Bilan

Quand les consommateurs ne veulent plus consommer

«Zéro déchet» , «économie du partage», «rien de neuf en 2019»: Les mouvements d’une consommation alternative se multiplient. Serait-ce même l’émergence d’un phénomène anti-consumérisme?

Marché de l'occasion, troc, prêt, réparation: les alternatives à l'achat de biens de consommation neufs sont nombreux.

Crédits: Rien de 9 en 2019

Certaines personnes prennent des résolutions comme pratique davantage de sport ou manger moins de chocolat. Anne et Baptiste Varcher se sont posé un défi différent: Rien de neuf en 2019. «Il y a tellement d’objets en circulation, ça ne sert à rien de faire sortir des choses neuves des usines s’il y en a qui sont jetées ou abandonnées mais qui fonctionnent toujours», explique Anne Varcher.

Anne et Baptiste Varcher. (DR)
Anne et Baptiste Varcher. (DR)

C’est pour leur mariage l’an passé que la logopédiste de 28 ans et son mari de 34 ans ont remarqué qu’ils n’avaient presque rien acheté de neuf, mais tout fait eux-mêmes ou emprunté – de l’infrastructure jusqu’à la décoration. «On s’est dit qu’on pourrait essayer de faire ça sur toute une année, pour voir quelles alternatives existent», poursuit la résidente genevoise.

À présent en été, et à la moitié du défi, elle constate: «La bonne surprise est que c’est beaucoup moins difficile qu’on pensait». Cette approche lui a permis de découvrir une série de projets et d’organisations à Genève qui vont dans ce sens, comme un atelier de maniement d’outils donné par l’association Knock On Wood ou la coopérative La Manivelle pour le prêt d’objets entre particuliers. «Aussi, je ne m'attendais pas à obtenir autant de nouveaux vêtements», reconnaît Anne Varcher qui a découvert divers magasins de seconde-main ou participe à des événements de vide-dressing.

Fabriquer soi-même des lampes. (Rien de 9 en 2019)
Fabriquer soi-même des lampes. (Rien de 9 en 2019)

Pour documenter leur approche et partager leurs expériences, l’ancienne journaliste a décidé d’en faire un blog et de publier quelques astuces sur son compte Instagram, comme par exemple comment trouver des idées de cadeaux pour ses proches ou résister à la tentation des soldes. «Notre défi a sensibilisé notre entourage», dit-elle. «Quand j’ai raconté sur mon blog que j’avais reprisé mes chaussettes, un ami m’a dit que justement ce jour-là, il avait mis des chaussettes trouées à la poubelle. Après avoir lu mon blog, il les a ressorties et recousues», cite Anne Varcher en souriant.

Pour elle et son mari, le défi «rien de neuf en 2019» provient avant tout d’une prise de conscience environnementale mais aussi d’un sentiment de sursaturation. «C’est pas de l’anti-consumérisme en soi mais une consommation alternative. On achète quand même des choses, mais on fait attention à les acheter en occasion ou on les fait nous-même.» L’alimentation et d’autres biens consommables sont exclus du défi.

Local et de saison

La genevoise Léonie Fallet s’est posée un autre type de défi: février sans supermarché. Il ne s’agit pas d’un boycott à proprement parler, mais d’une approche pour diversifier les sources d’approvisionnement. Lancée en 2017 en Suisse romande, cette initiative d’origine française vise à inciter les personnes à un autre mode d’achat, éviter la surconsommation et diminuer la quantité de déchets. Léonie Fallet y a participé dès le début.

Pour la genevoise de 34 ans qui travaille pour une ONG, la raison principale était surtout de mieux s’alimenter. «Je voulais favoriser les produits locaux pour des raisons environnementales mais aussi nutritionnelles.» Les longs trajets de fruits et légumes importés ne sont pas seulement à la source de beaucoup d’émissions de gaz à effet de serre, dit-elle, mais réduisent aussi la qualité du produit: «Souvent, les produits sont moins frais et ont moins de goût.»

