Bilan

Populaires, les humoristes suisses influencent-ils l'opinion?

Des expressions de Laurent Nicolet aux chroniques de «120 secondes» en passant par les caricatures de Yann Lambiel, les sketches provoquent les rires, mais aussi de grands débats. Jusqu’à influencer les votations?
  • Vincent Kucholl et Vincent Veillon. Des sketches vus jusqu’à 100 000  fois en 24 heures.

    Crédits: Maire/Keystone
  • Yann Lambiel. Il présente Ruth Dreifuss comme une obsédée de la Suze.

    Crédits: Papilloud/EOLl, righetti/rezo
  • Laurent Nicolet. Son «Gen’vois Staïle» a remis de vieilles expressions genevoises au goût du jour.

    Crédits: Righetti/Rezo

Il y a ceux qui ont baptisé leur chien Rhubarbe en hommage au chien du toxico de «120  secondes». Ceux pour qui Pascal Couchepin ne sera jamais qu’un vieux Valaisan qui fait cinq fautes de français par phrase. Et même ceux qui sont bien contents de se faire brocarder dans un sketch, parce que c’est la gloire.

Car l’impact des humoristes est bien réel. Il a d’ailleurs fait l’objet d’études. Selon un sondage effectué en France en 2012 par 20  minutes et Ipsos, les humoristes influenceraient les votes (lors de la campagne présidentielle) de manière générale à hauteur de 34% (derrière les sondages 66%, et les médias à 75%).

En Suisse, leur rayonnement est plus diffus et se cache un peu partout, au quotidien. «Ils ont le rôle de fous du roi, commente Jean-Marc Desponds, fondateur du Festival Morges-sous-Rire (dirigé par Roxane Aybek depuis 2011). Mais ils ne vont pas faire pencher la balance lors d’une votation.» Pour l’imitateur Yann Lambiel, les sketches satiriques «ne font pas changer d’avis ceux qui les écoutent. Mais, parfois, peut-être qu’on les conforte dans leur idée.»

100 000 vues en vingt-quatre heures

Si, du côté des 120  secondes de Vincent Kucholl et Vincent Veillon il n’y a pas une volonté consciente d’influencer l’opinion des internautes, le côté éditorial des chroniques matinales sur Couleur 3 lance régulièrement des débats. Un sketch tournant une actualité spécifique en dérision et lié à un sujet de votation (Gripen, initiative 1:12, etc.) provoquera souvent de sérieuses discussions et commentaires sur Facebook.

Et là où l’on peut imaginer que le thème choisi a des répercussions certaines, c’est lorsque Vincent Kucholl explique qu’il reçoit parfois des «suggestions de sujets liées à des votations dans un canton. Les gens nous envoient leurs argumentaires, et pensent qu’on va les utiliser. On répond poliment qu’on va regarder, mais on n’en fait rien.» Les 100 000 vues en vingt-quatre heures du sketch sur l’initiative contre l’immigration de masse, «un record», peuvent bien donner envie de transmettre quelques idées lumineuses…

Au bout du lac, Laurent Nicolet s’est senti un jour bien mal à l’aise, alors qu’il ne faisait que son travail d’humoriste. «Je jouais le rôle d’un Genevois qui pestait contre les frontaliers. Quand le MCG (Mouvement citoyens genevois) s’est installé, les gens se sont mis à me dire: «T’as raison!» J’ai commencé à être gêné de jouer le sketch, qui à la base n’était qu’une moquerie. J’avais l’impression de faire partie d’un mouvement auquel je n’adhérais pas.»

Même problème pour le dessinateur Mix & Remix, qui voit régulièrement ses dessins utilisés dans d’autres contextes. «Généralement, j’envoie un message pour demander de les enlever des sites sur lesquels ils apparaissent. Quand c’est détourné, c’est embêtant… Je suis repris par des extrémistes de tous bords, et après les gens pensent que je soutiens la cause…»

On se souvient du fait que les Guignols auraient, selon certains, contribué à faire grimper la popularité de Chirac en 1995 avec son sympathique: «Mangez des pommes!» 

