Bilan

Prix des anticancéreux: la révolte des médecins

Le corps médical dénonce une logique de maximisation des profits des pharmas. Leur avidité mettrait en danger le système de solidarité face à la maladie.

Roche a empoché 83 milliards de francs en vingt ans grâce à son anticancéreux vedette, l’herceptin.

Crédits: Gaetan Bally/Keystone

«Ce système ne va pas tarder à exploser.» Rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, Bertrand Kiefer use d’une formule qui résume bien le sentiment du corps médical à face aux prix prohibitifs de certains nouveaux médicaments, dont notamment des anticancéreux. Président de la Société médicale de
la Suisse romande, Philippe Eggimann renchérit: «Les profits des pharmas sur ces nouveaux traitements sont indécents, sans rapport avec les frais de développement et de production. Cette pratique rompt le partenariat entre les pharmas et les médecins qui conduisent les études cliniques et jouent le rôle de garants de l’éthique et la sécurité. Certes, tout le monde doit vivre et les pharmas doivent pouvoir investir dans la recherche. Mais des bénéfices trop élevés tuent le système.» 

Ce ras-le-bol intervient à l’heure où les traitements à plus de 100 000 francs par an ne cessent de se multiplier. Médicament emblématique de cette polémique: l’herceptin. L’anticancéreux vedette de Roche a rapporté 83 milliards de francs en vingt ans à son fabricant. Selon une récente enquête de la RTS, ce traitement vendu à 2095 francs le flacon offre à Roche une marge de 85%. Vous avez dit jackpot? 

En Suisse, c’est l’OFSP (Office fédéral de la santé publique) qui fixe le prix d’un médicament avec son fabricant, sur la base des prix établis dans neuf pays d’Europe et des coûts de l’alternative thérapeutique.  

Ce dernier critère a par exemple permis à la compagnie américaine Gilead de facturer jusqu’à 50 000 francs le traitement de trois mois guérissant l’hépatite C. «Dans ce cas, l’industrie justifie le prix élevé en invoquant l’idée qu’en guérissant la personne malade, le médicament épargne à la société des charges qui seraient bien plus élevées s’il fallait soigner le patient sur le long terme», détaille Philippe Eggimann.

Des pratiques qui dopent la rentabilité du secteur pharmaceutique. Ses marges sont estimées à quelque 20%, soit deux fois plus que l’industrie du luxe. «Dans les secteurs à forte intensité de recherche comme la pharma, la marge brute donne une image déformée de la situation, rétorque Cécile Rivière, porte-parole d’Interpharma (association des entreprises pharmaceutiques pratiquant la recherche). De nombreuses incertitudes pèsent en outre sur les produits développés. Neuf médicaments sur dix échouent en phase finale.» 

Toujours est-il que, représentant un total de 6,8 milliards de francs, l’oncologie est le domaine qui pèse le plus lourd au niveau des remboursements des médicaments en Suisse. «Ces factures déraisonnables risquent de tuer le principe de solidarité qui fonde notre société», prévient Philippe Eggimann. Bertrand Kiefer ajoute: «Ces prix, en plus de constituer un facteur d’inégalité, faussent les priorités en recherche. Cette énorme enveloppe dévolue au cancer, c’est autant d’argent qui échappe à l’étude de la prévention, ainsi qu’à celle des maladies chroniques et rares.» 

Certains s’insurgent devant le fait que les prix des anticancéreux reviennent à monétiser les années restant à vivre aux patients. La prise en charge – ou non –
du traitement par les caisses d’assurance correspond à un droit de vie ou de mort. 

La Grande-Bretagne a déjà franchi le pas et refuse le remboursement des spécialités qui dépassent un certain prix. Une médecine à deux vitesses est parallèlement en train de s’installer en France et en Italie. Les citoyens helvétiques jouissent d’une situation privilégiée car 95 à 99% des patients ont toujours accès à l’ensemble des médicaments oncologiques. «Les Suisses ont encore les moyens de payer, mais ça ne durera pas éternellement. A un certain stade, les coûts que l’on demande à la société d’endosser vont au-delà du supportable», commente Bertrand Kiefer. 

Président de Recherche suisse contre le cancer, Thomas Cerny analyse: «Les brevets offrent une position de monopole aux entreprises pharmaceutiques. Il n’est donc pas possible de laisser faire les lois du marché dans un domaine comme la santé.» Dans ce débat, le corps médical veut faire entendre que la vie humaine n’est pas un «produit» de la même nature qu’une voiture ou un téléphone portable. «Les médecins ont un rôle important à jouer en plaidant pour une dimension éthique», ajoute Bertrand Kiefer. La définition du «juste prix» d’un médicament s’avère centrale. Thomas Cerny souligne : «Ce qui manque actuellement pour fixer un «juste prix» et un «juste bénéfice», c’est la transparence. Car seule l’industrie connaît les coûts réels pour la recherche et le développement des médicaments.» 

Bertrand Kiefer dirige la «Revue médicale suisse» éditée par Médecine & Hygiène. (Crédits: Lucien Fortunati)

Une union transfrontalière?

Un consensus se dessine sur l’objectif d’empoigner la question au niveau international. Bertrand Kiefer plaide pour une union fédératrice transfrontalière des médecins. «Ce thème concerne l’ensemble des pays industrialisés, tandis que nos interlocuteurs sont des multinationales. Il faut être en mesure de présenter une vision globale pour faire avancer les choses.» 

En effet, sur un marché national, les pharmas tiennent le couteau par le manche, avec comme moyen de pression la menace de retirer le traitement dont le prix fait débat. Il en irait autrement si les instances européennes et l’OMS (Organisation mondiale de la santé) se mobilisent aussi. Un mouvement qui a déjà commencé, explique Thomas Cerny: «Des initiatives de négociation conjointe de prix sont en cours, par exemple au sein d’une alliance entre l’Irlande, la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et l’Autriche. Plusieurs pays peuvent ainsi unir leur poids, au lieu d’être divisés par des négociations individuelles. Une globalisation de ces initiatives serait un premier pas vers des prix plus «justes», avec la transparence comme priorité.» 

Mary Vacharidis
Mary Vakaridis

JOURNALISTE

Lui écrire

Journaliste chez Bilan, Mary Vakaridis vit à Zurich depuis 1997. Durant sa carrière professionnelle, elle a travaillé pour différents titres de la presse quotidienne, ainsi que pour la télévision puis la radio romandes (RTS). Diplômée de l'Université de Lausanne en Lettres, elle chérit son statut de journaliste qui lui permet de laisser libre cours à sa curiosité.

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