Bilan

Point de salut sans croissance: ce qu?il reste à accomplir

Malgré une croissance à nouveau forte, l'économie helvétique perd du terrain face à ses concurrents. Seules de profondes réformes permettront à la Suisse de ne plus s'appauvrir Par Jean-Philippe Buchs.# Dans un quart de siècle, la Suisse sera-t-elle plus pauvre que l'Espagne? Dans un ouvrage publié en 2004, les économistesSilvio BorneretFrank Bodmeravaient suscité une belle polémique. Depuis lors, l'économie helvétique a renoué avec une croissance forte. La hausse annuelle moyenne du produit intérieur brut (PIB) est nettement supérieure à 2%. Pour la première fois depuis le début des années 1990, elle est même plus élevée que celle de la zone euro. La Suisse a largement bénéficié de la vitalité des marchés financiers mondiaux, de la dépréciation du franc face à l'euro qui a facilité les exportations, ainsi que de l'amélioration de la consommation intérieure. Faut-il pour autant renvoyer les professeurs Borner et Bodmer à leurs calculs?

Une situation préoccupante

«Comment la reprise économique actuelle peut-elle être transformée en une accélération durable de la croissance?» Posée par l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) dans sa dernière étude publiée sur la Suisse, cette question est capitale. Elle constitue le défi majeur que devra relever notre pays au cours des prochaines années. Le ralentissement prévisible de la conjoncture ne permettra plus de masquer les importantes lacunes que la Suisse doit encore combler si elle ne veut pas continuer de perdre pied dans l'économie mondialisée. Face à un Parlement qui sera une nouvelle fois déchiré entre les forces conservatrices de droite comme de gauche, la marge de man'uvre du Conseil fédéral (son élection aura lieu le 12 décembre), lui aussi divisé, sera limitée pour faire passer de nouvelles et nécessaires réformes. Or, le temps presse.

La vigueur de la conjoncture est trompeuse. Elle peut faire croire que la Suisse a retrouvé son dynamisme. Pourtant, rien n'est moins sûr. Comme l'affirme l'OCDE, «certains des facteurs à l'origine de la reprise actuelle ne devraient être que temporaires. » Au cours des prochaines années, la croissance pourrait à nouveau devenir moins forte que celle de nos voisins. Une tendance lourde qui prend ses racines dans les années 1970 déjà. Depuis lors, la Suisse enregistre une progression annuelle réelle du PIB par habitant parmi les plus faibles des pays riches: 1% seulement entre 1970 et 2000 contre 4,3% pour l'Irlande et 2% pour l'Allemagne.

Les calculs réalisés par Silvio Borner et Frank Bodmer montrent que si ce taux de croissance restait identique au cours des prochaines décennies, la Suisse passerait du 4e rang en 2000 au 21e rang en 2030 des pays les plus riches. Elle deviendrait alors plus pauvre que l'Espagne. En d'autres termes, une croissance faible sur de nombreuses années peut générer des écarts de revenus considérables sur le long terme.

Des réformes trop lentes

Une autre comparaison avec nos voisins révèle aussi la situation préoccupante de la Suisse en dépit de la bonne performance réalisée ces dernières années. Eurostat, la direction statistique de la Commission européenne, calcule un indice du PIB exprimé selon les standards de pouvoir d'achat. Le spa est une unité monétaire artificielle qui vise à éliminer les différences de niveaux de prix entre les pays. Ainsi, un spa permet d'acheter le même volume de biens et de services dans tous les pays. Or, cette méthode pénalise la Suisse car la cherté de la vie diminue le pouvoir d'achat de sa population. Entre 2000 et 2006, le PIB par habitant de la Suisse a certes progressé de 27 500 à 31 900 euros. Soit une augmentation de 16%. Mais cette hausse place notre pays en queue de classement (lire ci-contre).

Des contraintes inutilement coûteuses

Voilà pour le constat, qui est alarmant. Il faut donc agir pour redresser la barre. D'autant que le vieillissement démographique risque non seulement de peser sur la vitalité économique des entreprises, mais engendrera surtout de nouvelles dépenses. Pour tenter de doper la croissance, le Conseil fédéral a lancé en 2004 un vaste programme. Mais le rythme des réformes est lent. Seules deux des dix-sept mesures préconisées sont entrées en vigueur: l'extension de la libre circulation des personnes aux nouveaux membres de l'Union européenne (UE) et la révision de la loi sur le marché intérieur. L'objectif des réformes encore à entreprendre (lire encadré) est d'accroître la productivité et de réduire le rôle de l'Etat. Même si les calculs mesurant la productivité apportent des réponses contrastées sur la compétitivité de la Suisse en comparaison internationale, les économistes parviennent néanmoins à une conclusion inquiétante. Protégé de la concurrence internationale et surréglementé, le marché intérieur reste trop peu dynamique. Son décloisonnement passe par l'adoption de nouvelles lois, plus particulièrement dans les domaines des entraves techniques au commerce (adoption du principe du Cassis de Dijon) et de la construction.

