Bilan

Quitter la bourse, une menace bien pratique

Qu’il est tentateur, pour un entrepreneur, d’agiter la menace d’un «going private». Cela permet de mesurer son audience auprès des marchés, voire de faire remonter la valeur de son action
  • Le tweet d’Elon Musk,  où le patron de Tesla annonçait sa volonté de sortir de la bourse, a fait l’effet d’une bombe début août.

    Crédits: Reuters
  • Patron de Swatch Group, Nick Hayek critique lui aussi la bourse, qu’il appelle «casino».

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  • En février 2013, Michael Dell retirait de la bourse sa société informatique.

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Les marchés n’en reviennent toujours pas de cette folle journée boursière du 7 août dernier. Sur le coup de midi, heure de New York, Elon Musk, intrépide et imprévisible fondateur et patron de Tesla, lâche sa bombe sous la forme d’un petit tweet où il annonce sa volonté de sortir sa société de la bourse. Et affirme que «le financement est assuré». Avant la fin de la séance, l’action du fabricant automobile de Fremont en Californie a regagné 11%, déjouant les scénarios des vendeurs à découvert et ravissant les aficionados de la marque en T.

«Annoncer un retrait de la bourse de cette manière s’avère un bon moyen d’attirer l’attention du marché sur votre titre. C’est une manière de créer et d’entretenir le buzz, de faire parler de votre société», observe Dominique Freymond, administrateur indépendant et consultant en gestion d’entreprise. Une stratégie qui est du reste appelée à déployer ses effets pendant un certain temps encore, puisque le caractère intempestif de cette annonce a incité la SEC, l’autorité américaine de surveillance de la bourse, à exiger des explications de la part de Tesla et de son remuant fondateur, procédure qui sera à n’en pas douter suivie étroitement par la presse financière. 

La bourse pestiférée

Elon Musk n’est pas le premier patron à brandir la menace d’un «delisting», ou «going private», pour se soustraire à une pression des investisseurs jugée insupportable. Nick Hayek, patron de Swatch Group, l’avait fait avant lui. En janvier 2015, il avait fait savoir par une interview au Sonntagsblick que sa société réfléchissait à un retrait car elle «vend des montres, pas des actions». Le dirigeant avait même lourdement insisté sur les travers des marchés financiers et leur supposée déconnexion avec la réalité que l’industrie était censée incarner: «Les cours se sont depuis longtemps éloignés du monde réel»; ou encore: s’il pouvait changer quelque chose, il obligerait la bourse à s’appeler «casino».

Nick Hayek intervenait quelques jours après la décision de la BNS de mettre fin au cours-plancher entre le franc et l’euro, décision qui avait provoqué un minikrach à la Bourse suisse, où le cours de Swatch avait plongé de 22% en quelques heures. Un plongeon qui avait engendré des pertes en millions de francs pour le pool Hayek, actionnaire prépondérant du groupe. Néanmoins, l’homme fort n’a
pas répété ses propos par la suite. L’action est remontée à un cours proche de son niveau du début du mois de janvier, effaçant l’essentiel de la moins-value boursière. 

Citons également le cas d’André Kudelski. En 2002, le patron de la firme technologique vaudoise dénonçait la manipulation du cours du titre par les fonds spéculatifs, et pointait les pratiques parfois agressives qui caractérisent les ventes à découvert. Il laissait entendre qu’il n’était pas loin d’envisager une action en justice. 

Et la suite, pour Tesla? Tandis que les marchés financiers bruissent d’interrogations sur la substance des plans d’Elon Musk, certains spécialistes s’inquiètent de la méthode retenue. Annoncer un retrait de la Bourse par un simple tweet? Cela ressemble beaucoup à la manière de communiquer de Donald Trump, particulièrement lorsque le président américain veut dénoncer une situation qui lui déplaît: «Il y a une altération des modèles de comportement des leaders», soulève Didier Cossin, professeur de management à l’IMD à Lausanne et Singapour.