Dans sa commune de Bellevue, à presque 10 km du centre-ville de Genève, éviter les supermarchés ne s’est pourtant pas avéré facile. «On ne trouve pas tous les produits chez les commerçants locaux», dit Léonie Fallet. Pour les couches de sa petite fille et pour le lait, il lui a quand même fallu passer par le supermarché. Mais cette expérience lui a beaucoup appris: «C’est vrai qu’on paye un peu plus qu’au supermarché, mais quand on rencontre les producteurs, la valeur des biens est beaucoup plus grande.» Elle s’est rendu compte qu’elle jette les produits du supermarché plus facilement car ils ont un moindre coût. Ce constat de gaspiller moins l’a convaincue de continuer cette approche aussi le reste de l’année: «Pour finir, ça vaut la peine de payer un peu plus!»

Nouvelles attentes des consommateurs

Anne Varcher et Léonie Fallet ne sont pas les seules à avoir changé leur mode de consommation. La Fédération romande des consommateurs (FRC) constate de nouvelles attentes de la part des consommateurs. Laurianne Altwegg, responsable Environnement, Agriculture et Energie à la FRC, voit de multiples raisons derrière: une envie de lutter contre le gaspillage des ressources et les déchets, favoriser les petits commerçants et les produits locaux mais également recréer du lien social en apprenant par exemple à réparer un objet avec l’aide de quelqu’un lors d’un Repair café et rencontrer d’autres personnes qui partagent les mêmes objectifs. «Mais le dénominateur commun est la prise de conscience environnementale.»

Elle non plus ne parlera pas d’un phénomène d’anti-consumérisme – ou seulement pour une petite part de personnes – mais plutôt d’un effet de sursaturation. «Une part croissante de consommateurs se rend compte qu’elle vit dans la surconsommation aux dépens des générations futures. A l’image du 29 juillet 2019 qui symbolise le jour de dépassement des ressources naturelles que la planète peut générer annuellement.»

Laurianne Altwegg. (DR)
Laurianne Altwegg. (DR)

Cette conscience environnementale n’est pourtant pas récente, mais depuis les années 1960 elle s’est accentuée: «Par le passé, la préoccupation majeure des consommateurs était le porte-monnaie. Aujourd’hui, le prix des biens joue toujours un rôle, mais les consommateurs prennent en compte beaucoup d’autres facteurs, qu’ils soient éthiques, environnementaux, sanitaires ou autres. S’y ajoute le fait de vouloir consommer sereinement, sans culpabiliser ou porter atteinte à la planète», dit Laurianne Altwegg. Le fait que les légumes bio sont souvent emballés dans du plastique par exemple est une plainte que la Fédération romande des consommateurs entend régulièrement.

Laurianne Altwegg constate également une perte de confiance croissante vis-à-vis des grands distributeurs: «Une certaine méfiance a toujours existé, par exemple lorsque la FRC vérifiait que le poids indiqué sur la boite de petit-pois correspondait à la réalité. Mais aujourd’hui, les préoccupations quant à la qualité du produit priment, en particulier lorsqu’il s’agit de produits transformés», dit-elle. La présence d’huile de palme dans un grand nombre de produits dont certains se prétendent pourtant écologiques agace par exemple au plus haut point. «Certains retournent donc à des produits bruts et se détournent des supermarchés, afin de savoir exactement ce qu’ils mettent dans leur assiette.»

Selon Laurianne Altwegg, ce phénomène de consommation alternative est donc aussi une reprise de contrôle de la part des consommateurs. Pour l’économie suisse, cela n’est pas que désavantageux: «Un grand nombre de nouvelles enseignes vendant des produits en vrac ou de seconde-main émergent, ainsi que des ateliers de réparation», dit-elle. Cela créera de nouveaux emplois.

Maintenant ça serait à la grande distribution de s’adapter et d’innover, dit Laurianne Altwegg: «Un grand choix de produits existe dans les rayons des supermarchés. Mais paradoxalement, il arrive souvent qu’aucune alternative vraiment durable ne soit disponible.» Au lieu de faire du green washing, donc d’émettre des messages publicitaires dans le but de se donner une image de responsabilité écologique, les magasins devraient donc réellement répondre à ces nouvelles attentes d’une part croissante de consommateurs en Suisse, estiment les interlocutrices.

Eva Hirschi

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