Bilan

Quand l’école hôtelière forme à la finance ou au golf

La palette des débouchés se diversifie à la sortie des hospitality schools: spas, cliniques, marques du luxe et de la mode, horlogerie, banques…
  • A l’institut de Glion, il est possible de passer un master of science en «international hospitality finance».

    Crédits: Dr
  • L’école Les Roches, en Valais, propose une spécialisation en spa et health management.

    Crédits: Kurtay
  • 40% des élèves de Glion ne travailleront pas dans l’hôtellerie à l’issue de leurs études.

    Crédits: Dr

Chargé du développement clientèle chez Louis Vuitton, officier RH chez Qatar Airways, directeur des opérations de la Coupe du monde au Brésil, directeur des investissements chez Engel & Völkers, gestionnaire de portefeuilles chez SYZ Asset Management, cadre de vente chez Bloomberg: qu’ont en commun les titulaires de ces postes dans des secteurs très divers? Tous ont suivi une formation en école hôtelière. Ou plutôt en hospitality management school.

«L’an dernier, JPMorgan est venu recruter deux de nos étudiants. Aujourd’hui, 40% de nos élèves vont vers des secteurs autres que l’hôtellerie au terme de leur cursus», explique Judy Hou, CEO de l’Institut de Glion, sur les hauteurs de Montreux.

Si les alumni des hospitality schools ont, de longue date, intégré des secteurs proches de l’hôtellerie traditionnelle, la palette des débouchés se diversifie de plus en plus: spas, golfs, cliniques, compagnies aériennes, marques du luxe et de la mode, horlogerie, banques… «La finance propose aujourd’hui des services très poussés à ses clients et doit avoir une approche personnalisée, à l’instar de ce qui se fait depuis longtemps dans l’hôtellerie haut de gamme. Nous travaillons donc notamment avec les domaines du private banking, mais aussi des fusions-acquisitions», développe Judy Hou.

94 nationalités sur le campus

Cet élargissement des débouchés s’associe à une réputation d’excellence qu’ont intégrée les jeunes élèves. Ainsi, Marco Duerig, Bernois de 24 ans ayant grandi à Vevey et aux quatre coins du monde, a eu le choix entre la business school de Saint-Gall, l’une des plus réputées du monde, et Les Roches, en Valais: «Avec 94 nationalités sur le campus, je suis en Suisse tout en ayant la sensation de vivre à l’étranger comme dans mon enfance», précise celui qui confie avoir quatre amis du campus qui sont chez Bloomberg à Londres. «J’aurais pu aussi: j’avais une proposition en main, mais je voulais débuter ma carrière en Suisse. Et les possibilités sont tellement vastes aujourd’hui.»

Qu’est-ce qui pousse les grands noms de la finance ou du luxe à venir chercher ici leurs talents? «Aujourd’hui, nous devons prendre exemple sur ce qui se pratique dans l’hôtellerie de luxe et non dans l’horlogerie, affirme Jean-Marc Pontroué, CEO de Roger Dubuis. Nous vendons le capital sympathie autant que la mécanique de précision. Et ce savoir-faire, on le retrouve au top dans l’hospitality.»

Sa manufacture genevoise a donc recruté plusieurs élèves issus de filières de l’hospitality management. Dont Valentin Tremaud, relationship ambassador de la marque, qui raconte une vente en Asie où il a su surprendre un richissime client en lui faisant un atelier cocktails à son hôtel le soir: la vente a été conclue et le client a signifié à Roger Dubuis sa surprise et son enthousiasme. «Nous voulons créer l’incroyable et nous avons besoin de gens audacieux», résume Jean-Marc Pontroué.

Une démarche déjà pleinement assimilée par Anatole Chappuis, étudiant en bachelor hospitality management à Glion: «Savoir susciter le waouw facteur est essentiel: on doit sans cesse se demander ce qu’on peut apporter en plus.» Une mentalité qu’apprécie aussi Antoine Hubert, CEO du réseau de cliniques Genolier: «Chez nous, ces élèves savent apporter la touche supplémentaire qui permettra au patient de vivre un séjour largement plus agréable que si nous nous contentions de personnel traditionnel, certes compétent, mais qui n’a pas toujours cette notion du service très haut de gamme.» 