Pour ce spécialiste des conseils d’administration d’entreprises internationales, «Elon Musk met à risque sa réputation dans une opération sans doute bien calculée, mais qui pose beaucoup de questions sur l’avenir de la gouvernance de Tesla.» Autrement dit: en convoquant le fonds souverain d’Arabie saoudite pour racheter tout ou partie du flottant d’une société valorisée plus de 60 milliards de dollars sans dire clairement ce qu’il va en faire, l’entrepreneur sud-africain met dans la balance sa réputation de créateur engagé d’une startup qui a donné un sévère coup de vieux à l’industrie automobile dans son ensemble.

Dressant ce même parallèle, Dominique Freymond s’accorde même à penser qu’une telle annonce est du «populisme financier». Autrement dit, qu’elle actionne les mêmes ressorts émotionnels que ceux utilisés par Donald Trump et ses semblables européens: s’adresser directement au grand public, désigner sans nuances la source de leurs problèmes (en l’occurrence: la bourse et les marchés financiers) et livrer une solution sans nuances (sortie de la bourse). Mais sans livrer de détails sur les manières de procéder. Comme si un «delisting» allait résoudre tous les problèmes.

Le coût de la bourse

Pourtant, sortir une société de la bourse est une démarche courante depuis, au moins, les années 1980. «La question se pose très régulièrement dans les nombreux conseils d’administration avec qui je suis en contact, et cela dans les deux sens: faut-il entrer en bourse ou, au contraire, en sortir?», relève Didier Cossin.

L’avantage principal de la bourse, pour les entreprises, est connu: accéder facilement à des capitaux frais en vendant des actions au grand public. Ses inconvénients le sont tout autant: de nombreuses règles précises à respecter, notamment en matière d’annonces, de transparence et de traitement équivalent des actionnaires, le risque d’OPA agressives, et le sentiment pour une équipe de direction de travailler constamment sous le regard parfois inquisiteur des actionnaires et la pression des échéances.

«L’apport d’idées externes, notamment celles des analystes financiers, peut être bénéfique à une entreprise, mais il peut aussi agacer certains patrons, notamment ceux qui ont une forte personnalité», relève Dominique Freymond. Sans parler du coût engendré par le respect des diverses prescriptions : un million de francs par an pour une PME.

Financements surabondants

Le retrait du marché est devenu d’autant plus facile que les financements alternatifs sont eux aussi devenus faciles comme jamais, grâce à la surabondance de liquidités et à la multiplication des fonds, notamment souverains, prêts à placer leurs avoirs dans ces entreprises. Si le fonds souverain d’Arabie saoudite se dit prêt à racheter des titres Tesla, l’acteur le plus connu pour cette activité est Temasek, l’un des deux fonds de Singapour. «Il n’y a plus besoin de recourir agressivement au crédit comme lors des décennies précédentes», remarque Didier Cossin.

Quantité de sociétés honorablement connues se sont récemment retirées de la cote. L’an dernier, elles étaient près de quinze à le faire, rien qu’à la Bourse suisse. La plupart du temps, ces décisions résultaient d’acquisitions ou de fusions, comme dans le cas de Syngenta ou de Charles Voegele. Mais certains investisseurs se souviennent du retrait de Hero Group, société familiale argovienne cotée  depuis 1914, et qui a préféré poursuivre son développement dans la discrétion.

L’exemple le plus classique de «going private» est néanmoins celui du géant informatique Dell. En février 2013, Michael Dell, iconique patron de la société qui porte son nom, décide de se retirer du marché. Son action ne vaut plus que 13 dollars après avoir tutoyé les 50 dollars au tournant du millénaire. «Le but était de restructurer la société dans une certaine opacité», poursuit Didier Cossin.

Dell n’a cependant pas boudé le marché très longtemps: il y est revenu en juillet dernier en rachetant une société déjà cotée, VMware, ce qui lui a permis d’éviter la procédure parfois lourde de l’introduction en bourse traditionnelle. Elle est loin d’être un exemple isolé. Les introductions en bourse sont actuellement en plein boom: rien qu’en Suisse, elles sont six à avoir choisi cette option depuis le premier janvier de cette année, soit autant que le maximum de n’importe laquelle des dix dernières années pleines. Même si certains patrons manifestent à haute voix leur volonté de la quitter, la bourse a encore de beaux jours devant elle.

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