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Porno et philanthropie: je t’aime, moi non plus

Tout don est-il bon à prendre? L’industrie pornographie a tenté, à plusieurs reprises, de faire preuve de générosité. Les charités, elles, préfèrent parfois ne pas être associées au secteur. Comment le porno peut-il être philanthropique? Notre analyse.

Crédits: DR

Une Instagrammeuse qui vend ses photos de nu pour aider les victimes des feux australiens, un acteur du porno gay qui fait un don - refusé - à une association de prévention contre le suicide, des plateformes qui promettent de donner avec chaque personne qui se masturbe sur les vidéos... les initiatives liant charité et pornographie sont multiples.

Sauf que la charité, elle, n’en veut pas forcément. L’industrie du porno a beau peser environ 97 milliards de dollars selon le site Medium, cet argent est malvenu pour certains. Soucis d’image, risques de scandales et sensibilités des donateurs habituels sont autant de raisons de refuser un don.

Plusieurs essais, peu de concret

Plutôt que de créer une application pour trouver des compagnons de repas, deux camarades ont lancé une plateforme pour du porno éthique. Les vidéos proviennent de sources consentantes et payées pour leur performance. L’argent investi par les internautes est lui reversé à des associations.

D’après un des fondateurs du site, le projet a très bien marché. Celui qui se fait surnommer «Humpy Leftnut» (oui), a affirmé avoir accumulé plus de 250 millions de dollars. Le site est désormais introuvable, et un article de presse invoque une plateforme «enlisée dans l’économie et l’éthique de la pornographie».

Presque similaire, le site créé par Adam Lee et James Cook (deux pseudonymes). IJustCame reverse un penny à chaque vidéo regardée. Ils précisent que selon eux, les personnes se masturbent devant même si elles peuvent tout aussi bien lancer la vidéo et lancer une partie de scrabble. Toujours est-il que l’argent est reversé à la Fondation Movember - active dans la recherche contre les cancers de la prostate et testiculaire, le Fonds de recherche contre le cancer des ovaires et la Joyful Heart Foundation, qui aide les victimes d’agression sexuelle. Selon le Huffington Post, au moment de l’article, environ 39 dollars étaient récoltés et provenaient de la poche des deux étudiants. Eux espéraient par la suite obtenir le soutien de marques, qui sponsorisent le concept.

Autre exemple: celui des stars du porno qui ont répondu aux requêtes des internautes pendant un direct. Les grands classiques y sont passés, et les femmes ont honoré les différentes requêtes. Mercedes Carrera et ses confrères ont récolté 5000 dollars en quelques heures. La somme a ensuite été reversée sous forme de bourse d’étude, pour une jeune femme qui poursuit une carrière dans la tech.

Ces trois cas parlent d’initiatives d’amateurs ou professionnels de l’industrie pornographique qui décident eux-mêmes de soutenir une cause. Au moment du don, le lien avec la pornographie est clairement assumé. Mais lorsqu’il y a une étape supplémentaire, cela commence à coincer. Pornhub, site pornographique très connu, se décline en Pornhub Cares. Cette branche caritative reverse ses gains à différentes associations, qui n’en veulent pas forcément. Dans un article du New York Post de 2015, le porte-parole Mike Williams affirmait: «C’est un obstacle pour nous. Les charités les plus prestigieuses ne veulent pas de notre argent.» L’exemple le plus connu est celui de Susan G Komen qui a refusé la somme récoltée par l’action «Save the Boobies!» de Pornhub. La femme et son organisation ont également demandé à ce que leur nom ne soit pas utilisé sur le site pornographique.

L’organisation de prévention contre le suicide Beyond Blue avait de son côté refusé les fonds soulevés par Dave Marshall, un lutteur actif dans le porno gay. Elle avait argué qu’elle ne pouvait accepter de l’argent provenant d’activités comme les paris, l’alcool ou la pornographie. Elle avait offert deux solution à Dave Marshall: qu’il enlève toute mention de la charité dans son appel aux dons ou qu’il se fasse intégralement rembourser. Il a choisi la seconde solution.