Les enseignements s’adaptent

Pour arriver à transmettre cette mentalité et cette exigence, Sonia Tatar, CEO de l’école Les Roches à Bluche, en Valais, insiste sur une question: «Dès leur arrivée et pendant toute leur formation, les étudiants doivent se poser la question de «what comes with?» afin de porter au plus haut l’attention, bien au-delà du service de base pour lequel le client paie.» Pourquoi alors conserver des apprentissages spécifiquement liés à l’hôtellerie?

«Quand un étudiant apprend à faire un lit, ce n’est pas juste savoir plier des draps, mais apprendre la rigueur, l’humilité. Idem en cuisine: nos élèves fonctionnent par groupes. Ce qui nous intéresse, c’est de leur apprendre le sens du détail, le leadership et le travail en équipe. D’ailleurs, nous ne notons pas leurs plats ou le ménage en lui-même, mais nous nous focalisons sur les valeurs transmises.»

Au niveau des enseignements, les différentes écoles ont dû s’adapter. Au-delà des cursus traditionnels, la palette des spécialités s’est élargie. Spécialisations en management de clubs de golf avec des cours de design et d’entretien des greens sur le campus Les Roches Marbella, en spa et health management avec un accent sur la santé à Bluche, en luxe et management des marques à Glion… «A Glion, nous proposons un bachelor en hospitality management avec la spécialisation en luxury brand management, et un MSc en international hospitality finance», détaille Alexia Robinet, chargée des relations publiques pour le groupe américain Laureate, qui a racheté Glion en 2002.

Des cours de marketing et de finance sont ainsi dispensés dans le fil des spécialisations. Mais aussi des sensibilisations aux secteurs de la santé, des marques du luxe, des loisirs et des voyages. Avec des professionnels qui interviennent dans les campus pour faire part de leurs expériences et proposer des cas concrets aux étudiants qui doivent les résoudre et élaborer des stratégies adaptées.

De sérieux atouts

A l’Ecole hôtelière de Lausanne (EHL) aussi, les cursus se sont adaptés et les débouchés diversifiés: 7% des alumni travaillent dans le secteur de la banque, de l’immobilier et de la finance, 5% dans l’événementiel et le marketing, 5% dans la santé, et 12% dans d’autres secteurs que ceux où les écoles hôtelières envoyaient traditionnellement leurs élèves. Parmi les récents diplômés apparaissent un chargé des relations presse de Parmigiani, un manager marketing de Sotheby’s, un consultant chez BNP Paribas Real Estate, ou encore un chargé de marketing chez Rolls-Royce.

Pour repérer au plus tôt ces futurs talents, les recruteurs rendent régulièrement visite aux étudiants sur les différents campus. Ils en profitent pour présenter leur marque, mais aussi et surtout pour mener des entretiens avec des étudiants dont les profils pourraient enrichir leurs équipes. «Quand nous avons reçu les responsables d’Apple récemment sur notre campus en Valais, ils ont été sidérés par l’audace et l’inventivité de nos étudiants qui ont analysé l’ensemble du business de la marque et ont formulé de nombreuses pistes de travail. Selon nos interlocuteurs, qui sont des dirigeants de haut rang de Cupertino, ils ont trouvé ici un niveau d’expertise et des idées qu’ils ne s’attendaient pas à trouver hors du MIT de Boston ou d’universités comme Stanford», glisse Clémentine Rouan, chargée des relations avec l’industrie aux Roches.

