Bilan

Quand Star Wars puise sa trame dans l'économie

Alors que Star Wars sort sur les écrans du monde entier ce mercredi, focus sur les liens entre la saga de George Lucas et l'économie.
  • Les références à l'économie sont nombreuses dans la saga Star Wars.

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  • Renaud Chartoire (ici à droite en compagnie d'Irvin Kershner, réalisateur de l'épisode V, à gauche) a recensé toutes les références à l'économie dans la saga de George Lucas.

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  • George Lucas (ici avec J.J. Abrams, réalisateur de l'épisode VII) a glissé consciemment ou non de nombreuses références à l'économie, aux théories et aux concepts.

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L'économie de Star Wars: pas celle des produits dérivés, des cartons au box-office, des coûts de tournage ou des cachets des comédiens. L'économie de Star Wars avec sa Guilde du Commerce, ses contrebandiers intergalactiques, sa monnaie mystérieuse, ses blocus et ses objets qui se déprécient dans les échanges: c'est la passion de Renaud Chartoire. Ce professeur d'économie français a largement étudié la saga de George Lucas pour en extraire toutes les références à l'économie, dans ses concepts, ses évocations, ses mécanismes ou ses applications diverses.

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Alors que l'épisode VII The Force Awakens sort sur les écrans, tour d'horizon avec ce professeur quelque peu iconoclaste des références des six premiers volets de la saga.

Bilan: Comment vous est venue l'idée de creuser la saga Star Wars à la recherche des références à l'économie et à la sociologie?

Renaud Chartoire: Quand je suis face à mes élèves et étudiants, j'ai l'habitude d'illustrer les thèses et les concepts de manière ludique. J'ai donc cherché ce que je pouvais trouver dans Star Wars pour que les idées que j'expose soient plus facilement comprises par tous. J'aime beaucoup le cinéma, mais en général, quand je regarde un film, je ne le visionne qu'une fois. Il n'y a qu'avec Star Wars que c'est différent: je suis un fan de la saga de longue date, je connais les six films pour les avoir vus et revus de nombreuses fois. Mais c'est le seul univers cinématographique qui suscite une telle passion en moi. Il y a un autre univers de fiction que j'apprécie beaucoup, c'est la série Lost. Et avec la sortie de l'épisode VII de Star Wars, les deux sont en quelque sorte réunis, puisque le réalisateur de The Force Awakens, J.J. Abams est celui qui a mis en scène les premiers volets de Lost.

Quand j'ai commencé la démarche, j'ai donc revisionné les différents films et décortiqué ces six long-métrages mais aussi les documents officiels de Lucasfilm qui les accompagnent. Il y a évidemment certaines scènes pour lesquelles je n'ai rien trouvé. Mais j'ai été sidéré par le nombre de références, conscientes ou non de la part des équipes du film, à l'économie. D'autres ont fait le même travail que moi avec la philosophie. Mais avec l'économie je sais que les élèves apprécient ces exemples lorsque je les cite.

Qu'en est-il donc de la place de l'économie dans la saga?

Tout d'abord, il faut distinguer les deux trilogies déjà sorties: la trilogie originelle de 1977 à 1983, et celle appelée prélogie sortie entre 1999 et 2005. Personnellement, je ne crois pas que George Lucas se soit amusé à placer des références conscientes et volontaires à l'économie dans la trilogie originelle. Par contre, il me semble qu'il a clairement écrit une prélogie aux tonalités altermondialistes.

Quels concepts avez-vous repérés?

L'un des concepts les plus évidents et parmi les premiers à apparaître dans la saga est celui de la destruction créatrice de Schumpeter, qui est le premier économiste à s'être penché sur l'innovation. Ses théories connaissent un regain de popularité ces dernières années avec l'économie digitale. Or, dans l'épisode IV, quand Luke Skywalker doit vendre son Speeder pour financer le voyage à bord du Millenium Falcon de Han Solo, il est désespéré car il ne parvient à en obtenir qu'une somme très réduite: il impute ce fait à la sortie d'un modèle plus récent, le XP-38 qui a dévalorisé les appareils plus anciens.

