Bilan

Pourquoi la Syrie fait flamber le prix du pétrole

La Syrie ne produit que 0,2% du pétrole mondial. Or, le risque d'intervention armée occidentale fait grimper les cours de l'or noir. Focus sur les enjeux en matière d'équilibre sur le marché des hydrocarbures.
  • Si la question pétrolière apparaît moins clairement en Syrie que lors des conflits irakien et libyen, l'or noir n'est pas moins présent en filigrane dans la lutte entre Bachar Al-Assad et une partie de son peuple. Crédits: Reuters
  • Le dirigeant syrien avait misé sur le pétrole et le gaz depuis plusieurs années en développant les infrastructures de pompage, de transport (pipelines) et de transformation (raffineries).
  • Une politique active en matière de transport et de transformation du pétrole avait été mise en place par les ministres du pétrole et des finances successifs (ici le ministre des finances Mohammad al-Jleilati à Abu Dhabi en 2011). Crédits: Reuters
  • Des compagnies occidentales avaient été invitées à investir en Syrie (ici une installation du candien Suncor Energy Inc). Crédits: Reuters
  • Mais depuis le début des affrontements, la possession des raffineries, des champs pétrolifères et des oléoducs et gazoducs figure au centre des stratégies des deux camps. Crédits: Reuters
  • La rente pétrolière, quoique limitée par l'embargo imposée par les organisations internationales, contribue à la résistance du régime. Et les installations sont donc régulièrement détruites au gré des mouvements de la ligne de front, dans le cadre de la politique de terre brûlée pratiquée par de nombreux combattants des deux camps. Crédits: Reuters
  • Les tensions liées à la Syrie interviennent alors que les analystes ne sont pas rassurés par la situation en Egypte (ici une raffinerie près du Caire). Crédits: Reuters
  • Sur les marchés du pétrole, à Londres et ici à New York, les négociants en hydrocarbures procèdent donc à des achats de couverture pour éviter de subir prochainement une hausse liée à une intervention occidentale. Crédits: Freitext
En août, la Syrie aura exporté 39'000 barils de pétrole. Le pays se classe au-delà de la 20e position dans les statistiques de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) pour 2012.

Or, cette semaine, avec la menace de frappes aériennes occidentales sur le pays, les cours de l'or noir ont atteint des records: 115 dollars pour le baril de Brent de Mer du Nord mercredi soir. A Wall Street, les cours de l'or noir ont atteint un pic, avec un plus haut depuis avril 2011.

«Si les répercussions régionales se traduisent par des perturbations importantes de l'approvisionnement, en Irak ou ailleurs, le Brent pourrait culminer brièvement à 150 dollars», estime Michael Wittner, analyste auprès de la Société Générale.

Comment expliquer cette soudaine flambée des prix alors que la Syrie n'est qu'un acteur secondaire de ce marché? Les facteurs sont nombreux et souvent bien plus psychologiques que relevant de données réelles.

L'incertitude fait flamber le cours du brent

«La flambée des prix de l'or noir est surtout liée à l'incertitude qui entoure la nature, la durée ou l'ampleur d'une éventuelle intervention armée», remarque Phil Flynn, analyste spécialiste de l'énergie à Price Futures Group.

Une incertitude qui fait écho aux atermoiements des dirigeants occidents, lesquels tantôt annoncent «une punition pour ceux qui ont gazé des civils innocents», tantôt temporisent et veulent attendre la fin de l'enquête menée par l'ONU. Or, cette valse-hésitation intervient dans un calendrier boursier particulier.

«Les courtiers, encore dans l’incertitude sur ce qui va survenir alors qu’on s’approche d’un long week-end aux Etats-Unis (lundi férié pour cause de Labor Day), préfèrent assurer leurs positions au cas où quelque chose de grave se passe d’ici la semaine prochaine», estime Carl Larry, de Oil Outlooks and Opinion.