Non merci, on ne veut pas de votre argent

Accepteriez-vous de l’argent s’il provenait de l’industrie pornographique ? Mi-gênés, mi-amusés, les porte-paroles des organisations à but non lucratif et des associations contactés répondent à la question. Plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs dû se renseigner auprès de leurs supérieurs. La question de dons de l’industrie pornographique ne revenant pas souvent sur le tapis. Priska Spoerri, porte-parole de la Chaîne du Bonheur, l’affirmait: «Cela fait maintenant dix années que je suis là, je n’ai jamais eu ce cas». Elle précise que son organisation vérifie les profils des grands donateurs uniquement dans le but de refuser l’argent sale. Une préoccupation que partage Médecins Sans Frontières. «MSF refuse les dons identifiés comme provenant de l’industrie des armes, du tabac, des produits pharmaceutiques. Concernant les dons provenant de l’industrie de la pornographie, à MSF Suisse, nous n’avons pas encore été confrontés à ce cas de figure. Néanmoins, pour ce secteur comme pour celui de l'extraction d’énergies fossiles, les jeux de hasard et d’autres industries, une analyse est réalisée, au cas par cas, au regard des critères suivants.

Qu'il s'agisse d'un individu ou d'une organisation, le don privé ne doit jamais entrer en conflit avec les objectifs opérationnels de MSF ni compromettre la sécurité des patients et du personnel de MSF. Par ailleurs, nous veillons également à ce que le nom et la réputation de MSF ne soient pas ternis ou instrumentalisés par l'acceptation d'un don privé. Enfin, un don privé ne doit pas compromettre les objectifs de MSF qui consistent à obtenir de plus grands bénéfices pour les populations en danger, comme par exemple garantir l'accès aux médicaments essentiels. Enfin, nous appliquons un devoir de diligence afin de s'assurer que les dons sont d'origine légale et fiscalement conforme. Ainsi, MSF atténue le risque d'être accusé de blanchiment d'argent» affirme Valentina Rosa, Directrice de la collecte de Fonds à MSF Suisse.

Le WWF opère de la même manière. Une porte-parole nous a indique que «le WWF refuse tout don provenant de secteurs tels que les armes et l’industrie de l’armement, le tabac, la pornographie. Il refuse aussi tout engagement financier avec des entreprises dont l’activité principale concerne l’extraction de pétrole, de gaz et de charbon, la production d’énergie nucléaire ou qui sont actives dans le commerce de la faune et la flore inscrites à l’annexe 1 de la CITES, dans l'expérimentation animale pour les produits cosmétiques et autres produits non médicaux ou l'expérimentation médicale sur les espèces menacées. Si nous agissons ainsi, c’est à la fois pour des raisons morales et éthiques et afin de préserver l’intégrité de notre organisation. »

La Chaîne du Bonheur estime qu’un don en tant que privé ne pose pas de problème - il est même encouragé tant qu'il respecte la ligne éthique. C’est précisément être assimilé à l’industrie dans son ensemble qui semble problématique pour bon nombre d’associations et organisations à but non lucratif. Le porte-parole d’Unicef insiste sur l’importance de bien choisir ses alliés. «Nous sommes très stricts avec ceux avec qui nous nouons des partenariats» affirme le porte-parole pour la Suisse. Prudent, il se méfie de la réelle motivations des uns et des autres. «Certains veulent utiliser notre image et notre réputation» assène-t-il. Greenpeace partage cette crainte, d’autant plus après ses efforts pour promouvoir l’égalité des genres en son sein. Par contre, les dons privés sont également possibles.

Conclusion: si les acteurs de la pornographie veulent donner leur argent, ils devront agir en tant que privés et non en tant qu’entreprises.

La gratuité: limitante

Autre facteur important pour expliquer les refus: la gratuité qui est souvent de mise avec les contenus pornographiques. Il n’y a qu’à faire un tour sur des sites très fréquentés comme Twitter, Reddit ou encore 4Chan: il ne faut que peu de temps pour tomber sur des contenus labellisés «NSFW» (Not Safe for Work, soit à ne pas regarder au bureau). Très présents sur le net, ces contenus pornographiques sont souvent gratuits. En Suisse, la consommation est aussi largement répandue.

