Bilan

Quand un financier s’intéresse à la mode

En voulant diversifier ses activités, notamment via le chausseur Charles Jourdan, la société financière genevoise Avendis Capital a fini par couler. Une faillite au parfum de cocaïne.

  • Au cœur de l’affaire: la reprise du fabricant de chaussures Charles Jourdan.

    Crédits: Frautschi
  • Au cœur de l’affaire: la reprise du fabricant de chaussures Charles Jourdan.

    Crédits: Abensur

Toujours plus tendance dans les milieux de la finance qui cherchent désespérément du rendement, le private equity comporte aussi davantage de risques. Que ce soit pour ceux qui investissent dedans ou pour les sociétés rachetées par ce type d’investisseurs. Décryptage d’un phénomène à travers le rachat du chausseur Charles Jourdan par une société financière genevoise. 

Sans vouloir revenir sur l’historique complet du groupe de mode français (lire la chronologie ci-dessous), l’épisode Avendis-Charles Jourdan démarre lorsque l’ancien directeur général du fabricant de chaussures, Christophe Béranger, se retrouve à court de trésorerie. Il contacte l’équipe en charge du private equity chez Avendis Capital, société fondée en 2001 par un couple d’anciens traders: Yann Bilquez et sa femme Maryline Ho. Tous les trois s’étaient connus dans le cadre du dossier de la marque de produits laitiers Chambourcy que Christophe Béranger avait dirigée en 2001-2002. 

Les conditions dans lesquelles la reprise de Charles Jourdan a été effectuée vont intéresser au plus haut point le Parquet de Valence qui ouvrira en 2006 une enquête préliminaire. La justice s’interroge à propos d’une commission de 250 000 euros qui aurait été versée à Christophe Béranger par Avendis. Or, il était de notoriété publique que Charles Jourdan était à vendre.

En fait, à en croire ce qu’a plaidé l’avocat de Yann Bilquez, Me Cedric Berger: «Pour diversifier ses activités et ensuite plaire à son épouse, surnommée la «Veuve noire», Maryline Ho qui s’imaginait en reine de la mode, M. Yann Bilquez a accepté d’acquérir Charles Jourdan alors même qu’il ne connaissait rien au monde de la mode. Il a rapidement été dépassé par les événements, puisqu’il n’était ni un spécialiste de l’immobilier ni de la mode et qu’il s’était progressivement retiré de l’administration et de la gestion d’Avendis.» 

En réalité, l’acquisition de Charles Jourdan s’est effectuée selon un schéma un peu boiteux: 3 millions de dollars ont été empruntés sur les liquidités d’un fonds géré par Avendis: Enhanced Fixed Income (AEFI). Ce prix de 3 millions aurait été établi par le consultant PricewaterhouseCoopers (PwC), estimant que cela suffirait pour redresser l’entreprise.

Histoire d’un sauvetage raté

Malheureusement, on est très loin du compte. La société Charles Jourdan étant en redressement judiciaire, ses fournisseurs se sont déjà retrouvés avec des commandes non réglées. Désormais, certains d’entre eux refusent de livrer sans être payés à l’avance. Ainsi, en 2006, le chiffre d’affaires n’atteint que 12 millions d’euros, au lieu des 22 millions prévus. En mai de cette même année, la production a même été arrêtée durant trois semaines, faute de matières premières. Parmi les mesures prises, Avendis décide de sous-traiter 60% de la production de chaussures en Espagne et au Portugal. Mais certaines mesures d’assainissement envisagées n’ont pu être appliquées en temps voulu, du fait des contraintes du droit du travail français.

L’année 2007 ne démarre guère mieux. Le gérant des fonds au sein d’Avendis quitte la société en janvier. Yann Bilquez doit revenir «mettre les mains» dans l’opérationnel. Sur ce, la fatigue aidant, il provoque en février une collision frontale avec sa voiture sur le quai de Cologny qui fait un mort. L’ancien trader sombre dans la dépression et la cocaïne. En mars, American Express Alternative Investments Funds, géré par American Express Bank Asset Management (AMEX), réclame le rachat partiel de sa part de près de 8 millions de dollars dans le fonds AEFI. AMEX a commencé par demander le rachat partiel, puis complet en avril 2007. 

Durant l’été 2007, la Banque Barclays pousse pour une augmentation de la participation d’AEFI dans le fonds Golden Key, actif dans l’immobilier haut de gamme aux Etats-Unis. L’idée est de parvenir ainsi à coter ce dernier en bourse. «Il fallait pour cela améliorer la notation de Golden Key, laquelle passait par une augmentation de sa taille. Néanmoins, Barclays s’est retirée aussitôt qu’elle a pressenti les difficultés sur le marché des subprimes aux Etats-Unis. Le fonds Golden Key n’avait pas investi dans les subprimes ou alors de façon minime à hauteur de 5%, mais le marché de l’immobilier de luxe a également été contaminé», analyse Me Berger.

