Bilan

Que penser du «tous-ménages» UDC?

Bilan a passé au crible les arguments présentés par l’Union démocratique du centre dans son «Edition spéciale» distribuée dans toutes les boîtes aux lettres suisses.
  • L’UDC a adapté sa publication à chaque canton (ici la version vaudoise).

    Crédits: Dr

L’UDC repart en campagne avec son thème de prédilection, l’immigration. Le 9 février 2014, le parti de Blocher avait réussi à créer la surprise avec l’acceptation à 50,3% de son initiative «Contre l’immigration de masse ». Moins de quatre ans après, l’UDC repart au front avec son nouveau projet: «Initiative populaire fédérale «Pour une immigration modérée (initiative de limitation)». Dans un tous-ménages de 16 pages intitulé «Edition spéciale» distribué gratuitement dans toutes les boîtes aux lettres, l’Union démocratique du centre (UDC) expose un certain nombre de ses idées. A grand renfort de chiffres, elle aborde des thématiques très concernantes pour le public et soulève des questions intéressantes. Voici notre analyse, après un examen attentif.

1. Immigration

La conseillère nationale genevoise Céline Amaudruz s’appuie sur le scénario de base de l’Office fédéral de la statistique pour anticiper une hausse de la population résidente à 9,1 millions d’habitants en 2025, puis à 10,1 millions en 2035, voire à 11 millions en 2040. Sa conclusion: la place fera défaut pour accueillir toutes ces personnes. Elle estime que les travailleurs suisses de 50 ans et plus trouveraient plus facilement du travail grâce à une diminution de la concurrence induite par l’immigration.

Analyse: La prévision de croissance de la population supposée pour ces prochaines années équivaut à celle de la période de forte croissance économique des années 1950 et 1960. Or, la Suisse a aussi connu des phases ralenties de stagnation économique, où le taux de chômage a été au plus haut. Les cycles économiques sont donc plus déterminants pour l’emploi que la croissance démographique, mais il est vrai qu’une démographie plus lourde rend le pays plus vulnérable au chômage en cas de coup d’arrêt de la croissance. 

Cela étant, pour les 50 ans et plus, les données suggèrent que les difficultés d’embauche résultent surtout de l’inadéquation des compétences professionnelles par rapport aux besoins des entreprises, ainsi qu'à une certaine méfiance face à une catégorie de travailleurs perçus comme chers et moins flexibles. 

2. Constitution

Natalie Rickli, conseillère nationale zurichoise, écrit que la Constitution a été violée à la suite de l’instauration de la loi d’application de l’initiative sur l’immigration de masse approuvée en février 2014, et appelle ainsi à soutenir le nouveau texte lancé par l’UDC appelé «initiative de limitation».

Analyse: Il est exact de souligner que les Chambres n’ont rempli que très partiellement le mandat constitutionnel approuvé par une courte majorité populaire en 2014 (lire aussi page 17). Cependant, ce qu’elle ne rappelle pas, c’est que l’acceptation de ce nouveau texte entraînerait la fin des accords bilatéraux. 

3. «No Billag»

Le conseiller national zurichois Gregor Rutz soutient que «la SSR n’a pas à réinventer des programmes proposés par le secteur privé». 

Analyse: Il a sans doute raison, la croissance de la SSR a réduit le champ d’action des acteurs privés dans le domaine audiovisuel et un débat est nécessaire pour redéfinir les contours du service public. Mais il contredit cet appel à une réforme lorsqu’il affirme que «l’initiative «No Billag» clarifie cette situation en privatisant la SSR. Elle va loin, mais elle est sans doute salutaire.» L’initiative n’a pas pour but une privatisation de la SSR, mais une interdiction de tout financement fédéral, qui entraînerait assurément sa disparition. 

4. Coûts sociaux

La libre circulation des personnes a entraîné une hausse du chômage et des prélèvements sociaux, affirme le tous-ménages, sous la plume de Magdalena Martullo-Blocher, conseillère nationale et fille de l’ancien conseiller fédéral Christoph Blocher. Elle juge que l’ouverture des frontières aboutit à une hausse de la facture pour les citoyens. 

Analyse: EconomieSuisse, qui s’oppose à l’UDC sur ce chapitre, estime pour sa part que les accords bilatéraux ont permis à chaque Suisse une progression moyenne du revenu par habitant de 4400 francs par an (lire page 17). De plus, le partenariat social, base du bon fonctionnement de l’économie, a été renforcé. 

