Bilan

«Rendez-nous nos milliards de dollars!»

Les Algériens, en pleine révolte, accusent le pouvoir d’avoir détourné près de mille milliards de dollars provenant des revenus du pétrole. Une récession économique menace le pays.

Les manifestations antigouvernementales sont quotidiennes en Algérie (ici à à Alger).

Crédits: Ramzi Boudina/Reuters

Le pays est à l’arrêt, les grèves se multiplient dans toute l’Algérie. Et les manifestations sont quotidiennes. Depuis la destitution du président Bouteflika qui a régné sans partage durant vingt ans, une question taraude les 43 millions d’habitants. «Qu’a fait ce régime des mille milliards de dollars engrangés durant les deux dernières décennies. Volatilisés?  A Alger et dans tout le pays, la même accusation revient sur toutes les lèvres: «Il faut que Bouteflika et ses voleurs nous rendent nos mille milliards de dollars.» Entre 1999 et 2018, l’Algérie a accumulé en réalité 850 milliards de dollars de revenus grâce à la hausse continue du cours du pétrole. Les Algériens restent persuadés que l’essentiel de cette manne a été détournée par le clan présidentiel. 

Pour autant, même si la corruption a atteint des sommets vertigineux, une grande partie de cette manne a été investie dans la reconstruction du pays, en miettes après la guerre civile de 1992 à 97. «La mauvaise gouvernance a également joué un rôle dans la dilapidation des deniers publics, estime Hachemi Ksentini, sociologue. Certes, les Algériens avaient besoin de logements, de places de travail et d’infrastructures - comme l’autoroute Est-Ouest de plus de 1200 km -, de métro et de tramways, mais ces milliards ont été avant tout distribués au nom d’une paix sociale factice. Rien n’a été fait pour réformer notre économie, nos entreprises publiques sont sous perfusion et croulent sous du personnel à faible valeur ajoutée. Injecter de l’argent dans une économie de services et de loisirs pour donner du travail aurait été plus profitable à la jeunesse que de distribuer des logements.» 

Bombe à retardement

En vérité, c’est bien la démographie qui aura joué un sale tour aux tenants du régime qui pensaient se maintenir éternellement au pouvoir en puisant leur légitimité dans la guerre d’indépendance contre le colonialisme français et leur victoire contre l’islamisme armé durant la guerre civile. La moitié des Algériens a moins de trente ans et ne se reconnaît plus dans ce fonds de commerce. L’Algérie vit sur une véritable bombe démographique à retardement: un million cent mille nouveau-nés par an. Trois cent mille jeunes diplômés sortent chaque année des universités en quête de débouchés et chôment pour la plupart. 

Et cette flambée nataliste dure depuis près de quinze ans. Les raisons? «Au cours des quinze dernières années, la population a bondi de 36 à 43 millions. Le taux de natalité est à 2,6% actuellement, explique Hassan Haddouche, économiste. Les Algériens ont bénéficié de 200 000 logements par an presque gratuitement ces cinq dernières années. Les subventions massives du gaz, de l’électricité, de l’essence pour un montant annuel de quinze milliards de dollars, et de deux milliards de dollars pour les produits de première nécessité, sont autant d’acquis sociaux qui ont favorisé ce boom démographique. Ces subsides étatiques sont injustes car ils profitent davantage aux classes aisées.» 

Aujourd’hui, une partie de la population continue de vivre sur le mythe que son pays très riche, lui fournira très bientôt du gaz de schiste, de l’or, des diamants et de l’uranium en provenance du Sahara. Tout se passe comme si la population cherchait en permanence de nouvelles rentes de substitution pour continuer à vivre à moindre coût. Certes, une caste d’hommes d’affaires corrompue s’est subitement enrichie, mais l’essentiel de cette manne a bel et bien été investi dans de grandes réalisations. Personne ne se soucie des répercussions néfastes de la planche à billets qui a émis l’année dernière pour un montant en dinars équivalant à 55 milliards de dollars! D’autres Algériens au contraire veulent en finir avec la redistribution de la rente des hydrocarbures et ouvrir leur pays au monde. C’est tout l’enjeu de la nouvelle Algérie. 

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