Rattrapé par la justice

C’est dans ce contexte tendu qu’un «road show» (tournée de financement) est organisé afin de vendre Charles Jourdan, dont la valeur est estimée à 30 millions de francs. Mitsubishi mais également Toyota ont proposé de racheter la marque pour ce montant. Cette somme aurait permis de rembourser les prêts octroyés par AEFI et Avendis Global Strategies Fund, d’assainir la société Charles Jourdan et d’empêcher la débâcle. 

Sauf que tout s’écroule lorsque Yann Bilquez est mis en détention préventive par la justice suisse, du 28 novembre 2007 au 21 février 2008, dans le cadre du sauvetage raté de Charles Jourdan. Sa femme se retrouve inculpée pour blanchiment. Avendis est déclarée en faillite le 22 janvier 2008. L’instruction, par contre, se retrouve quasiment à l’arrêt entre 2009 et 2014, sans raison particulière. Le 9 mai 2017, Yann Bilquez est condamné à une peine de trois ans et demi ferme pour gestion déloyale et abus de confiance. Son ex-femme a fait défaut et a été condamnée à deux ans et demi. Dernier épisode: en décembre dernier, Me Cedric Berger a fait appel et réclamé l’acquittement de Yann Bilquez. Affaire à suivre. 


Charles Jourdan, une marque maudite?

Chronologie

1921 Charles Jourdan lance sa société de création de chaussures à Romans-sur-Isère (F).

1940 Ses fils René, Charles et Roland le rejoignent.

1950 La marque ouvre un bureau de vente aux Etats-Unis.

1957 Inauguration de la première boutique à Paris.

1970 A la suite d’une mésentente entre les trois frères, le fabricant de chaussures américain Genesco devient actionnaire majoritaire.

1979 La part de Genesco est rachetée par la famille suisse Wassmer, via le groupe Portland-Cement-Werk (PCW).

1981 Roland Jourdan démissionne et cède ses parts à PCW. Le groupe Charles Jourdan emploie alors plus de 2400 personnes réparties dans quatre fabriques françaises et produit plus de 1,5 million de paires, dont environ 650 000 fabriquées sous licence pour des marques comme Dior, Chanel, Yves Saint Laurent ou Louis Vuitton. 

1992 Une tentative de vente au distributeur de Hongkong, Dickson Concepts, échoue sur le fil.

2003 La famille Wassmer revend le groupe à deux anciens partenaires minoritaires, dont Serge Krancenblum, regroupés au sein d’un fonds luxembourgeois créé pour l’occasion: Lux Diversity. 

22 août 2005 La société est mise en redressement judiciaire.

28 octobre 2005 Le Tribunal de commerce de Romans (Drôme) cède les actifs à la société de participation Finaluxe, détenue par un fonds d’investissement conseillé par Avendis Capital, dirigé par Yann Bilquez et installé à Genève. Lors de cette reprise, le groupe comprend encore près de 400 employés et fabrique environ 140 000 paires, dont 60 000 pour d’autres marques.

12 septembre 2007 La société est de nouveau mise en redressement judiciaire.

28 novembre 2007 Yann Bilquez est incarcéré, notamment pour gestion déloyale.

L’usine de Romans-sur-Isère en 2007. (Crédits: Gamma-Rapho via Getty)

17 décembre 2007 Charles Jourdan est placé en liquidation judiciaire après le retrait de l’offre de la société américaine Omniscent, spécialiste de l’exploitation des marques de luxe.

7 mars 2008 Le Tribunal de commerce de Romans choisit le fonds d’investissement Finzurich, basé au Costa Rica, pour reprendre la société, lequel s’engage à verser une certaine somme d’argent et à réembaucher 130 salariés.

13 novembre 2008 La reprise par Finzurich tombe à l’eau car il n’a versé que 10% du montant convenu.

16 décembre 2008 Le groupe breton Royer finit par reprendre les derniers actifs du chausseur pour 2 millions d’euros.

Juillet 2013 Royer annonce vouloir se défaire du groupe Charles Jourdan. Mais faute de repreneur sérieux, il met la marque en sommeil, sauf sur le marché japonais. La fabrication est délocalisée en Espagne.

4 août 2017 Ouverture d’une boutique Charles Jourdan de 130 m² à la place de la Madeleine à Paris.

Modèle 2018. (Crédits: Dr)
Serge Guertchakoff

RÉDACTEUR EN CHEF DE BILAN

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Serge Guertchakoff est rédacteur en chef de Bilan et auteur de quatre livres, dont l'un sur le secret bancaire. Journaliste d'investigation spécialiste de l'immobilier, des RH ou encore des PME en général, il est également à l'initiative du supplément Immoluxe et du numéro dédié aux 300 plus riches. Après avoir été rédacteur en chef adjoint de Bilan de 2014 à 2019, il a pris la succession de Myret Zaki en juin de cette année.

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