Bilan

Pourquoi ils tombent dans le terrorisme

Après le traumatisme des attentats de 2015, comment expliquer ces actes commis par des Occidentaux et le départ de milliers de jeunes en Syrie? Voici sept raisons avancées par les analystes.
  • Frédéric Esposito, directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité à Genève.

    Crédits: Jacques Erard/UNIGE
  • Samra Kesinovic, 17 ans, avait quitté l’Autriche en 2014, avec son amie Sabina Selimovic (ci-dessous), 15 ans, pour rejoindre les rangs de Daech.

    La première aurait été tuée à coups de marteau par des combattants pour avoir voulu fuir Raqqa. La seconde aurait perdu la vie l’année dernière.

    Crédits: Dr
  • Auteur des tueries de 2012 à Toulouse et Montauban, Mohammed Merah possédait la double nationalité française et algérienne.

    Crédits: Dr

Depuis le début de la guerre en Syrie, environ 8000 Européens auraient rejoint Daech. Objectif? Participer à la création d’un Etat islamique. «Les Suisses qui ont franchi le pas sont évalués à une septantaine et globalement ce mouvement va croissant», relève Frédéric Esposito, directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité à Genève. Face à ces départs, face aux violences de 2015, les Occidentaux se trouvent face à une énigme. Pourquoi une telle rupture chez des jeunes Européens? Bilan résume ci-dessous quelques-unes des principales explications avancées par les analystes du terrorisme.

Socioéconomie la misère sociale et la prison comme incubateurs de la violence   

La situation de déliquescence qui règne dans les cités françaises, les difficultés rencontrées par les jeunes de ces banlieues à trouver un travail après une formation ont «miné le terrain», a rappelé Gilles Kepel lors de son passage à Genève le 27 janvier à l’invitation du quotidien Le Temps. Cet intellectuel a aussi souligné le rôle intrinsèque de la prison, «où vivent une majorité de musulmans – sociologiquement parlant –, qui sont plus pauvres et donc plus nombreux à être incarcérés». La prison aurait servi d’incubateur au crime et ensuite à la radicalisation. A ce titre, les images tournées en 2008 à Fleury-Mérogis par le futur terroriste Amedy Coulibaly sont frappantes. On le voit s’exprimer dans une cellule archicomble. Il montre des locaux insalubres et décrit, images à l’appui, une violence endémique. 

«On met le caïdat en taule et le message se diffuse», résume Gilles Kepel, qui invite à comprendre la prison pour comprendre la société, et qui plébiscite la mise à l’écart des salafistes derrière les barreaux. Frédéric Esposito, de l’Université de Genève, avoue quant à lui «ne pas comprendre la politique carcérale française, qui consiste à remettre des personnes de retour de Syrie dans le circuit, là où des pays scandinaves ont une approche moins pénitentiaire».  

Politique un sentiment de désillusion face aux Etats-nations  

Les jeunes qui partent faire la guerre en Syrie trouveraient dans un Daech un projet politique: participer à la création d’un Etat. Ils quitteraient des Etats-nations «où ils se sentent comme des poids morts (…). Etant sans travail, ils n’ont pas l’impression de pouvoir contribuer à la richesse du pays, ni d’être reconnus par leur Etat», analyse Frédéric Esposito. L’universitaire genevois évoque une véritable crise d’identité chez ces candidats au djihad.

Les jeunes viseraient donc en Syrie l’accès à la reconnaissance sociale, même si les causes qui favorisent ces départs ne sont pas les mêmes des deux côtés de la frontière. «En France, la variable socio-économique est très forte, même si les auteurs des attentats du 13 novembre ne sont pas tous des banlieusards et que les partants pour la Syrie ne sont pas les plus défavorisés», nuance le directeur de l’Observatoire universitaire de la sécurité à Genève. En Suisse, reconnaît-il, le motif convergent pour ces départs reste un mystère, «avec chaque fois des profils hétérogènes». Ces exils constituent un grave désaveu. «C’est une baffe donnée au projet politique en France ou en Suisse.»    