Consommation de vidéos Pornhub, par canton. Crédits: Pornhub.

L’habitude de la gratuité peut être une barrière à la distribution de contenus payants. Quand on parle de pornographie, la main change de bourse. Si les consommateurs de ce genre payent et font parfois preuve de générosité, l’industrie dans son ensemble souffre encore de son image et de scandales passés. Actrices à peine en âge de majorité sexuelle, personnel non payé ou distribution de pornographie infantile et de «revenge porn» font partie des risques de ce milieu. Peu étonnant que malgré une partie de l’industrie en plein assainissement, les différentes entités refusent de s’y mêler.

Trois questions à...

Corey Price, Vice President, Pornhub:

Pourquoi une plateforme pornographique supporte la charité ?

L'historique de dons à la charité de Pornhub remonte assez loin. En 2012, nous avons commencé nos campagnes pour des charités, comme notre «Save the Boobs» (NDLR: Sauvez les nichons), ce qui a lancé notre soutien à la prise de conscience par rapport au cancer du sein. Nous avons vraiment apprécié redonner à la communauté à travers ces initiatives et avons trouvé les réponses de nos fans incroyablement positives, c'est pourquoi nous avons décidé d'étendre notre travail philanthropique et de lancer officiellement «Pornhub Cares» en 2015 avec notre première bourse d'étude Pornhub Cares.

C'est plus facile de donner de façon «exceptionnelle» que de nouer des partenariats ?

Nous sommes ouverts aux campagnes et partenariats grands et petits. Certains ont été des dons lors d'une occasion pendant que d'autres, comme nos bourses d'études et prix de Pornhub Cares, sont des efforts annuels. Notre dernière initiative philanthropique «The Dirtiest Porn Ever» (NDLR: Le Porno le Plus Sale au monde) était dédié au nettoyage des places les plus sales au monde, et à amener une prise de conscience autour du problème grandissant qu'est la pollution. De plus, nous avons lancé des campagnes comme «Beesexual» où nous avons encouragé les utilisateurs à regarder du «bee porn» (NLDR: littéralement porno d'abeilles) pour amener une prise de conscience à propos de la diminution de la population des abeilles, et pour lever des fonds pour des efforts de conservation. Il y a aussi «Save the Whales», une initiative dédiée à la préservation des belles et grosses baleines à travers le monde. Nous aimons nous inclure dans différents causes qui touchent nos fans, et nos campagnes philanthropiques nous aident précisément à atteindre ce but.

Comment change l'image de l'industrie pornographique ? Donner aux charités contribue à améliorer cette image ?

Vu que Pornhub continue à pénétrer les conversations culturelles à travers nos collaborations philanthropiques, en plus de nos autres apports culturels dans la mode, l'art et la musique, nous changeons la manière dont les personnes perçoivent traditionnellement les marques pour adultes. Nous voulons créer un ethos d'acceptation autour de la sexualité des personnes et de soutenir les différentes manières d'exciter les gens, et nous espérons que l'acceptation continue de grandir durant les années à venir.


Cet article a été choisi par les lecteurs lors d'un vote effectué en début de semaine sur notre site. Retrouvez chaque lundi après-midi quatre nouvelles propositions de sujets parmi lesquels vous pourrez désigner celui qui sera traité par la rédaction de Bilan.

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Rebecca Garcia

JOURNALISTE À BILAN

Lui écrire

Rebecca Garcia a tout juste connu la connexion internet coupée à chaque téléphone. Elle a grandi avec la digitalisation, l’innovation et Claire Chazal. Elle fait ses premiers pas en journalisme sportif, avant de bifurquer par hasard vers la radio. Elle commence et termine ensuite son Master en journalisme et communication dans son canton de Neuchâtel, qu’elle représente (plus ou moins) fièrement à l’aide de son accent. Grâce à ses études, elle découvre durant 2 mois le quotidien d’une télévision locale, à travers un stage à Canal 9.

A Bilan depuis 2018, en tant que rédactrice web et vidéo, elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies, aux sujets de société, au business du sport et aux jeux vidéo.

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