Bilan

Quelles tendances pour demain? Deux directeurs d’Avenir Suisse débattent

Patron romand du think tank Avenir Suisse, Xavier Comtesse laissera son fauteuil à Tibère Adler le 1er  juin prochain. Bilan a organisé le débat de la transition.
  • Tibère Adler (à g.), 51  ans, et Xavier Comtesse, 65 ans. Tous deux aiment chasser les nouvelles idées et les trends.

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  • Manifestation de soutien au fonds ferroviaire: une victoire pour Avenir Suisse, qui défend l’idée d’une métropole lémanique.

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  • Pour Xavier Comtesse, «la priorité pour la Suisse est de rester dans une logique de production et pas de consommation».

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  • «L’autre défi, complète Tibère Adler, c’est la place de la Suisse dans le concert international. (...) Evitons les autogoals.»

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«Non, Tibère Adler ne vient pas pour redresser Avenir Suisse!» Dès le début de l’entretien que nous ont donné l’actuel directeur d’Avenir Suisse en Suisse romande, Xavier Comtesse, 65  ans, et son successeur Tibère Adler, 51  ans, le style direct, toujours prêt à prendre le taureau par les cornes du premier, apparaît.

Plus policé – il est juriste de formation avant d’avoir été nommé CEO d’Edipresse en 2005 puis administrateur, jusqu’à fin mai, de Tamedia (propriétaire de Bilan) – Tibère Adler confirme: «La situation est parfaitement saine. Je viens avant tout avec l’envie de consolider ce qui a été fait et surtout de romandiser Avenir Suisse parce que Xavier a été assez seul au cours des douze dernières années.»

Seul, Xavier Comtesse? Certes, l’homme est connu pour son goût de la provocation. Créateur du premier consulat scientifique Swissnex à Boston et du Swiss Creative Center, le Fablab de Neuchâtel dont il va continuer de s’occuper, il est cependant aussi un «maker», un créateur toujours à l’affût de la prochaine tendance.

Venu des médias, Tibère Adler appartient, lui aussi, à la catégorie des chasseurs de nouvelles idées et de trends. Mais bien sûr, il place la communication en tête de ses priorités avec l’ouverture du chapitre romand d’une organisation dont le centre de gravité reste largement alémanique (20 collaborateurs à Zurich – 2 à Genève).

Il compte mettre Avenir Suisse au cœur des débats qui vont déterminer le futur de cette partie du pays. Mais quels débats, au fait, dans une Suisse qui va si bien? Pourquoi changer ce qui marche? Réponses, à l’occasion de la transition entre les deux directeurs. 

Qu’est-ce qui motive à prendre un rôle aussi atypique en Suisse romande que celui de directeur d’un laboratoire d’idées?

XC: Le surf. Quand tu fais du surf, le meilleur moment, c’est de prendre la vague avant qu’elle ne soit grosse. C’est ce que j’ai fait toute ma vie. Voir quelle vague pourrait devenir grande, se mettre dedans et puis avoir ce moment extraordinaire du démarrage. Je suis un type doué pour les démarrages.

Après, je fais assez rapidement partie du problème. Donc, quand Thomas Held débarque à Boston en 2001 et qu’il me parle de cette idée de think tank, je lui dis que je veux en être. C’était évident que je ne pouvais pas manquer l’aventure du premier laboratoire d’idées de Suisse.

TA: En ce qui me concerne, c’est presque un retour aux sources. A l’Université, j’étais lancé pour faire une thèse de doctorat en droit et j’ai été assistant quelques années. Après, j’ai eu des propositions professionnelles presque trop tôt. Je suis devenu manager dans les médias chez Edipresse puis administrateur de sociétés depuis trois ans.

Quand tu travailles vingt  ans comme manager, c’est bien de faire une pause. Mais, au bout d’un moment, tu manques d’adrénaline. Quand Avenir Suisse m’a contacté, je n’y avais pas pensé. J’ai creusé et l’enthousiasme est monté. J’aime la Suisse, j’aime les idées. Je n’étais pas dans le monde des médias, surtout dans l’équipe de Pierre Lamunière, par hasard. En fait, je vais garder le meilleur de ce boulot, les nouvelles idées, le débat public, à Avenir Suisse.

Comment voyez-vous le rôle d’Avenir Suisse?

XC: Le plus important, c’est de comprendre que ce n’est pas un lobby mais un think tank. Notre business, c’est le changement d’état d’esprit, de comportement et la compréhension des problèmes. Ça ne veut pas dire qu’on ne s’occupe pas de politique.

En 2002-2003, on s’est beaucoup impliqués dans la question du frein à l’endettement. Mais ça, pour nous, c’est un état d’esprit des pouvoirs publics plus qu’une loi. Même chose pour le vote du 9   février. C’est dans notre business parce que, au fond, c’est une question d’attitude vis-à-vis de la globalisation. Mais la plupart des lois sont du ressort des associations professionnelles, des syndicats… On n’a pas besoin de nous pour cela.

