Bilan

Promotion économique: «Mes propositions de réformes ont agacé»

Philippe Monnier, ex-directeur de la promotion économique de Suisse occidentale, estime qu’il faut revoir la gouvernance de cette institution. Interview.

Philippe Monnier adresse de sévères critiques aux acteurs politiques dans un livre qu’il vient de publier.

Crédits: Michel Perret

C’est un pavé dans la mare que lance Philippe Monnier. Directeur du Greater Geneva Berne area (GGBa) jusqu’au 30 juin dernier, il adresse de sévères critiques aux acteurs politiques dans un livre qu’il vient de publier (Promotion économique de la Suisse occidentale – radiographie sans complaisance, éditions Slatkine, 2015). Créée en 2010, cette institution s’occupe d’attirer des entreprises étrangères dans les cantons de Genève, Vaud, Valais, Neuchâtel, Fribourg et Berne. Dans l’interview qu’il accorde à Bilan, Philippe Monnier explique aussi les raisons de son départ communiqué en décembre 2014.

Pour quelles raisons, avez-vous décidé d’écrire ce livre?

La promotion économique est un domaine passionnant mais méconnu. Ce livre devrait permettre de mieux comprendre le fonctionnement du GGBa et de montrer les défis à relever pour continuer à attirer beaucoup d’entreprises étrangères créatrices de nouveaux emplois.

Dans votre ouvrage, vous critiquez le fonctionnement du GGBa. Pourquoi?

Plutôt que de critiquer, je mets en avant d’une manière constructive des grandes opportunités d’améliorations. Par exemple, depuis mon arrivée en 2010, j’ai souligné  l’importance de simplifier la gouvernance: avec trois organes qui se considèrent chacun comme une sorte de conseil d’administration, cette organisation est beaucoup trop lourde et lente. En plus, ceux qui décident formellement ne portent pas, de facto, la responsabilité des résultats obtenus et ne connaissent pas forcément les réalités du terrain. Par exemple, nous avons obtenu des résultats record en 2014 (le double de nos objectifs officiels en termes d’implantations avec en plus une augmentation de la qualité des projets), malgré un budget réduit et des conditions cadre moins bonnes. Pourtant, c’est seulement en mars 2015 (trois mois après l’annonce de mon départ) que les hauts fonctionnaires cantonaux ont véritablement réalisé cela et ont commencé à se demander comment de tels résultats avaient été possibles. Cela est même inscrit dans un procès-verbal officiel.

Qui sont ces trois organes ?

Un groupe opérationnel composé des directeurs des promotions économiques cantonales, un comité des chefs de service des départements cantonaux de l’économie et une assemblée générale comprenant les six conseillers d’Etat en charge de l’économie. Il faut ajouter à cela l’organe de contrôle et la direction.

Quelles solutions proposez-vous?

Je préconise d’avoir un seul conseil d’administration composé d’environ huit membres, sélectionnés pour leur compétences et leur engagement. Ces membres seraient issus du monde politique, de l’administration, des promotions économiques cantonales ainsi que du secteur privé.

Dans votre livre, vous parlez aussi de la nécessité de mettre un terme aux fuites auxquelles se livrent les acteurs du GGBa? Que voulez-vous dire?

Il y a énormément de personnes impliquées dans les activités du GGBa, ce qui favorise les fuites d’informations confidentielles. Par exemple, c’est d’une manière non officielle que j’ai entendu pour la première fois des rumeurs concernant mon départ.

Quelles en sont les raisons?

Mes propositions de réformes et mon insistance pour simplifier notre structure ont fini par agacer. En plus, sur la base de cinq ans d’expériences et de multiples tentatives, j’ai mis en exergue que le marché allemand n’était pas porteur et que mieux valait investir moins dans ce pays et privilégier d’autres pays comme la Chine. Cela n’a pas été apprécié par certains cantons, probablement par égard envers leurs électeurs germanophones. 

Votre départ a été communiqué en décembre 2014. Pourquoi êtes-vous resté en fonction jusqu’en juin 2015?

Avec mes collègues, j’ai construit le GGBa pierre par pierre pendant cinq ans et demi. J’ai même renoncé volontairement à une partie de ma rémunération contractuelle par solidarité envers les difficultés financières de nos cantons. Je me suis investi corps et âmes: 15 heures par jour, 365 jours par an. Soit dit en passant, six hauts fonctionnaires cantonaux ont rédigé un rapport où il m’est formellement reproché d’avoir négligé mon travail et cela d’au moins quatre manières différentes.

Au moment où mon départ a été annoncé, ma priorité absolue était de pourvoir transmettre tous les projets en cours et un maximum de contacts dans les meilleures conditions possible; pour cela, j’avais besoin d’au moins 6 mois, y compris durant mes 3,5 mois de vacances accumulées. Pendant ces derniers six mois, j’ai même généré un nombre record de nouveau projets.

Vous dites que vous avez subi de fortes pressions notamment pour conserver le silence sur les réformes à entreprendre. Qui vous a demandé de vous taire?

Plusieurs personnes, y compris par écrit. J’ai toujours répondu que j’agirai selon ma conscience et par amour pour notre région. Je considère que je suis moralement redevable avant tout envers les contribuables de Suisse occidentale même si je sais que ce sens de l’éthique n’est pas sans conséquence. Par exemple, il y a quelques semaines, j’ai été sollicité pour soutenir – à titre gracieux et de diverses manières -- un événement visant à encourager les investissements entre la Chine et la Suisse. Un peu plus tard, j’ai appris qu’un canton du GGBa qui co-sponsorisait l’événement avait soudainement interdit aux organisateurs que je sois impliqué de quelque manière que ce soit dans cet événement.

Comment voyez-vous le futur du GGBa?

Je suis très optimiste pour autant que la passion subsiste. A mi-2015, le nombre de beaux projets en cours était plus élevé que jamais et les entreprises concernées devraient s’implanter dans les deux à trois ans à venir. Néanmoins, rien ne me met plus en colère que d’entendre que le GGBa a perdu le feu sacré et met de plus en plus en avant les mauvaises conditions cadre. Le rôle d’une promotion économique, c’est de faire venir des super projets coûte que coûte et non d’expliquer pourquoi cela ne marche pas bien ou de se concentrer sur des projets à basse valeur ajoutée. 

 

 

 

Jean Philippe Buchs
Jean-Philippe Buchs

JOURNALISTE À BILAN

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Journaliste à Bilan depuis 2005.
Auparavant: L'Hebdo (2000-2004), La Liberté (1990-1999).
Distinctions: Prix Jean Dumur 1998, Prix BZ du journalisme local

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