5. Réfugiés et aide sociale

Le tous-ménages dénonce les montants alloués par les caisses publiques aux réfugiés reconnus en Suisse au titre de l’aide sociale: 2625 francs pour une personne seule, 5011 francs pour une famille de quatre personnes résidant en région zurichoise (voir tableau ci-dessus). Selon la conseillère nationale zurichoise Barbara Steinemann, «les prestations de l’aide sociale sont souvent si élevées qu’il ne vaut pas la peine de chercher une activité lucrative». 

Analyse: Ces chiffres peuvent passer pour des fortunes. Mais chacun sait qu’ils permettent juste de vivre en Suisse, où le seuil de pauvreté est fixé, en moyenne, à 2239 francs par mois pour une personne seule et à 3984 francs mensuels pour deux adultes et deux enfants, selon les chiffres 2015 de la Conférence suisse des institutions d’action sociale. La Suisse alloue donc le minimum aux réfugiés qu’elle a acceptés en tant que tels, en attendant qu’ils soient en mesure de gagner leur vie par eux-mêmes. 

6. Intégration économique européenne

Dans un entretien, le président de l’USAM et conseiller national fribourgeois Jean-François Rime souligne les inconvénients pour la Suisse de la conclusion d’un accord-cadre avec l’UE. Celui-ci, outre une augmentation de la complexité réglementaire, accroîtrait la dépendance de la Suisse vis-à-vis de l’Union. Il serait ainsi préférable de garder les accords bilatéraux, conclut-il.

Analyse: Ces remarques sont pertinentes dans le sens où les exigences réglementaires suisses sont généralement moindres que dans l’UE. Les entreprises suisses s’épargnent ainsi des coûts. Mais dans quelle mesure un accord-cadre augmenterait-il la dépendance de la Suisse envers l’UE? Difficile à dire, vu le poids écrasant qu’occupe déjà cette dernière dans les relations commerciales et financières bilatérales, pour de simples raisons géographiques. Ce qui est certain, c’est que Bruxelles ne veut plus de la forêt d’accords sectoriels et exige un cadre général, ce à quoi le Conseil fédéral est en train de se résoudre.

7. La communauté

«Le bon fonctionnement de notre société ne dépend pas de quelques personnalités individuelles, mais de l’esprit communautaire», écrit le conseiller national vaudois Jean-Pierre Grin. 

Analyse: Comment ne pas lui donner raison? La Suisse s’est bâtie sur un réseau d’alliances et sur la devise «Un pour tous, tous pour un». Dommage qu’au-delà de la profession de foi de l’auteur, l’UDC se distingue par des propositions polémiques et un ton qui divise, particulièrement entre communautés. 

8. Impôts et PME

Les entreprises sont assaillies d’impôts et taxes divers, comme l’écrit l’entrepreneur Jean-Daniel Chardonnens. 

Analyse: Voilà un sujet avec lequel il est difficile de ne pas être d’accord. Mais manifestement, l'auteur n’a pas tenu compte des effets, pour son entreprise de transports, du débat international concernant le changement climatique ni les solutions auxquelles la Suisse s’est engagée, et qui induisent justement une taxe sur les énergies fossiles (redistribuées aux citoyens via leurs assurances maladie).

9. Juges étrangers

L’UDC est en train de recueillir les signatures visant à faire voter sur l’instauration de la primauté du droit suisse par rapport au droit international, ainsi que le rappelle le conseiller national zurichois Hans-Ueli Vogt. Ce texte a pour but d’affranchir le pays de jugements prononcés par des cours internationales comme la CEDH. 

Analyse: Traduisant un souci souverainiste honorable, cette initiative introduit néanmoins une insécurité juridique du fait qu’un jugement prononcé à Strasbourg ou à Bruxelles ne serait plus forcément considéré comme valide en Suisse, mais le serait encore dans les autres pays européens. Dans les cas complexes recouvrant plusieurs pays, cela créerait une instabilité dont les Suisses et leurs entreprises pourraient se passer. 

10. Démographie

La grande absente du tous-ménages est le défi posé par le vieillissement de la population. Aucun auteur ne mentionne le fait que, sans immigration, la population suisse ne parvient pas à se renouveler. Des quelque 70 000 nouveaux résidents annuels, les deux tiers proviennent de l’immigration, un tiers seulement des naissances. Pourtant, cet accroissement démographique est essentiel au financement de l’AVS, afin de maintenir les rentes des futurs retraités au niveau actuel. Dommage, car le sujet est au centre des défis relevés par l’Office fédéral de la statistique.   

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