Un autre exemple que je cite souvent à mes étudiants est celui des rendements d'échelle: plus on produit à grande échelle, plus c'est efficace et rapide. Ainsi, dans Star Wars, prenons la construction de l'Etoile Noire: à la fin de l'épisode III, sa construction a démarré; elle est quasiment achevée au début de l'épisode IV, soit 30 ans plus tard; mais quand les Rebelles la détruisent, un nouveau modèle apparaît quasiment achevé dans l'épisode VI, soit, selon la chronologie officielle, deux ans plus tard. L'Empire a donc réussi à être plus efficace et plus rapide en construisant à plus grande échelle.

Dans la prélogie, on a un exemple d'un autre concept économique vécu par les personnages. Selon John Maynard Keynes, nos intentions déterminent la réalité, c'est la théorie des anticipations autoréalisatrices. Dans l'économie de notre monde, cela peut se traduire de la manière suivante: une série d'acteurs de l'économie anticipe une récession et ils vont donc réduire leurs investissements et ne pas embaucher, mais cela va automatiquement ralentir la croissance et participer à cette récession qu'ils craignent. A grande échelle, ce sont eux qui ont façonné cette récession. Dans l'épisode III, Anakin Skywalker voit dans un rêve sa femme mourir; il va donc chercher un moyen de la sauver à tout prix; or, pour ce faire, il va rejoindre le sénateur Palpatine qui va le pousser vers le côté obscur de la Force et en faire un seigneur Sith et c'est ce glissement qui va entraîner la mort de Padmé Amidala.

Cependant, nos économies sont largement appuyées sur les monnaies. Quelle est la place de celles-ci dans la saga?

L'argent est très présent dans Star Wars. Il y a l'épisode de la vente du Speeder de Luke que nous avons déjà évoqué, précédé de l'achat des droïdes par son oncle auprès des Jawas, mais il y a aussi la négociation entre Han Solo et Obi-Wan Kenobi sur le prix de leur déplacement depuis Tatooine, ou encore la récompense que Luke fait miroiter aux yeux de Han Solo s'ils parviennent à délivrer la princesse Leia sur l'Etoile Noire,... et tout cela uniquement dans l'épisode IV. Plus loin, nous avons aussi la récompense promise pour la capture de Han Solo évoquée par le chasseur de primes Boba Fett, la somme proposée par Luke pour libérer ce même Han des griffes de Jabba,...

Toutefois, il n'y a qu'une seule occurrence où la devise est citée: dans l'épisode I, quand le Jedi Qui-Gon Jinn et son Padawan Obi-Wan Kenobi arrivent sur la planète Tatooine et doivent faire réparer leur vaisseau, ils entrent en contact avec Watto, qui retient Anakin Skywalker et sa mère Shmi en esclavage; les Jedis veulent régler leur note en crédits républicains mais Watto la refuse. On a donc là l'un des critères majeursde ce qui fait une monnaie, la confiance des utilisateurs, qui n'est pas forcément là, au moins sur une planète, Tatooine, qui est située aux confins de la galaxie.

Qu'en est-il des différents secteurs de l'économie tels que nous les divisons dans nos sociétés modernes entre primaire, secondaire et tertiaire?

L'oncle et la tante de Luke Skywalker sont des fermiers sur la planète Tatooine: ils évoquent d'ailleurs la moisson dans leurs échanges. On peut aussi ajouter la Cité des Nuages administrée par Lando Calrissian, qui est une ville minière autour d'une planète semi-gazeuse, Bespin. Dans un des épisodes de la prélogie, Padmé Amidala se retrouve sur la planète Geonosis et des scènes prennent place dans une usine de fabrication de robots, l'industrie est donc aussi à l'écran. Pour ce qui est de la construction, l'Etoile Noire est un exemple très concret avec un chantier qui n'a pas d'équivalent dans notre monde. Enfin, pour ce qui est du tertiaire, les exemples sont plus nombreux et variés, avec notamment les bars, comme la Cantina de Mos Esley où se situe la rencontre entre Han Solo et Luke Skywalker et Obi-Wan Kenobi. Ou encore le commerce avec la Guilde du Commerce dans la prélogie. On a donc les trois secteurs que nous connaissons qui sont dans la saga.

Autre fondement de l'économie: la fiscalité. Présente elle aussi dans la saga?