«La demande d’un service personnalisé avec le développement d’un univers à part faisant vivre une expérience au client se fait de plus en plus sentir. Il faut donc trouver les talents aptes à créer cet univers relevant à la fois de la créativité et du domaine commercial. En ce sens-là, les étudiants en management hôtelier ont de sérieux atouts à faire valoir car c’est le créneau de l’hôtellerie de luxe depuis plus d’un siècle», affirme Pierre Ihmle, vice-doyen de l’EHL.

Pour lui, l’attrait de nouveaux clients et secteurs pour les étudiants issus de ces filières relève d’une tendance globale à une personnalisation de l’expérience client dans le haut de gamme. Les clients fortunés sont prêts à mettre un prix toujours plus élevé pour un service, qu’il soit hôtelier, bancaire, du luxe ou des loisirs, mais attendent, en retour, de vivre une expérience personnalisée. 

Pour atteindre ce niveau d’excellence, les «soft skills» sont enseignées de longue date dans les écoles hôtelières: «Avoir une apparence soignée, connaître les différences culturelles à travers le monde et être capable de s’y adapter, chercher à satisfaire le client au-delà de ses attentes initiales mais avec une discipline et une humilité maximales constitue des atouts indispensables pour convaincre les nouveaux recruteurs de la finance, du luxe, de la technologie», reconnaît Morris Beck, un Zurichois qui étudie actuellement sur le campus Les Roches à Marbella, en Espagne.

Car les stratégies développées se veulent complémentaires entre les écoles. Ainsi, Les Roches dispose de quatre campus désormais: en plus du site originel en Valais et de celui de Marbella, des écoles ont été ouvertes à Amman en Jordanie, et en Chine. Avec des spécialisations pour chaque site. L’école Les Roches Marbella s’est appuyée sur l’extraordinaire densité de parcours de golf en Andalousie pour proposer un cursus focalisé sur le management de ces structures.

Au sein même du campus, un green et un practice permettent aux étudiants d’être familiarisés au quotidien avec ce sport. «Il est crucial que les étudiants sachent aussi organiser des événements, des ateliers et des initiations au golf, car la population qui pratique ce sport tend à vieillir et il s’agit de former les professionnels qui sauront attirer une nouvelle génération et renouveler le public», explique Veronica Paredes, chargée du développement des carrières sur le campus andalou du groupe.

Le prestige inégalé de la Suisse

Mais si ces écoles ont essaimé à travers le monde, les campus suisses restent souvent les plus recherchés. La tradition de l’hôtellerie de luxe et la réputation d’excellence de notre pays conservent à ces sites un prestige inégalé. Ouverture sur le monde, exigence portée à son paroxysme, inventivité et capacité à innover constituent la marque de fabrique des plus prestigieuses formations helvétiques.

A tel point que, dans le luxe et les autres nouveaux secteurs de débouchés, les élèves issus de ces formations deviennent la référence: «Tout ce que je fais dans une montre me semble facile. La seule chose qui me semble difficile, c’est de recruter la bonne personne qui saura manager une équipe, piloter l’ouverture d’une boutique, gérer la relation client avec brio et surprendre les gens qui aiment notre marque pour qu’ils n’oublient jamais ce que nous leur faisons vivre», détaille Jean-Marc Pontroué.

Cependant, les exigences des clients évoluent de plus en plus vite. Si le luxe absolu demeure le service personnalisé, il s’agit aussi de maîtriser les nouveaux comportements et de les comprendre. D’où des campus de plus en plus connectés. «Apple n’est ainsi pas seulement un recruteur mais un exemple: quand un client achète un de ses produits, il a non seulement la sensation de rentrer dans une communauté, mais en plus de vivre une expérience globale et complète. Nous devons tendre vers ça», assure Emmanuel Soler, directeur des opérations de l’école Les Roches Marbella. C’est ainsi que l’hospitality ouvre de nouveaux horizons à ses étudiants et fait profiter à nombre de marques et de secteurs inédits des talents de ses managers. 

Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

Du même auteur:

Offshore, Consortium, paradis fiscal: des clefs pour comprendre
RUAG vend sa division Mechanical Engineering

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."