TA: Tout cela ne va pas changer. Le mot-clé, c’est prospectif: l’identification des grands trends et des grands changements pour la Suisse à cinq ou dix ans. Avenir Suisse va garder sa caractéristique moitié recherche, moitié communication et fertilisation du débat d’idées. L’une de nos originalités, c’est qu’au-delà des défis économiques et politiques, on s’empare des enjeux sociétaux. Avec, évidemment, la vocation libérale qui est un angle assumé. 

Quelles ont été les victoires idéologiques d’Avenir Suisse ces dernières années?

XC: Avenir Suisse sort en moyenne 24 idées par an, multipliées par douze ans, cela fait pas mal. Toutes n’ont cependant pas le même poids. Et, parfois, le timing a été catastrophique. Par exemple, notre proposition de voir les paysans comme des entrepreneurs plutôt que des aménageurs du paysage a été perdue face à la campagne «J’aime mon paysan».

A l’inverse, il y a des victoires invisibles comme la journée à horaire continu qui a permis de libérer les femmes qui étaient pénalisées car elles devaient jongler avec des horaires professionnel et scolaire incompatibles, en particulier en Suisse alémanique…

TA: Pour moi, il y a eu avant tout l’idée très forte de métropole lémanique qui s’est, entre autres, incarnée dans le soutien du monde politique romand au fonds ferroviaire. J’arrive avec la volonté de renforcer cette dimension romande.

Dans le conseil de fondation, il y a deux personnalités francophones, Olivier Steimer et Jean-Pierre Roth qui se sont bougés dès 2013 pour créer un chapitre romand. Il y a une cinquantaine d’entreprises romandes dans Avenir Suisse. Une de mes missions et de mes envies est d’impliquer plus fortement les personnalités économiques de la région. Depuis le tournant psychologique que marque l’initiative Minder, il faut que l’économie se mouille dans le débat public. 

Peut-être aussi parce que l’initiative Minder marque une sorte de retour de balancier vis-à-vis du libéralisme que défend Avenir Suisse?

XC: D’un point de vue économique, la Suisse a connu ses meilleures années depuis très longtemps. Il y a eu un boom économique en plein milieu d’une crise mondiale. C’est très impressionnant. Mais, à côté de cela, la Suisse a mal vécu ce qui a été la plus grande forme de globalisation dans la dernière phase: celle des régulations. Les régulations bancaires qui sont les plus visibles mais aussi les régulations internet, ISO, le processus de Bologne…

Cette globalisation est mal acceptée, et le 9  février l’a montré parce que ces régulations sous-entendent que la règle de l’autre est aussi ma règle. Il y a une forme de convergence des lois mondiales qui empiète sur la souveraineté. On croit que la souveraineté, c’est de pouvoir garder ses lois. C’est fini, mais c’est mal assumé, comme on le voit sur les questions d’immigration.

TA: Je suis largement d’accord. La Suisse a profité de la globalisation économique pendant une décennie dorée. En même temps, cette croissance est liée en partie à l’évolution de la démographie. On aimerait faire sans alors que les deux sont liés. Dans les dix dernières années, nous avons développé un petit pays qui a trouvé une place assez extraordinaire. Mais nous avons aussi développé quelques illusions. Désormais, la fiscalité se règle dans des cadres internationaux.

De même que les questions migratoires. Nous avons évolué dans un environnement favorable que nous avons largement négocié et créé. Mais nous ne pouvons pas décider de cet environnement futur à 100%. Nous oublions l’interdépendance, si bien que ce que nous prenons pour acquis ne l’est pas forcément.

Et qu’est-ce que cela signifie concrètement pour l’avenir de la Suisse?

XC: En admettant que nous gardions une certaine capacité de décision, la priorité est de rester dans une logique de production et pas de consommation. C’est valable pour le système bancaire qui doit redevenir capable de créer des produits financiers plutôt que de juste les distribuer.

Sur les vingt ans qui viennent, il faut être très attentif à la production industrielle parce que, si elle s’en va, elle ne revient plus comme cela a été le cas en France. Il n’y a pas de société du savoir. Le savoir, comme les technologies de l’information, est intégré partout. Les séparer est une erreur totale.

TA: La Suisse a de bonnes chances de continuer d’être dans le top 5 des pays prospères. Le défi du maintien de l’industrialisation, c’est la question de la poule et de l’œuf. On ne sait pas si les pays sont plus prospères parce qu’ils ont pu garder l’industrie ou si c’est parce qu’ils sont prospères qu’ils ont pu la garder.

