Bilan

Retour sur la débâcle d’Ethical Coffee

Dix ans après sa création, la société suisse spécialisée dans les dosettes de café laisse une ardoise de plus de 180 millions de francs à une centaine de créanciers. Enquête sur sa déconfiture.

  • Ethical Coffee proposait des capsules de café biodégradables compatibles avec les machines Nespresso.

    Crédits: Vanessa Cardoso
  • En lançant sa société, Jean-Paul Gaillard annonçait rien de moins que «la conquête du marché».

    Crédits: Maxime Schmid

Lorsqu’il a créé la société fribourgeoise Ethical Coffee Company (ECC), Jean-Paul Gaillard annonçait rien de moins que «la conquête du marché mondial» avec ses capsules de café biodégradables brevetées et compatibles avec les machines Nespresso. Un sacré défi qu’il n’aura pas réussi à relever puisque, dix ans plus tard, ECC est en faillite. Tandis qu’il est passé à autre chose – le cannabis légal –, cette débâcle laisse sur le carreau près de 140 créanciers et des actifs négligeables. Quant aux montants produits par les créanciers, on parle d’environ 60 millions de francs pour ECC et d’environ 123 millions pour sa société fille, ECC (Suisse). Cependant, il convient de relever qu’ECC a des prétentions à hauteur d’environ 118 millions à l’encontre de sa société fille. Reste à l’administration spéciale, dirigée par l’avocate genevoise Birgit Sambeth Glasner, à juger de la véracité de cette production qui semble très élevée. Comment en est-on arrivé là?

Plusieurs dizaines de millions d’euros levés

Avec autant de succès que d’échecs à l’actif de sa riche carrière professionnelle, Jean-Paul Gaillard a sans doute voulu défier son ancien employeur où il a œuvré entre 1988 et 1997. Son arme fatale devait être une capsule meilleur marché (environ 25% moins chère que celle de Nespresso) et 100% biodégradable. Il va certes réussir à lever plusieurs dizaines de millions d’euros. La somme précise n’est pas connue, mais selon les déclarations, elle varie entre 20 et 75 millions d’euros. Cet argent aurait été principalement obtenu auprès du fonds 21 Partners (dirigé par Alessandro Benetton), de la holding de la famille Benetton, d’Arthur World Finance (contrôlé par l’animateur télé Arthur, de son vrai nom Jacques Essebag), de Guibor (le family office de Dominique Romano, associé d’Arthur, qui aurait fait fortune en revendant ses parts dans le site vente-privee.com et qui détenait 3% d’ECC), de la Compagnie Financière Saint-Honoré (groupe Rothschild), d’Unigrains (fondé par des producteurs français de céréales et investisseur dans le secteur agroalimentaire) ou encore de Gérard Gieux (créateur du groupe Alkos). Il faut dire que Jean-Paul Gaillard, personnalité très clivante, ne manque pas d’un certain charisme. La presse économique de l’Hexagone préférant alors user des termes  de «volubile, bluffeur et un brin mégalo». 

Alors qu’il annonçait dans la presse spécialisée vouloir commercialiser 700 millions de capsules en 2012, Jean-Paul Gaillard choisira comme site pour implanter ses cinq lignes de conditionnement la commune plus abordable de Gaillard (F), près de Genève, cela ne s’invente pas. 

Les investisseurs s’impatientent

Pour démarrer, ECC peut s’appuyer sur la force de vente du groupe Casino pour lequel il fabrique dès 2010 les capsules du distributeur, avant de pouvoir lancer en parallèle sa propre marque, commercialisée chez Auchan. Jean-Paul Gaillard prévoit alors d’ouvrir deux autres usines autour du lac Léman, ainsi qu’un centre de torréfaction, lesquels ne verront jamais le jour. D’après nos informations, la torréfaction était en bonne partie sous-traitée à l’entreprise Carasso, laquelle fait aujourd’hui partie des créanciers. 

Il aurait aussi été question d’entrer en bourse. Certains investisseurs se sont alors impatientés, ne voyant pas les ventes décoller alors qu’ils avaient versé des millions d’euros. En janvier 2015, BFM Business dévoilait le fait qu’Arthur attaquait devant la justice Alessandro Benetton et le fonds familial 21 Partners. L’animateur aurait investi en tout 8 millions d’euros entre 2009 et 2010 pour détenir 5% du capital. Il arguait qu’ECC n’aurait pas tenu le plan d’affaires établi lors de la levée de fonds de 2010. Ce plan prévoyait un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros en 2011. Il n’a pas été atteint. 

Conflit avec Nespresso

Mais il est vrai que la startup a vu son développement freiné par les procédures intentées par Nespresso. Les ventes des capsules d’ECC ont été bloquées en Suisse durant plus de trois ans par les tribunaux suisses. L’inventeur des capsules à café, lui-même, Eric Favre, a, semble-t-il,  mieux réussi son «émancipation». Après l’invention de la fameuse capsule conique en 1976, il a créé en 1991 la capsule inverse Mocoffee via sa société Monodor, cela sans entrer en guerre contre le groupe Nestlé. Au lieu d’entrer par la petite face, comme chez Nespresso, l’eau d’extraction entre par la plus grande face et le café extrait sort par la petite. 

Pour ECC, qui cumule les difficultés financières, tout s’écroule au printemps 2017 lorsque le groupe Casino, principal acheteur des capsules, ne parvient pas à se mettre d’accord avec Jean-Paul Gaillard quant à leur prix. «Nous n’avons pas accepté les prix demandés par Casino. D’autres fournisseurs se contentent de facturer un centime seulement au-dessus du prix de revient. Je le refuse», nous déclarait alors Jean-Paul Gaillard. Il annonçait vouloir agrandir le format de ses capsules d’ici à la fin de 2019 et affirmait avoir l’appui de ses actionnaires. «J’ai leur soutien, d’autant que nous venons de lancer une procédure antitrust aux Etats-Unis contre Nestlé et Nespresso où le cabinet qui nous représente réclame 2 milliards de dommages et intérêts.» 

Comme le résumait un observateur avisé, «à la fin, nous nous demandions si nos recettes allaient dépendre de la vente de café ou d’un procès contre Nestlé». Sur ce dernier point, l’avocat de Nestlé et Nespresso, Me Rodolphe Gautier, n’a pas souhaité commenter tout en précisant que «Nestlé est au contraire créancière d’ECC à la suite des nombreuses décisions rendues en sa faveur en Europe et aux Etats-Unis». 

Finalement, début 2018, Jean-Paul Gaillard quittait la tête d’Ethical Coffee Company, tout en restant actionnaire d’ECC avant que le groupe finisse par être mis en faillite quelques mois plus tard par le président du Tribunal de la Sarine, en novembre dernier. Des actions en responsabilités ne sont pas à exclure. 

Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

Lui écrire

Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

Du même auteur:

Le capital-investissement connaît un renouveau en Suisse
Le Geneva Business Center de Procter & Gamble récompensé pour ses RH

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."