Le phénomène s'apparente donc davantage à une précaution, à des achats dits de couverture, afin de se prémunir d'une hausse soudaine aux conséquences désastreuses pour les négociants si des frappes venaient à être déclenchées dans les prochains jours.

La Syrie, zone de transit pour le pétrole du Golfe persique

Si la production pétrolière est relativement faible, sa situation est particulièrement stratégique. Les pays arabes ont souvent privilégié la Syrie pour le tracé des olédoducs et gazoducs qui débouchent dans les ports méditerranéens (Lattaquié, Tartous). Notamment afin d'éviter de transiter par Israël au Sud et la Turquie au Nord.



Or, malgré le conflit et les multiples attaques contre les installations pétrolières, les pipelines continuent d'acheminer les hydrocarbures vers les installations portuaires. De nombreux supertankers russes sont chargés du pétrole syrien ou ayant transité par la Syrie avant de remonter vers la Mer Noire via le Bosphore.

Certes, les livraisons de pétrole syrien ont été réduites à moins de 20% de ce qu'elles étaient avant le conflit. Mais cet or noir reste important dans un marché sous tension. Il n'est pas innocent que les défections qui avaient fait le plus de bruit dans le camp de Bachar al-Assad aient été celles de responsables des hydrocarbures, comme la fuite du vice-ministre du pétrole présentée dans cette vidéo.



Les menaces des alliés de Bachar al-Assad

Contrairement à d'autres dictateurs de pays producteurs de pétrole (Saddam Hussein en Irak, Muammar Kadhafi en Libye), Bachar al-Assad conserve le soutien de nombreux pays. Et pas des moindres.

Si la Russie et la Chine défendent le dirigeant syrien au sein du conseil de sécurité de l'ONU, le fils de Hafez el-Assad bénéficie surtout du soutien régional de Téhéran. Or, le Guide suprême iranien Ali Khamenei a prévenu mercredi qu’une intervention militaire contre la Syrie «serait un désastre pour la région» et qu’on «ne pouvait pas prédire l’avenir» en cas de frappe contre le régime de Damas.

Or, l'Iran se classe dans le top 5 des pays exportateurs de pétrole et des mesures de rétorsion de Téhéran feraient resurgir le spectre des flambées du pétrole au début des années 1980, quand la guerre Iran-Irak avait généré des prix records sur les marchés. Or, à l'époque, la demande était largement moindre à ce qu'elle est aujourd'hui, notamment en Asie.

La déstabilisation de toute une région

«Les investisseurs craignent surtout que le conflit syrien se propage aux pays voisins et impacte une zone du globe, le Moyen-Orient, qui représente 35% de la production mondiale de brut. Les oléoducs sont particulièrement vulnérables», estime John Kilduff, analyste chez Again Capital.

Car la rhétorique du régime syrien est double. Accusant à la fois les terroristes issus de l'Islam radical et le voisin honni israélien, Bachar al-Assad a brandi la menace d'actions de rétorsion tout en laissant le doute sur la nature de ces actions et sur les cibles qui seraient visées.

Depuis le début du conflit, Israël tente de conserver une certaine neutralité, craignant tout autant l'agressivité du régime actuel que les menaces que ferait peser sur la sécurité de l'Etat hébreux l'instauration d'un régime islamiste. La dégradation des relations avec l'Egypte sous l'ère Morsi (pourtant arrivé au pouvoir par les urnes) donne à réfléchir.

Au Liban aussi, le conflit syrien a déjà débordé, avec plusieurs attentats et des manifestations des chiites du Hezbollah dans les villes du pays. Des frappes occidentales, signifiant une internationalisation de fait de la guerre, ne pourrait qu'encourager les partisans de Bachar al-Assad à l'étranger à jouer la surenchère.

Une situation régionale au sein de laquelle la Syrie détient de nombreux leviers pour déstabiliser ses voisins, comme l'explique Jean-Christophe Victor dans cette vidéo de l'émission «Le dessous des cartes» qu'il consacrait au pays à l'automne 2012.