Pour Yann Lambiel, l’influence se situe plus clairement dans cette popularisation d’un personnage. Une personnalité épinglée par un humoriste, qu’elle soit politique, économique, sportive ou artistique, bénéficiera clairement d’un coup de projecteur auprès du grand public.

«J’ai fait cinq minutes de sketches au Forum des 100. Si, sur un temps si court, une personne qui fait partie des 100 se fait épingler, elle se sentira plus importante que les autres.» Et l’imitateur de relever que le fameux «fôôôrrrrmidable» d’Adolf Ogi est bel et bien parti d’un sketch créé pour l’émission satirique La soupe. «Ogi l’a repris par la suite, mais ça vient de nous!»

Main dans la main

Pour les fans de Lambiel, Micheline Calmy-Rey en serait-elle donc réduite à une mèche blonde soufflée entre deux phrases, Daniel Brélaz à un type haletant à la montée de la rue du Petit-Chêne, et Ruth Dreifuss à une obsédée de la Suze? Ce sont en tout cas des images qui ont marqué les esprits. Et, malheureusement pour eux, peut-être de manière plus appuyée que leurs actions politiques.

«Oui, c’est vrai, sourit l’imitateur. Il faut quand même faire gaffe… Mais généralement, ils sont plutôt contents! A part Calmy-Rey, qui n’a jamais compris que l’on puisse se moquer de la politique. Pour elle, le fait qu’on la tourne en dérision alors qu’elle gérait des conflits dans le monde, c’était inadmissible.»

Pour Jean-Marc Desponds, qui avait lancé le Salon du dessin de presse auquel venait chaque année le président de la Confédération en place (tous ont systématiquement accepté l’invitation, sauf… Micheline Calmy-Rey), «les hommes d’Etat doivent avoir du recul et comprendre que l’humour leur rend service». Yann Lambiel relève un point important: à l’époque de La soupe, «cela faisait connaître l’actualité aux enfants, et des gens se sont intéressés à la politique grâce à l’émission».

La jeune génération, Laurent Nicolet l’a influencée sans le vouloir avec son Gen’vois Staïle. Grâce aux paroles de sa chanson, les vieilles expressions genevoises sont réapparues dans le langage courant. Du jour au lendemain, les enfants savaient ce que voulait dire tézigue, eh mastic, c’est bonnard, et de dieu la couche du nière! L’humoriste, également connu pour son personnage Hans-Peter Zweifel («tip top!, okayyy!»), admet la répercussion du phénomène. «Cela a pris une ampleur à laquelle je ne m’attendais pas.»

Evidemment, certains politiciens n’ont pas hésité non plus à reprendre les expressions à leur sauce. Rebondir sur un buzz humoristique est toujours de bon ton. Tout comme se faire photographier ou filmer à côté des créateurs de 120  secondes, même si Vincent Kucholl ne l’admet pas vraiment. Quoique.

«On a tourné des séquences au Palais fédéral, on a demandé aux politiciens de participer. Presque tous ont été d’accord, et avec enthousiasme, de droite comme de gauche, alors qu’on les brocarde sans arrêt. Pareil au Forum des 100 en mai 2012. On a filmé nos rencontres avec plusieurs personnalités, et observé beaucoup de sympathie de leur part.»

Lorsqu’on leur demande s’ils exercent une certaine influence sur le grand public, la politique ou l’économie, nos humoristes répondent plutôt non… puis un oui hésitant, avant d’admettre que oui, tout de même. Un autre point commun entre Lambiel, Nicolet, Mix et Kucholl: tous répondent par la négative aux nombreuses demandes d’exercer leur talent pour un événement politique.

Crainte d’être instrumentalisés et de perdre leur indépendance. «Les humoristes ne cherchent pas à avoir de l’influence, analyse Jean-Marc Desponds. Coluche a peut-être été le premier à assumer ce statut en se lançant dans la politique… sans vraiment se rendre compte de ce qui pouvait lui arriver!» 

Camille Destraz

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