D'une part, l'harmonisation des règles avec l'UE permettrait de réduire le niveau élevé des prix en Suisse. «L'îlot de cherté suisse résulte en grande partie d'obstacles techniques au commerce qui donnent aux acteurs du marché la possibilité de fixer leurs marges comme bon leur semble», affirme une étude récente publiée par Credit Suisse. Or, le nombre de produits, dont la réglementation diffère, représente entre 10% et 20% du volume des importations entre la Suisse et ses voisins. D'autre part, les normes en vigueur dans la construction, qui diffèrent selon les cantons, entraînent des contraintes supplémentaires. Ce qui renchérit inutilement les prix.

Une classe moyenne prise en otage

Le rôle de l'Etat reste également important dans l'économie helvétique. Quand, comment et où les pouvoirs publics doivent-ils intervenir sur les marchés? Telles sont les questions fondamentales auxquelles il faut répondre. Elles se posent surtout dans les industries de réseau: électricité, télécommunication, gaz, eau, chemin de fer, poste. «Leurs performances souffrent de faibles conditions-cadres, comme le montrent la productivité et les tarifs», constate l'OCDE. Une libéralisation permettrait d'éliminer les obstacles à l'entrée des marchés. Deux exemples: dans les télécommunications, le dégroupage total de la boucle locale provoquerait une baisse des prix, alors que, dans les transports, le recours à des appels d'offres introduirait une dose de concurrence.

Ces réformes, si elles se réalisent, devraient aboutir à une hausse de la productivité qui avantagerait toutes les entreprises, y compris celles actives sur les marchés étrangers. Elles faciliteraient aussi la marge de man'uvre financière des communes, des cantons et de la Confédération et diminueraient la pression sur la répartition entre générations au moment où les difficultés liées au vieillissement démographique commencent à s?accentuer.

Une baisse des prix et une diminution de la fiscalité des personnes physiques accroîtraient le pouvoir d'achat des Helvètes. Une amélioration de la productivité offrirait la possibilité aux syndicats de revendiquer des hausses salariales régulières. Pénalisée par la hausse des primes des caisses maladie et des taxes récurrentes, la classe moyenne se sent pris en otage. De la croissance et de la productivité découle la prospérité d'un pays et de ses habitants.

Qui parle d'Europe?

Aujourd'hui, la Suisse paie encore le refus de son adhésion à l'Espace économique européen en 1992. Quinze ans plus tard, les réformes qui auraient été à l'époque nécessaires pour entrer dans le club restent encore lacunaires. De son côté, l'Autriche, qui est membre de l'UE depuis 1996, a réussi son aggiornamento. En dix ans, l'écart entre les deux pays s?est nettement réduit au profit de notre voisin. Même son agriculture profite largement de l'accès à 500 millions de consommateurs. Pendant ce temps, la Suisse perd son énergie à négocier des accords bilatéraux avec l'UE avec des résultats qui ne commencent à ne porter leurs fruits qu?au bout de plusieurs années.

En 2004, Silvio Borner et Frank Bodmer osaient la question qui dérange: si le gouvernement et le Parlement ne parvenaient pas à agir pour réformer en profondeur ce pays, l'adhésion à l'Union européenne pourrait être une solution. La Suisse importerait alors rapidement le processus de libéralisation qui a lieu au sein de l'UE. Les économistes bâlois avaient raison. Mais qui parle encore de l'Europe?

Les réformes à entreprendre

Commerce La révision de la loi sur les entraves techniques au commerce est en cours. L'adoption du principe dit du Cassis de Dijon permettrait d'har- moniser nos normes avec celles de l'UE.

Construction

Doris Leuthardet l'organisation faîtière de la branche réclament une harmonisation des normes de construction entre les cantons, alors que Moritz Leuenberger envisage de prendre des mesures contre la «recourite» dans les marchés publics. Industries de réseau La Suisse compte du retard par rapport à l'UE dans la libéralisation de l'électricité, des transports, des services postaux.

Fiscalité

Les cantons et la Confédération peuvent renforcer les incitations à participer au marché du travail par le biais de l'imposition individuelle des contribuables.

Travail

Avec la nouvelle loi sur les étrangers, la Suisse se prive de conserver et d'attirer les cerveaux. Une plus grande ouverture du marché s?avère indispensable. De même, il faut faciliter le travail des femmes en prenant diverses mesures (fiscalité, école, salaires, etc. ).

Santé

La Suisse est le pays dont les dépenses de santé sont les plus importantes après les Etats-Unis. De nombreuses réformes sont nécessaires (diminuer le nombre d'hôpitaux, supprimer l'obligation de contracter, etc. ).

Réglementation

Il s?agit de supprimer les règlements inutiles qui compliquent les tâches des citoyens et des entreprises.

Education

Il faut entreprendre des réformes pour instaurer les horaires-blocs dans les écoles et mesu- rer l'efficacité du système éducatif.

Agriculture

Un accord de libre-échange agricole entre la Suisse et l'UE entraînerait une baisse des prix de l'alimentation.

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