Bilan

Quand le (pré)nom complique la vie professionnelle

C’est un problème que beaucoup de personnes rencontrent: voir son prénom ou son nom mal compris. Cela a de quoi frustrer ou faire rater des courriers et courriels. A l'époque, les personnes qui venaient pouvaient facilement adopter un nom d'usage. Désormais, c'est plus compliqué.

Crédits: @carnagenyc - Flickr

«J’ai mis un QR code sur mes cartes de visite pour que les clients ne se trompent pas»: cette phrase pourtant anodine démontre un véritable souci pour un entrepreneur. Son patronyme - iranien - est régulièrement incompris ou mal écrit. Il dispose aussi d’une adresse e-mail simplifiée, comme de nombreuses entreprises le proposent en leur sein. Patrick Dupont devient padu@entreprisefictivesuisse.ch au lieu de patrick.dupont@entreprisefictivesuisse.ch.

Autant de techniques pour contrer les effets négatifs du nom qui lui a été donné. Certains vont même jusqu’à le changer, pour des raisons personnelles ou autres. L’un des exemples les plus connus en Suisse est celui de Darius Rochebin, présentateur vedette de la Radio Télévision Suisse. Le journaliste a changé de nom de famille à 20 ans, et est passé de Khoshbin à Rochebin - qui présente la même prononciation.

Toutes les raisons existent

Que ce soit pour des raisons personnelles, professionnelles ou simplement de goût: le changement de nom est une alternative. Contrairement à nos aînés, utiliser un prénom d’usage est très compliqué. Baptiste Coulmont précise: «C’était facile d’en avoir un il y a 10 ans. Aujourd’hui, nous avons un badge pour circuler. L’identité de patrie nous suit et nous colle à la peau».

Plus qu’un simple nom sur un papier, le prénom est pour beaucoup vecteur d’identité: «Les parents qui donnent un prénom disent à tous qui ils sont». Il y a donc des implications sociales. «Un Augustin n’aura pas les mêmes parents que ceux qui appellent leur enfant Kylian ou Matteo», analyse le sociologue français. Il s’agit évidemment d’une tendance, et pas d’une finalité.

Reste à voir comment les pairs intègrent les prénoms et noms de leurs collègues ou clients. Magali Mari est chercheuse au Centre de Sciences Cognitives de l’Université de Neuchâtel. Elle s’intéresse principalement aux mécanismes cognitifs qui sous-tendent les stéréotypes avec un intérêt particulier pour les stéréotypes de genres.

«Par exemple, si on évoque la profession "scientifique", une série de caractéristiques viendront à l’esprit et seront associées aux personnes exerçant cette profession (par exemple, on pourrait avoir à l’esprit une personne portant une blouse blanche, peut-être un homme d’un certain âge ?). En cognition sociale, on appelle ce processus «l’activation du stéréotype» et les stéréotypes qui en résultent sont implicites.» explique la chercheuse. Il y a ensuite un risque d’utiliser ces mêmes stéréotypes pour juger une personne. «Il y a beaucoup de cas dans lesquels on se trompe» affirme Magali Mari.

La littérature sur le sujet montre que l’activation du stéréotype fonctionne comme des heuristiques - des sortes de raccourcis cognitifs. Cela permet à une personne de traiter plus vite les informations. C’est ce qu’utilisent - plus ou moins consciemment - des recruteurs qui s’intéressent à un CV.

Avec des centaines de dossiers et quelques jours pour les traiter, il faut faire un tri rapide. «Dans de telles conditions, il y a de fortes chances que les recruteurs.ses recourent à des raccourcis cognitifs (heuristiques) pour juger si une personne convient au poste à pourvoir. En effet, les études sur les stéréotypes implicites ont démontré qu’il y a plus de chances d’avoir recours à ces stéréotypes pour juger une personne quand les ressources temporelles sont limitées ou en cas d’augmentation de la charge cognitive» précise encore Magali Mari, en citant des études de Bertrand et Duflo.

Changer d’identité

La question est de savoir si un nom peut suffisamment porter préjudice pour en changer. Des grands acteurs réunissant de toutes les nationalités se réjouissent de leur diversité. De l’UEFA à Nestlé, les canaux de communications prônent l’inclusion. Pourtant, la réalité montre que les employeurs en général peinent à embaucher des personnes issues de l’immigration. Une étude d’une équipe de l’Université de Neuchâtel a montré que «à qualifications égales, les Suisse·esse·s qui présentent des caractéristiques témoignant de leurs origines migratoires doivent envoyer 30% de candidatures enplus que leurs congénères afin d’être convié·e·s à un entretien d’embauche.»

Sur le papier, cela peut poser problème. D’où la tentative de créer des CV anonymisés, dans lesquels seules les compétences comptent. Les informations sur le genre ou l’âge sont absentes. Le site hrtoday s’était intéressé à la question. Il avait relevé en 2017 que l’idée peinait à prendre en Suisse, et montrait l’exemple des assurances AXA. Si l’entreprise a introduit des CV anonymes en France, l’idée n’a jamais réellement pris en Suisse. Swisscom avait aussi lancé l’idée mais n’avait reçu aucune candidature de ce type entre 2015 et 2017.

«Changer de prénom, de l’identité à l’authenticité» est un livre de Baptiste Coulmont. Le sociologue français s’intéresse au mécanisme des prénoms, et comment leur usage a changé à travers les âges. Il a également obtenu les données de différents tribunaux ayant statué sur les changements de noms. Il précise que dans sa méthodologie que la récolte d’information a été très compliquée, étant donné qu’il a fallu anonymiser les données. Parmi les exemples cités dans son livre, il y a notamment une mannequin ayant changé de nom.

Le livre de Baptiste Coulmont revient sur l'histoire des noms, d'un point de vue sociologique.

«Ainsi Jocelyne, retraitée, née vers 1950, fille de deux commerçants, commence à se faire appeler Aurélie au début de sa carrière de mannequin. La requête est rédigée ainsi : «à l’âge de 20 ans, elle a embrassé une carrière de mannequin et il lui a été conseillé, pour des raisons artistiques, d’adopter le prénom Aurélie. Par la suite, elle n’a jamais cessé d’utiliser le prénom Aurélie tant dans son milieu professionnel que dans son cercle amical et familial». Elle demande donc en 2011 l’adjonction d’Aurélie à son acte de naissance : ce pseudonyme en est venu à l’identifier authentiquement.»

Le procédé était relativement facile pour elle, puisque tout le monde l’appelait de cette manière. Cela peut également être le cas de personnes issues de l’immigration. Un Espagnol nommé Francesco pouvait se faire appeler Xavier sans que cela ne lui pose trop de problèmes dans sa vie de tous les jours. En 2020, l’identité de naissance revient régulièrement sur le tapis pour ceux qui passent des diplômes, des certifications et signent des documents officiels.

Mais faut-il réellement adapter son nom en arrivant dans un pays ? Magali Mari donne quelques éléments de réponse quand à la question de savoir si cognitivement, les noms étrangers sont plus durs à retenir. «Bon nombre d’études ont démontré que les noms propres, de manière générale, sont plus difficiles à apprendre et à mémoriser que les noms communs.» lance la chercheuse. Plusieurs hypothèses cherchent à expliquer le phénomène. Certains courants se penchent sur le rôle de la mémoire, d’autres sur l’aspect phonétique des noms.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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