Les impôts et taxes sont non seulement présents mais même cruciaux dans Star Wars. Dans l'intrigue déjà, avec l'épisode qui voit tout démarrer dans l'épisode I: le blocus de la planète Naboo par la Fédération du Commerce qui proteste contre l'instauration d'une taxe par les autorités civiles. Mais cette notion est aussi présente jusque dans les activités des personnages principaux: Han Solo et Chewbacca sont des contrebandiers, au service de Jabba, Lando Calrissian semble l'avoir été aussi avant de devenir administrateur de la Cité des Nuages. Et d'ailleurs, il négocie sa collaboration pour livrer Han Solo et la princesse à Darth Vader contre la promesse de l'Empire de ne pas se mêler de ses affaires: sans doute encore une indélicatesse avec le fisc...

Vous évoquez la Guilde du Commerce et c'est un de vos arguments pour une théorie originale...

Oui, je pense que la prélogie a été écrite par George Lucas comme un manifeste altermondialiste. Le cinéaste l'a toujours dit: il a été très touché par ses difficultés à réaliser l'épisode IV dans les années 1970, n'étant pas libre de faire ce qu'il voulait sur ce film en raison de la toute-puissance des studios hollywoodiens. Il a donc renoncé à réaliser les deux volets suivants de la saga pour monter son propre empire de production et est devenu ce qu'il a toujours détesté, lui qui est arrivé dans l'univers du cinéma à la fin des années 60 avec une génération de réalisateurs rebelles dont Francis Ford Coppola ou Steven Spielberg.

Or, que voit-on dans la prélogie? Déjà, les méchants de l'épisode I sont incarnés par la Fédération du Commerce: il y a l'idée d'un ultralibéralisme car ils refusent les taxes. On est donc clairement dans une vision du monde où le rôle régulateur de l'Etat est combattu. Ensuite, dans l'épisode II, il y a un autre indice, mais il figure parmi les scènes coupées au montage, comme le confirme un livre officiel de Lucasfilm: le comte Dooku, le méchant de ce passage, réunit ses complices potentiels pour lesconvaincre de financer la construction d'une armée de droïdes. Or, ces séparatistes sont présentés de la manière suivante: «la Fédération du commerce, la Guilde du Commerce, le clan bancaire et la corporate alliance»... soit exactement ce que les altermondialistes de notre planète présentent comme les représentants des intérêts capitalistes.

Dans une autre scène coupée qui est narrée dans le script officiel du film, retranscrit dans l'ouvrage Art of attack of the clones, on découvre un discours qui ne laisse plus de place au doute, tenu par le même comte Dooku: «Let me remind you of your absolute commitment to capitalism of the lower taxes, the reduced tariffs, and the eventual abolition of all trade barriers. What we are proposing is completely free trade», ce qui peut se traduire par: «Laissez-moi vous rappeler votre absolu engagement pour le capitalisme… pour des taxes plus faibles, des tarifs douaniers réduits, et pour une éventuelle abolition de toutes les barrières au commerce. Ce que nous vous proposons, c’est un système de libre-échange complet». Difficile d'être plus explicite: le programme des méchants est clairement d'instaurer un libéralisme absolu.

Faut-il un autre exemple? J'en ai encore un. Dans la novélisation de l'épisode III, on découvre que le général Grievous a enlevé le sénateur Palpatine et l'a emmené sur son vaisseau. Or, celui-ci s'appelle La Main Invisible... soit le concept fondateur du capitalisme énoncé par Adam Smith et qui est la base du capitalisme tel que nous le connaissons depuis deux siècles.

Faut-il donc voir George Lucas comme un partisan de l'altermondialisme?

George Lucas est-il lui-même altermondialiste? Je ne pourrais pas l'affirmer. Ce qui est certain, c'est qu'avec cette prélogie, il a fait preuve de beaucoup d'ironie et a critiqué ce qu'il était devenu depuis le succès phénoménal des premiers films. Cependant, quelques années plus tard, il a quand même vendu Lucasfilm à Disney, l'un des symboles majeurs et universels du capitalisme. Cela illustre donc surtout les contradictions qui sont en chacun de nous. Comme ses Jedis tiraillés entre l'attrait pour le côté obscur et la sérénité qui les pousse vers le bon côté de la Force.

 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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