Mais je suis d’accord que c’est crucial. Si on pense à la robotique qui va tuer des jobs, la Suisse doit être à la pointe dans l’ingénierie et la maintenance des robots. Les apprentis d’aujourd’hui seront les contremaîtres de demain.

L’autre défi, à mon avis monstrueux, c’est la place de la Suisse dans le concert international. On a une influence limitée mais réelle. On a une chance avec les organisations internationales, mais on n’est plus présent dans tous les cercles. Et quand en plus on se crée des obstacles supplémentaires dans nos relations avec l’étranger, cela peut saboter les avantages qu’on a pu construire en partie parce que la situation internationale s’y prêtait. Evitons les autogoals.

Bilan a publié récemment un dossier, «La Suisse saborde la Suisse», qui montre que le droit d’initiatives multiplie le risque de ces autogoals. Qu’en pensez-vous?

XC: En Suisse, tout le monde est le minoritaire de quelqu’un. La démocratie directe a servi de contre-pouvoir pour respecter les minorités. Cela dit, ça allait très bien quand cela ne marchait pas, à savoir quand les initiatives étaient rejetées.

En un siècle à peine, une dizaine d’initiatives populaires ont été acceptées. Depuis vingt ans, on assiste à une accélération. Du coup, cela nous pose des problèmes. C’est le rôle d’Avenir Suisse de s’y intéresser.

TA: Notre fédéralisme est un atout qui nous épargne l’attente d’un homme providentiel, mais c’est vrai que la démocratie directe commence à nous jouer des tours. Elle est en partie instrumentalisée et de plus en plus mal comprise à l’extérieur. Surtout, elle peut nous conduire à des politiques erratiques. Alors que notre stabilité juridique est un avantage. Une modernisation est nécessaire.

Quelle modernisation?

TA: Avenir Suisse va sortir deux études d’ici à la fin de l’année. L’une sur l’effritement du système de milice et l’autre sur la modernisation de la démocratie directe. Cette dernière est un élément clé de l’identité suisse, mais cela ne doit pas non plus être un tabou. On voit qu’il y a des problèmes comme la concrétisation des initiatives acceptées.

Cela aboutit à ce qu’on ait des objets de plus en plus variés et de plus en plus mal formulés ou bien, au contraire, si précisément formulés que l’exécution est difficile. Enfin, il y a un problème de légitimité. Le nombre de signatures requises pour faire aboutir une initiative n’a pas augmenté proportionnellement à la population. Nous sommes pour relever la barre des signatures.

XC: Fondamentalement, la montée en force des «soft laws» conduit à une tension sur les notions de souveraineté et de nation. Les gens ont le sentiment que les choses leur échappent. Je crois que la nouvelle génération est inspirée par des formes de gouvernance comme la gouvernance internet. Dans les printemps arabes, on a vu cette gouvernance internet se mettre en place pendant un mois avant que les forces traditionnelles se réimposent. Je crois qu’il y a là le début d’un conflit à long terme.

TA: Les deux modèles se superposent; ils ne s’opposent pas forcément…

XC: Je crois qu’ils sont opposés. Cela va prendre des décennies, mais un modèle va se substituer à l’autre. Par exemple, le concept de réseau social n’a plus rien à voir avec celui des associations locales, la chorale, le foot. Les Suisses appartiennent à au moins trois associations. Cela a donné une cohérence très forte. Arrivent les réseaux sociaux. C’est une réorganisation totale. Les solidarités ne sont plus liées à un territoire mais à des tâches.

TA: Certes, le système de milice s’effrite et les Suisses seront plus actifs sur ce système de milice 2.0. En même temps, tu peux être Suisse et sur les réseaux sociaux sans te détacher du sort de ce pays. On n’a pas qu’une dimension. 

Fabrice Delaye
Fabrice Delaye

JOURNALISTE

Lui écrire

Fabrice Delaye a découvert Internet le 18 juillet 1994 sur les écrans des inventeurs du Web au CERN. La NASA diffusait ce jour-là les images prises quasi en direct par Hubble de la collision de la comète Shoemaker-Levy sur la planète Jupiter…Fasciné, il suit depuis ses intuitions sur les autoroutes de l’information, les sentiers de traverse de la biologie et étend ses explorations de la microélectronique aux infrastructures géantes de l’énergie.

L’idée ? Montrer aux lecteurs de Bilan les labos qui fabriquent notre futur immédiat; éclairer les bases créatives de notre économie. Responsable de la rubrique techno de Bilan depuis 2006 après avoir été correspondant de L’Agefi aux Etats-Unis en association avec la Technology Review du MIT, Fabrice Delaye est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et de l’EPFL.

Membre du jury des SwissICT Awards, du comité éditorial de la conférence Lift et expert auprès de TA-Swiss à l’Académie Suisse des Arts et des Sciences, Fabrice Delaye est l’auteur de la première biographie du président de l’EPFL, Patrick Aebischer.

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