Une conjoncture pétrolière tendue... en apparence

Les tensions sur le pétrole en Syrie interviennent alors que d'autres pays exportateurs connaissent des difficultés actuellement. Ainsi, «les exportations de pétrole libyen ont chuté à moins de 200'000 barils par jour», relève Matt Smith de Schneider Electric. Un conflit entre les compagnies pétrolières et les gardes des sites de forage bloque l'exploitation de plusieurs gisements.

Dans le pays voisin, l'Egypte, la situation politique est très tendue aussi depuis le renversement du président Morsi par les manifestants et l'armée. Des unités de l'armée ont été déployées pour protéger les champs pétrolifères de la côte méditerranéenne et de la Mer Rouge. Mais les craintes des analystes face aux tensions avec les Frères musulmans et les affrontements qui dégénèrent alimentent une remontée des cours.

Pourtant, ces craintes sont-elles justifiées et rationnelles? Le Proche et le Moyen-Orient, aussi cruciaux soient-ils pour le marché du pétrole, ne représentent que 35% de la production mondiale.

Les inquiétudes sur le front syrien et sur les autres zones de cette vaste région ont relégué au second plan l’annonce faite en début de semaine par le département américain de l’Énergie (DoE): les réserves de pétrole brut aux Etats-Unis ont augmenté de 3 millions de barils, alors que les analystes tablaient sur un recul de 300'000 barils. Les autorités américaines ont d'ailleurs annoncé avoir produit 7,61 millions de barils par jour la semaine dernière, un niveau jamais atteint depuis fin octobre 1989.

L'Arabie saoudite a les clefs du marché

Si jamais des frappes devaient intervenir, et que le marché pétrolier voyait ses cours s'envoler, tous les regards se tourneraient vers Riyad. L'Arabie saoudite semble en capacité d'agir pour calmer le marché. Voire influer sur le conflit.

«Dans les cas où un conflit viendrait perturber l'approvisionnement en brut, le marché dépendrait de l'augmentation de la production de l'Arabie Saoudite, seul pays membre de l'Opep à disposer de capacités excédentaires», explique Michael Wittner.

De plus, la monarchie des Saoud disposerait d'autres leviers pour éviter que la situation ne dégénère. Ainsi, le quotidien britannique Daily Telegraph affirmait en début de semaine que des émissaires du roi Abdallah auraient proposé à la Russie de «prendre le contrôle du pétrole mondial, en échange d'un accord pour renverser Bachar al-Assad».

De la non-réalisation de pipelines stratégiques en Arabie (qui concurrenceraient les tracés soutenus par les Russes) à des concessions nouvelles, Riyad semble disposer d'atouts importants dans sa main pour faire fléchir le soutien de la Russie à Damas.

Les bombardements font retomber les cours

Il convient toutefois de relativiser les risques d'envolées irrémédiables des cours du pétrole à la lumière d'un précédent historique: à l'automne 1990, suite à l'invasion du Koweit par l'Irak de Saddam Hussein, les prix avaient battu tous les records jusqu'à la veille de l'intervention internationale... avant de retomber soudainement alors que les premières bombes explosaient sur Bagdad.
Matthieu Hoffstetter
Matthieu Hoffstetter

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Titulaire d'une maîtrise en histoire et d'un Master de journalisme, Matthieu Hoffstetter débute sa carrière en 2004 au sein des Dernières Nouvelles d'Alsace. Pendant plus de huit ans, il va ensuite couvrir l'actualité suisse et transfrontalière à Bâle pour le compte de ce quotidien régional français. En 2013, il rejoint Bilan et se spécialise dans les sujets liés à l'innovation, aux startups, et passe avec plaisir du web au print et inversement. Il contribue également aux suppléments, dont Bilan Luxe. Et réalise des sujets vidéo sur des sujets très variés (tourisme, startups, technologie, luxe).

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