Historique une révolte anticoloniale 

Pour certains analystes, les attentats en France en 2015 – et les précédents – constitueraient des répliques de la guerre d’Algérie (1954-1962). «Mohammed Merah a tué des enfants juifs le 19 mars 2012, date du cessez-le-feu de cette guerre», relève Gilles Kepel. L’analyste trace un parallèle entre Daech et le GIA algérien (créé après la confiscation par le gouvernement des élections législatives de 1991). Pour lui, l’attaque de Français de toutes confessions a eu un effet inverse à celui recherché par Daech: il a créé un sentiment d’unité. L’orientaliste compare cette réaction au désaveu des Algériens pour le GIA, mouvement qui aurait eu dans un premier temps la sympathie d’une partie de la population 

Psychologie les tueurssont des enfants sans père

Dans les cités françaises, ou des villes précaires comme la commune de Molenbeek à Bruxelles, d’où vient le Belgo-Marocain Abdelhamid Abaaoud, le lien entre la génération des pères immigrés et de leurs enfants aurait été coupé. Pour le politologue Olivier Roy, la deuxième génération, qui serait la seule à nourrir le djihad, ne partage rien avec les parents immigrés. En outre, l’image du père, qui a travaillé comme éboueur, et au pire s’est retrouvé au chômage, est dévalorisée. La puissance affichée par Daech sur les réseaux sociaux raisonnerait donc fortement chez certains jeunes issus de l’immigration du Maghreb.   

Idéologie la fin des grandes utopies a laissé un vide 

Pour Olivier Roy, spécialiste de l’islam, le terrorisme naît spontanément. Selon cet analyste, ce n’est pas l’islam qui est radicalisé, mais la radicalisation qui serait islamisée. L’Allemagne a produit la Rote Armee Fraktion, l’Italie, les Brigades rouges, et la France est le lieu où émerge le terrorisme islamiste. Il s’agirait d’une révolte générationnelle. La preuve, celle-ci touche aussi des convertis, «qui ne sont pas humiliés par la colonisation israélienne ou le racisme». 

Dans cette optique, que Gilles Kepel critique vigoureusement, car elle ferait l’impasse sur la «culture», des jeunes désenchantés des cités, mais également hors de cités – musulmans et non-musulmans – adhèrent à une idéologie radicale qui promet un futur exaltant en lieu et place d’une société française minée par le chômage, où les grandes utopies politiques ont disparu. 

Mais ces candidats au martyr sont «foncièrement individualistes et nihilistes»*, estime Olivier Roy. Dans quelle mesure pourrait-on les comparer par exemple aux volontaires des Brigades internationales partis en Espagne? «Même si l’attraction peut être comparable, les premiers partent pour construire une dictature alors que les deuxièmes défendaient la démocratie», analyse Frédéric Esposito. Par ailleurs, «les brigadistes jouissaient d’un soutien politique, alors que le seul support des djihadistes, c’est Daech». Ce qui rapprocherait plutôt le mouvement d’une secte.  

Religion une lutte pour le contrôle de l’islam

Selon cette approche, la guerre menée par Daech constituerait une tentative de contrôler l’islam tout entier. «La guerre que mène Daech est une guerre dans l’islam pour s’emparer du discours de l’islam», a analysé Gilles Kepel à Genève. Nombre d’analystes pointent un problème fondamental: le fait que pour Daech, les ennemis sont légion, y compris chez les sunnites, les chiites étant pour leur part considérés comme des hérétiques. Il est donc permis de se demander comment cet «Etat» pourrait conquérir le monde sans construire d’alliance.  

Technologie la guerre sainte comme produit des réseaux sociaux  

«La guerre en Afghanistan était celle du fax comme moyen de propagation, l’attaque terroriste du World Trade Center celle de la TV, et les événements en cours ceux des réseaux sociaux.» Voilà comment Gilles Kepel a résumé l’impact des technologies dans la croissance de la terreur. Il décrit l’émergence d’une troisième génération historique de djihadistes en synergie avec le développement des réseaux sociaux. Il rappelle la mise en ligne par le théoricien syrien Abu Musab Al-Suri de son appel global à la résistance islamique en 2005, soit l’année du lancement de YouTube. Ce réseau vidéo a été largement utilisé par Suri pour diffuser l’idée d’une insurrection partant du bas. «Le message percole et se développe en rhizome, comme dans la logique de l’essaim qui a cours dans la Silicon Valley», explique Kepel. 

«Les messages de Daech sont des produits de la globalisation», ajoute Frédéric Esposito. Le chercheur suisse pointe le fait que l’Europe, «avec ses 3,7% de musulmans en Allemagne, et entre 7 et 9% en France, constitue un terreau favorable pour le recrutement d’un point de vue marketing».   

* «Le Monde» du 25 novembre 2015

Stéphane Herzog

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