars dernier pour «terrorisme», aura valeur de test, c’est-à-dire de révélateur de la ligne rouge que les Américains se sont fixée pour intervenir.  Cette arrestation démontre par ailleurs que c’est Caracas qui a l’initiative.

Le président auto-proclamé Juan Guaido  et le vice-président américain Mike Pence. (Crédits: Diana Sanchez/AFP)

Sur le second registre, le fait que le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo ait récemment rappelé à une journaliste de Fox News que l’Iran était encore présent au Venezuela, ce que Washington ne pouvait tolérer, en est un signal déterminant. On doit en effet prendre en compte la pression simultanée qui s’exerce sur l’Iran, mais également sur la Chine et la Russie pour comprendre que, si conflit il devait y avoir, il s’inscrirait dans une logique militaire globale, l’élément cyber étant alors appelé à y jouer un rôle prépondérant. 

De ce point de vue, la récente coupure électrique massive au Venezuela peut faire figure d’avertissement aux forces en présence, autant que d’opportunité d’évaluation des capacités à y remédier dans un laps de temps très court. Or, il se trouve justement que le Venezuela bénéficie de substantielles capacités de cyberguerre, servies par la Chine, notamment depuis la base aérospatiale Manuel Rios à Guárico, et par la Russie, depuis celle d’Antonio Diaz sur l’île de La Orchila. Celle-là même qui accueillait en décembre dernier les bombardiers stratégiques Tu-160  expédiés par le Kremlin, et vecteurs de bombes nucléaires.

Dans un tel contexte, on peut imaginer que le conflit dont Donald Trump menace Caracas ne sera pas classique et pourrait fort bien aller de pair avec une attaque contre l’Iran. Reste à imaginer quelles seraient les ripostes russes et chinoises, dont les technologies sont très avancées dans ce domaine. Un scénario à la syrienne est dès lors très improbable. 

Arnaud Dotézac

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